Le culte du corps au Brésil (1ère partie)

Le culte du corps au Brésil
Le culte du corps au Brésil

Champion du monde des chirurgies esthétiques, second pays en nombre de salle de sport par habitant, quatrième en consommation de produits cosmétiques, le Brésil nen finit pas de faire létalage de ses corps bronzés et sculpturaux. Que se soient hommes ou femmes, sur les chars de carnaval, dans les défilés décoles de samba, ou sur les plages, la passion du Brésil pour les courbes et les musculatures parfaites, est devenue une véritable obsession. Le culte du corps sest emparé des médias, de la publicité, de la télévision, où sans lexhibition de beaux corps plus rien ne semble possible.

Huile bronzante avant un concours de beauté masculine

Huile bronzante avant un concours de beauté masculine

Question : quest-ce qui explique cet engouement pour le corps au Brésil ?

Bruno Guinard : tout un ensemble de facteurs qui ont à voir avec l’histoire, le climat, la culture, mais aussi le conditionnement de son peuple face aux dictats de la mode et de la consommation. Il faut aussi rappeler que le culte du corps n’a pas été inventé au Brésil, mais dans l’antiquité, et que ce n’est pas non plus une exclusivité brésilienne ; le culte du corps est un phénomène qui touche une bonne partie de la planète. Ce qui est sûr, et qui saute aux yeux, c’est qu’au Brésil c’est plus fort qu’ailleurs. Seuls les Etats-Unis sont proches du Brésil dans cette course à l’esthétique parfaite. Le Brésil a tout de suite plongé dans l’obsession corporelle qui s’est développée ces dernières décennies dans les sociétés occidentales. Le pays avait des atouts et des bases historiques et culturelles pour que cela arrive : un peuple métissé qui a généré tous les types physiques, une immensité de 9.000 km de côtes constituées de plages, un climat tropical qui oblige à s’habiller léger, tout ceci ne pouvant que favoriser le développement d’une sensualité aiguisée. Tout cela renforcé  par certains aspects déjà très favorables, à savoir : une culture latine, où la séduction joue un rôle important, mais aussi une culture moderne issue de deux notions, celle d’un « nouveau monde », où tout peut être expérimenté et transformé, et la notion de précarité, de superficialité, où tout est à la fois fragile et éphémère, mais aussi magique. On est donc plus enclin ici à croire que tout peut arriver d’un coup de baguette magique, qu’on peut réussir dans la vie sur un coup de chance et que cette chance est bien plus forte quand on est beau. Dans la société brésilienne, l’apparence physique joue un rôle prépondérant, par la beauté on pense pouvoir franchir toutes les étapes. C’est bien sûr déjà une tendance dans les milieux de la télévision, du cinéma, ou encore de la mode, mais au Brésil on est encore plus convaincu qu’ailleurs qu’il faut avant tout « avoir le physique ». Ici, on pense que le succès, mais aussi le bonheur, sont liés à la beauté physique ; la publicité et la télévision se chargent largement d’entretenir cette idée.

Question : tu parlais d’histoire ?

BG : C’est la base car elle a fait du Brésil un pays à part dans ses rapports avec le corps. Pendant les siècles qui ont précédé sa découverte, alors que l’Europe médiévale et catholique considérait le corps comme l’objet de péchés, qu’il fallait cacher, au Brésil les Indiens vivaient nus, sans aucun tabou avec leur corps, de la façon la plus libre et naturelle possible. Puis dès le début de la colonisation, l’arrivée des esclaves africains alimente à son tour une réalité du corps que n’ont pas les Européens. Dans ce contexte les blancs, n’ont d’autre choix que de tolérer un certain relâchement des mœurs, cela permettait de contenir les fugues, les rebellions et surtout la déprime de ces humains déracinés et humiliés. Les esclaves trouvaient refuge et espérance dans leurs danses et leurs rituels, toujours sensuels et intenses. Les blancs, pratiquement sans femmes européennes, n’y étaient certainement pas insensibles, autour d’eux, tout avait à voir avec les sens. Ce sont sur ces bases que s’est construit le Brésil, avec des hommes blancs, pour la plupart rustres, livrés à eux-mêmes à des milliers de km de la vieille Europe moraliste, prenant la femme indienne pour la maison, et l’esclave africaine pour le sexe, vivants dans la plus totale des promiscuités. Les racines du pays, en ce qui concerne les mœurs, sont donc très différentes de celle de l’Europe, et même si les Portugais y ont apporté le catholicisme, celui-ci n’a pas réussi à couper complètement la population de sa nature, de ses racines. Le corps a donc ici une importance capitale, même s’il a été « revisité » et surtout « rhabillé » au cours d’un 19ème siècle qui voulait faire du Brésil un pays « civilisé », entendons européen.

