Ivo Pitanguy, un roi modeste

Ivo Pitanguy lors d´une récente interview à la télévision brésilienne
Ivo Pitanguy lors d´une récente interview à la télévision brésilienne

Il était l’un des plus grands chirurgiens esthétique du monde et le père de cette discipline au Brésil. Ce samedi six août, il est mort d’un arrêt cardiaque, la veille il avait porté la flamme olympique dans les rues de Rio de Janeiro. Ivo Pitanguy avait à 93 ans.

Ivo Pitanguy sourir blog brésil

Lorsqu’un journaliste lui demanda un jour ce qu’il pensait du titre de « roi des chirurgiens esthétiques », Ivo Pitanguy répondit : « Je ne suis pas si idiot pour croire que c’est vrai, tout comme je ne le suis pas pour croire que je suis le plus mauvais ».

Sophia Loren, Niki Lauda, Candice Bergen, Marisa Berenson, Farah Diba Palhavi, Mick Jagger, la duchesse de Windsor, Marc Chagall, François Mitterrand, Gina Lollobrigida, Sonia Braga, et même Albert Spaggiari, que Ivo Pitanguy va opérer en Argentine pendant sa cavale, sont passés par ses mains. La liste des célébrités opérées par Ivo Pitanguy est bien plus longue, mais la plupart sont restées discrètes. Le chirurgien aux doigts de fée a vécu à Paris, c’était l’époque de Saint-Germain-des-Prés, de Juliette Greco, de Jean Genêt, d’Edith Piaf, de Sartre, une période où, comme le dira M. Pitanguy, « Le monde entier s’était de nouveau tourné vers Paris ». Avant son expérience comme assistant étranger aux Hôpitaux de Paris il avait bénéficié d’une bourse d’études aux Etats-Unis, mais c’est en Angleterre qu’il se perfectionne avant de rentrer à Rio et y fonder le service des grands brûlés à l’hôpital des urgences, ainsi que le premier service de chirurgie des mains, et de chirurgie réparatrice de la Santa Casa da Misericordia (la plus ancienne institution caritative au Brésil), où il opérait la population pauvre. En 1963, il y fonde sa clinique de chirurgie esthétique.

Si la disparition de ce grand chirurgien est quelque peu occultée par le déroulement des J.O, il faut rappeler que M. Pitanguy était aussi membre de l‘Académie des Lettres du Brésil pour ses nombreux ouvrages publiés, membre de l’Académie de Médecine du Brésil, membre du Conseil de l’Unesco Brésil, Docteur honoris causa de l’université de Tel Aviv, chancelier des universités de Paris, et détenteur de nombreux autres titres professionnels et prestigieux. Il partage très certainement avec Pelê, le titre de personnalité brésilienne la plus connue à l’étranger.

Ayant opéré beaucoup de personnalités du monde entier, il n’en est pas moins resté simple, et presque timide. Il aimait avant tout la nature et les animaux, desquels il est resté proche toute sa vie, mais aussi le sport. Adepte de la plongée sous-marine et du tennis, il était un fidèle du vieil adage « un esprit sain dans un corps sain ». Alors pour lui la chirurgie esthétique ne pouvait pas se faire dans l’exagération. C’est lui qui a introduit la chirurgie esthétique au Brésil, où il a formé plus de 500 professionnels. Aujourd’hui le pays pratique plus d’un million et demi de chirurgies esthétiques par an, plaçant le Brésil juste avant les Etats-Unis dans cette discipline.

Pour mieux présenter ce personnage, j’ai choisi de reprendre quelques unes de ses récentes interviews, parues dans diverses revues, et citer certaines de ses phrases.

A propos de l’engouement des brésiliens pour la chirurgie esthétique :

Aujourd’hui, il existe chez les Brésiliens un souci excessif pour leur corps. A cause de cela ils mettent l’esprit de coté. Il est sain que les personnes prennent soin d’elles, mais passer trois heures par jour à la salle de sport c’est trop. Il est plus important de développer son intellect que les muscles de son fessier

Ivo Pitanguy recevant la torche olympique ce vendredi 05 août.

Ivo Pitanguy recevant la torche olympique ce vendredi 05 août.

 Répondant aux questions

Quelles sont vos principales innovations ?

« Plusieurs techniques de réduction et augmentation de la glande mammaire. Des méthodes pour la face, le nez et le contour corporel. On retrouve tout cela dans plus de 900 articles et 40 livres médicaux. Mais le fait le plus important de ma carrière médicale, c’est la création de l´École de Chirurgie Plastique, la plus grande du monde avec plus de 500 étudiants et 4.000 visiteurs. Nous y travaillons la notion de qualité, tout comme à la Santa Casa da Misericordia de Rio, où j´ai créé en 1954, un service pour y recevoir les pauvres. »

Pourquoi les Brésiliennes sont aussi vaniteuses ?