Jeunes Indiens du Brésil

Jeunes Indiens du Brésil

Question : liberté du corps et vraie nature, c’est la base ?

BG : forcément car l’éducation passe avant tout par la femme. Dans le Brésil colonial la femme de la maison est indienne, métisse, ou africaine, c’est elle qui s’occupe des enfants, c’est elle qui les allaite et les élève. Le père n’est pas présent, il ne s’occupe jamais des enfants, ils ne se soucie pas de ce qu’ils font, s’ils sont vêtus ou pas, si ses garçons font leurs premières armes avec les esclaves (à l’exemple de leur père !). Ses filles ne sont pas blanches, il ne s’inquiète donc pas beaucoup de les cacher du regard des autres hommes. Il faut bien comprendre que la femme portugaise n’a pratiquement eu aucune influence sur l’éducation et les mœurs brésiliens. La femme blanche est rare et inaccessible, ce n’est que plus tard, au 18ème, mais surtout au 19ème siècle, après l’indépendance et avec l’émigration européenne, que la femme blanche devient plus présente, pas plus accessible (voir le texte sur la prostitution des Francesas sur ce blog), mais elle dirige la maison.

Question : et léglise dans tout ça ?

BG : elle a bien essayé de mettre de l’ordre dans ces mœurs, mais elle s’est heurtée à une réalité trop tenace, comment en finir avec la sensualité lorsqu’elle est à fleur de peau et que tout converge pour qu’elle domine les êtres ? Puis l’église devait aussi se battre sur d’autres fronts, les Indiens et les Africains pratiquaient leurs propres rituels et leurs propres religions, les juifs convertis de force au Portugal n’avaient pas abandonné leur foi, les protestants tentaient de s’implanter, il lui fallait garder ses ouailles, l’église n’avait d’autre choix que de fermer les yeux sur certaines déviances. Et puis il y avait les petits arrangements, dans la société brésilienne naissante, on trouvait toujours une parade, c’était déjà le jeitinho brasileiro, une pratique toujours actuelle. Ceci dit, dans sa conception de la vie le Brésil est resté un pays catholique, en tout cas en apparence. La morale chrétienne y a laissé ses empruntes, c’est évident, mais elle s’est beaucoup plus installée dans les têtes que dans les corps, c’est le contraire de l’Europe, où l’on est plus ouvert avec sa tête et moins avec son corps.

Baigneurs sur la plage de Copacabana en 1924

Baigneurs sur la plage de Copacabana en 1924

Question : mais on est encore loin du culte du corps.

BG : j’évoquais les bases qui ont permis d’arriver où nous sommes. Au 19ème siècle, et surtout pendant la période impériale, le Brésil intensifie son européanisation, la mode est dictée par l’Europe, surtout la France, il est donc de bon ton de se couvrir car c’est désormais l’élégance qui prime. On apprend à s’habiller « à la Française », à porter des souliers, des chapeaux, à se coiffer, à marcher, à se comporter, les accessoires et les produits cosmétiques font leur apparition. La bourgeoisie naissante se détache du peuple, cela est facilité par l’urbanisation, le pays devient plus citadin que rural, la beauté s’éloigne de la sensualité pour se rapprocher de l’élégance. On ne va pas encore à la plage, d’une part parce-qu’on veut garder la peau pâle, signe distinctif de supériorité sociale, et aussi parce-que les plages sont les dépotoirs des villes. Il faudra attendre le début du 20ème siècle, et surtout les années 20, pour que la plage deviennent un lieu de loisirs et de bien-être.

Question : on nettoie les plages ?

BG : on ouvre surtout des accès aux plages restées vierges, souvent proches des centres villes, comme c’est le cas à Rio avec Copacabana ou Ipanema. Mais ce qui provoque surtout cet engouement pour la plage c’est la propagande qu’en font les médecins. Dès les années 20 ils préconisent des bains de mer et de soleil pour la santé et le bien-être. Au début on se mouille les pieds, puis peu à peu la plage déshabille les gens pour arriver à la fin des années 40 au Bikini, une véritable révolution, mais qui paradoxalement prendra plus de temps à s’imposer au Brésil. L’émigration européenne était passée par là, de nombreux Italiens, Espagnols, Portugais, Turcs (Syriens et Libanais), et leurs descendants avaient conservé une certaine pudeur. Avec les années 50, les revues féminines se répandent, on y voit des photos de pin-up sur les plages, des concours de jolies filles en Bikini. Les Brésiliennes vont donc s’ouvrir sur cette nouvelle vague qui correspond tellement à leur nature endormie. Dès les années 60, elles vont libérer leur corps sur les plages, c’est l’avènement du Bikini, du deux-pièces qui se portera chaque fois plus court. Dans les années 70 le Brésil invente le Bikini qui s’attache avec un cordon, il évoluera dans les années 80 vers le fio dental (fil dentaire, tant il est mini) qui devient la référence en matière de Bikini brésilien. A partir de ce moment là, c’est le Brésil qui va dicter la mode de plage au reste du monde.

Bikinis actuels à Ipanema

Bikinis actuels à Ipanema

Question : et les hommes ?

BG : ils iront bien sûr eux aussi à la plage, d’abord pour regarder les corps les filles ! Puis ils vont vite comprendre que les filles les regardent aussi, à leur tour ils vont donc s’occuper de leur corps et cela va beaucoup s’intensifier dans les années 90 avec le matraquage de la télévision et de la publicité. L’homme prend conscience qu’il est mis en concurrence, et qu’il n’est plus à la mode d’être un macho, il faut aussi qu’il soit sensible à sa propre apparence, qu’il soit soigné et dans le vent. Et s’il a de beaux muscles c’est un atout de plus.

Question : et à la plage puisquon sy montre il faut un beau corps.

BG : s’être autant dénudé a apporté une vraie libération du corps et fait ressurgir les racines du pays, comme expliqué plus haut, la sensualité et la séduction. Mais si d’un coté cela a permis d’exposer de beaux corps métissés, d’un autre cela en a aussi montrer les défauts. Car tout le monde n’est pas parfait, loin de là. On a donc commencé à s’occuper de son corps, par tous les moyens, la gym bien sûr, mais aussi, et cela dès les années 80, la silicone, la chirurgie esthétique, etc.

Question : tout cela à cause des plages ?

BG : au Brésil c’est indéniable et dans une certaine mesure cela se vérifie toujours aujourd’hui. Ce sont les villes de la côte qui concentrent le plus de salles de sport et pratiquent le plus d’interventions esthétiques. Mais le culte du corps a aujourd’hui largement dépassé les limites de la plage. Depuis les années 90 et surtout le début des années 2000, la publicité et la télévision ont fait du physique leur cheval de bataille. On ne peut plus voir un programme de TV sans que des beaux corps y soient exhibés. Tous les programmes sont concernés, sauf peut-être les journaux télévisés, et même les novelas se sont emparées de ce filon. Les feuilletons foisonnent de jeunes gens au corps parfait, et l’on fait tout pour qu’ils les montrent puisque c’est leur rôle. Même les acteurs moins jeunes s’y sont mis, tous à la salle de musculation et à la chirurgie esthétique, c’est que la concurrence est rude !  On rejoint là un des autres aspects de la question, la lutte contre le vieillissement…

Activité favorite se durcir le fessier !

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A suivre dans un prochain texte : le culte du corps au Brésil, la guerre à l’âge est déclarée ! 

LE CULTE DU CORPS AU BRESIL – PARTIE 2

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