« Dans certaines régions, au Brésil, en Californie, ou sur la Côte d´Azur, là où les gens s´exposent plus, il y a plus de vanité car plus de monde voit leur propre corps. Quand on est plus couvert, plus caché, on est plus protégé de l´image. La Brésilienne est belle, avec ce mélange de toutes les races il y a un équilibre qu´on ne trouve nulle part ailleurs. D´un autre coté, les médias imposent des critères de beauté qui répondent à des intérêts commerciaux. »

Vous-même avez-vous pensé à vous faire opérer ?

« Jamais. On a recourt à la chirurgie plastique quand on ne se tolère pas. Moi je me tolère. Les gens ne sont pas obligés de se faire opérer, celui qui vit bien avec son image, qui se tolère ou a un égo qui est en accord avec elle, n´a pas besoin de le faire. »

Vous pensez que cet engouement pour la chirurgie plastique est exagéré ?

« Je le pense. Il y a une demande très souvent infondée, et c´est au chirurgien de sentir si l´intervention sera bénéfique ou non pour la personne. L´important dans une chirurgie plastique c´est de faire en sorte que la personne trouve la paix avec son image. Si cela arrive elle sera en paix avec le monde qui l´entoure. Et il n´y a aucune différence de classe sociale, il y a ceux qui sont biens mais ne se voient pas comme tels. Cela s´appelle de la morfophobie, la phobie de sa propre forme ! Le chirurgien plastique doit aussi être un psychologue. »

Ivo Pitanguy en pleine intervention

Ivo Pitanguy en pleine intervention

Vous avez opéré de nombreuses célébrités, comment ça se passe quand vous avez une Sophia Loren sur votre table d´opération ?

« Pour le médecin les personnes se ressemblent, on ne voit pas de différences. J´ai parcouru le monde auprès de grandes personnalités, des rois, des princes, mais au moment d´opérer il faut les traiter de la même façon, le plus naturellement possible. »

Il y a trente ans la mode était d´avoir des petits seins, aujourd’hui c´est le contraire.

« Avec la facilité actuelle des implants la demande a énormément augmentée, surtout aux Etats-Unis où les femmes avec peu de poitrine ont toujours cherché à l´augmenter. Pour les femmes la poitrine représente la sensualité, l´expression de sa féminité. La femme anglo-saxonne est aujourd’hui la plus influente, et aux Etats-Unis l´idéal est celui d´une poitrine énorme, ce qui pour nous n´est pas le cas. Mais cela nous a quand même influencé. »

Entrée de la clinique Ivo Pitanguy à Rio de Janeiro

Entrée de la clinique Ivo Pitanguy à Rio de Janeiro

Il y a une demande plus forte des hommes pour la chirurgie plastique ?

« La demande est croissante. Je crois que depuis que la femme est entrée sur le marché du travail, l´homme s´est mis à mieux accepter sa propre fragilité et le droit à son corps. Aujourd’hui, la société ne condamne plus celui qui prend soin de lui. »

Que pensez-vous de la chirurgie plastique sur des adolescentes ?

« Elles y ont droit autant que les autres. Pourquoi celle qui a un grand nez devrait-elle le garder toute sa vie ? Ou si elle n´a aucune poitrine, ou au contraire qu´elle est trop grande, pourquoi vivre difforme toute la vie ? Il faut analyser, si sa poitrine est petite, mais jolie, et si elle souhaite l´augmenter, il faut voir si ce n´est pas tout simplement une question de maturité. Une adolescente un peu trop grosse n´a pas à se faire opérer, mais tout faire pour retrouver un poids normal. »

Comment êtes-vous arrivez à votre âge en pleine forme et toujours en pleine activité professionnelle ?

« J’ai vécu la vie avec intensité, en essayant toujours de faire en sorte que chaque moment soit constructif. Mais un peu d´équilibre aide beaucoup, toute comme un peu de folie aussi. Je n´ai pas vu mon âge arriver, pour moi c´est étrange de compter les ans, ce qui importe c´est la joie des moments que l´on vit. Les années n´ont aucune importance. Et puis il est indispensable d´être modeste pour vivre avec dignité et respecter l´autre. Et puis je nage et fais mon tennis tous les jours. Le sens de la vieillesse c´est de se sentir bien avec soi-même et le monde qui nous entoure, bien dans ce moment de vie et bien spirituellement. C´est pour cela que la chirurgie de rajeunissement facial ne peut changer personne, elle doit seulement adoucir les aigreurs de l´âge, mais sans exagération. »

Vous êtes fils de médecin, cela vous a aidé socialement ?

C´était une époque où la petite bourgeoisie était composée de médecins et d´avocats, il n´y avait pas encore les industriels. Nous vivions sans richesses mais nous ne manquions de rien. Mes parents étaient des intellectuels, nous lisions énormément, tous les classiques, français, mais aussi Cervantes, Shakespeare, Goldoni, etc, on prenait ce qu´il y avait de mieux dans la culture mondiale.

Quand avez-vous découvert que vous vouliez être médecin et que vous étiez doté de telles mains ?

Je ne savais pas si je voulais être médecin, puis je voulais être écrivain. En fait je voulais tout faire, car comme l´a dit Sacha Guitry « choisir c´est renoncer ». Un jour mon père m´a emmener à l´hôpital pour assister à une chirurgie, à la vue du sang je me suis évanouis. C´était mal partit ! Je n´ai toujours pas compris pourquoi je suis devenu médecin et non pas écrivain ! Quant aux mains, elles sont l´instrument primordial du cerveau. Il pense et elles exécutent. La main ne décide rien, elle suit. La médecine est un art appliqué, ce n´est pas quelque chose de normatif. C´est la créativité permanente, c´est aussi le bon sens. Il n´y a pas d´habilité, comme je l´ai dit la main est l´instrument du cerveau. D´où l´importance de l´intellect.

Ivo Pitanguy à l´Académie des Lettres pour ses deux biographies (1983 et 2007)

Ivo Pitanguy à l´Académie des Lettres pour ses deux biographies (1983 et 2007)

 Auriez-vous pu faire de la politique ?

La personne est un être unique, celui qui sépare ce qu´il est de ce qu´il fait n´est pas quelqu´un de bien. Je n´aurai pas pu faire de la politique car je suis une seule et même personne. J´ai le même respect pour tous et je traite tout le monde de la même façon.

Dans un de ses livres Ruy Castro écrit qu´il doit exister dans une favela de Rio des filles opérées par vous, avec le même nez que Sophia Loren !

Les belles choses ne doivent jamais être changées. Sophia Loren n´a jamais touché à son nez ! Ce qui est beau c´est qu´il existe des belles personnes partout, y compris dans les favelas.

Prenez-vous du plaisir à opérer ?

Il n´y a pas de plaisir physique à opérer. Il n´y a aucune sensualité dans la chirurgie, ses lois sont trop rigides, ce n´est pas un travail de sculpteur.

La chirurgie esthétique est de moins en moins taboue, va-t´on vers une banalisation totale ?

Il y a encore beaucoup de tabous, par exemple en Europe, bien plus qu´au Brésil où c´est devenu une pratique presque naturelle, aussi bien au niveau de l´esthétique pure que de la correction de certaines malformations. Mais attention, la chirurgie plastique ne doit pas être vue comme superficielle, on ne peut pas se faire opérer comme on irait chez le coiffeur. Il ne faut pas confondre chirurgie plastique et soins de beauté, car la chirurgie implique toute une série de responsabilités et de risques.

Ivo Pitanguy lors d´une récente interview à la télévision brésilienne

Ivo Pitanguy lors d´une récente interview à la télévision brésilienne

Et vous-même, quelle relation avez-vous avec votre corps ?

« J´ai toujours entretenu une relation avec mon corps en accord avec mon biotype, en prenant ce qu´il a de mieux à m´offrir, et toujours en le respectant. Je m´accorde quelques excès mais sans qu´ils soient ma règle de vie. Le corps mérite qu´on s´en occupe très bien, c´est notre sanctuaire. Je n´ai jamais cessé de m´en servir. Quand j´étais jeune et qu´un rival me disputait la même fille, alors je me regardais dans le miroir et me demandais si j´étais assez beau, assez grand, ce genre de question qui font partie de l´estime de soi. Finalement je ne me trouvais pas si beau, mais je ne trouvais pas laid non plus. Je me trouvais dans la norme, alors bien sûr parfois il fallait redoubler d´efforts pour arriver à mes fins. »

Que pensez-vous de l´argent ?

« Je ne crois pas que l´argent soit quelque chose de noble. Mais nier son importance serait une idiotie, au même titre que d´en faire le centre de sa vie, ce qui serait pour moi un signe d´appauvrissement ».

 

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