Le Brésil est-il raciste ? (seconde partie)

Question : l’héritage de l’esclavage  a perpétué le racisme au Brésil ?

BG : l’esclavage a bien évidemment contribué à ce que les blancs contruisent la notion de races inférieures, les Indiens au début, puis les Africains. En les traitant comme des marchandises et des animaux, il est certain qu’on ne pouvait pas en donner une image positive. Puis les racines de la société brésilienne sont européennes, et elles se sont renforcées même après l’époque coloniale. L’Europe est restée le modèle, et cela s’est amplifié après l’indépendance. Il fallait qu’on fasse un pays sur le modèle européen, et ce pays «idéal » ne pouvait être que blanc. C’est une des raisons pour laquelle, dès le 19e siècle, on a ouvert le pays à l’émigration européenne. On aurait très bien pu à l’époque insérer les noirs et les métis issus de l’esclavage pour construire avec eux une société égalitaire ; au lieu de ça on a préféré laisser cette population en marge de la construction du pays, d’où la naissance des favelas et le développement d’une misère qui n’a fait que s’accentuer. On s’est servi de cette population misérable, analphabète et servile,  qui a occupé les pires emplois, on a ainsi perpétué le modèle de l’esclavage, sous couvert de liberté bien sûr ; mais quelle est cette liberté où les portes sont fermées, celles de l’éducation en premier lieu, et où les seules façons de survivre sont de servir les blancs, ou de les divertir, car les rares noirs qui réussissaient à s’en sortir étaient musiciens, ou danseurs, de quelle liberté parlait-on ?

Question : ou joueurs de foot !

BG : et bien pas toujours, car pendant très longtemps le football n’était pas accessibles aux noirs. C’était au début un sport des élites au Brésil et jusqu’en 1950 certains clubs n’acceptaient pas de noirs dans leur équipe. Ça parait incroyable aujourd’hui, mais c’est la réalité.

Gravure du 19e, les noirs traités comme des animaux

Gravure du 19e, les noirs traités comme des animaux

Question : le Brésil a donc agi comme un pays raciste.

BG : il a fait pire, il a fait croire qu’il ne l’était pas, et c’est toujours plus difficile de combattre la sournoiserie. Le Brésil, en tant que nation, il est vrai, n’a pas ouvertement promulgué de lois contre les non blancs, comme l’ont fait les Etats-Unis ou l’Afrique du Sud. Mais on est passé tout près, par exemple, lorsque le premier gouvernement du dictateur Getúlio Vargas (1937/1945), impose une nouvelle loi d’émigration, dont une des clauses était explicite : « être très attentif dans l’admission d’émigrés, car il est nécessaire de préserver et de développer, au sein de la composition ethnique de la population, les caractèristiques les plus convenables d’une ascendance européenne », on ne peut être plus clair ! Le Brésil s’est toujours voulu être un pays non raciste et quelque part il a réussi à convaincre beaucoup de monde, surtout sa propre population. Pour cela, il a sa culture (danse, musique, folklore, gastronomie, croyances, etc), n’est-elle pas métisse ? Sa population n’a t’elle pas elle aussi les traits physiques du métissage ? Il est évident que ce pays n’est pas aussi européen qu’il aurait souhaité l’être, mais il l’est dans son projet, dans ses désirs, il est profondément eurocentriste dans ses objectifs. La société brésilienne a son modèle, ses critères de perfection, de beauté, et ils sont blancs. On aurait tort de croire que le Brésil est un pays à part, simplement parce-que plus de la moitié de sa population est noire ou métisse, c’est un pays occidental qui n’échappe pas à la règle  de la suprématie blanche.

Question : ça semble paradoxal que le racisme existe dans un pays aussi métissé, n’est-ce pas une preuve que les diverses ethnies se mélangent ?

BG : c’est aussi ce que disent les Brésilien qui nient le racisme « comment pourraient-on être racistes alors qu’on est tellement mélangé ? ». Tout d’abord, le métissage au Brésil est ancien, il commence à une époque où les colonisateurs blancs, n’ayant pas de femmes blanches à disposition, se servaient des Indiennes et des esclaves africaines pour tenir leur foyer et satisfaire leurs « impulsions ». Puis il y a la particularité historique du Portugal. Ce petit pays, avec une population limitée, qui ne passait pas le million à l’époque des grands navigateurs, avait un problème insoluble pour peupler son immense empire colonial. Car il n’y avait pas que le Brésil, l’empire portugais s’étendait sur une grande partie des côtes africaines et de l’Océan Indien, puis du Japon à la Chine, à l’Inde et jusqu’aux confins de l’Indonésie. C’était énorme pour un si petit peuple. Les Portugais devaient donc faire des enfants, beaucoup d’enfants, et à toutes les femmes, de toutes les couleurs et sur tous les terriroires qu’ils controlaient. Les enfants issus de ces « unions » naissaient Portugais, ils grossissaient ainsi la population des colons. Mais bien sûr ils naissaient métis, c’est ainsi que ce petit pays colonisateur, à des fins stratégiques et commerciales, a donné naissance à une population métisse. Il est le seul pays colonisateur a avoir fait cela à si grande échelle, les Français et les Anglais, autres grands colonisateurs n’ont rien engendré de tel, ni en Amérique du nord, ni en Afrique, ni aux Indes, ou dans le reste de l’Asie. Au Brésil, les enfants de ces Portugais, qui naissaient donc métis, pouvaient être esclaves si le père le souhaitait, et être revendus comme n’importe quel autre. En général ces enfants restaient avec le père, surtout quand ils étaient le fruit de viols sur esclaves. Puis, ces métis, ou les esclaves en fuite, avaient à leur tour des enfants avec d’autres métis ou des Indiennes, il n’y avait donc pas seulement le métissage noir-blanc. Ceci étant, le blanc était le dominant, il avait le contrôle de tout et c’est lui qui a façonné la pensée brésilienne. Lui seul était « beau, riche et intelligent », il fallait donc, pour être « quelqu’un » dans la société, lui ressembler le plus possible. C’est là qu’on retrouve l’origine de tout ce qui fait le racisme ordinaire, s’éloigner de sa négritude, la nier, avoir des cheveux lisses et la peau claire, des critères toujours d’actualités dans la société brésilienne. L’illustration de ces critères est flagrant sur la photo suivante : le concours de Miss Bahia 2015, Bahia, où 80% de la population est d’origine africaine)…

Concours de Miss Bahia 2015

Concours de Miss Bahia 2015

Question : on parle aussi d’un racisme des noirs envers les blancs, comme l’interdiction d’accéder à certains groupes traditionnels de carnaval, qu’en-est’il  ?

BG : il est évident qu’aucun groupe, ou ethnie, n’a le monopole du racisme, je crois qu’il est ancré dans la nature humaine, avec des dosages plus ou moins nocifs suivant les individus. En ce qui concerne les groupes de carnaval, il est vrai qu’il y a eu une grande polémique au sujet de ceux qui pratiquent une sélection raciale. C’est le cas du groupe Ilê Ayê de Salvador de Bahia, qui n’est pas ouvert aux blancs car il se revendique d’un héritage et d’une thématique africaine. On l’accuse donc d’être un groupe raciste. A coté de cela, dans le carnaval de Bahia, la plupart des groupes (blocos) de défilés, demandent des droits de participation tellemement élevés, que seuls la classe aisée, donc blanche, peut se les offrir. Et là personne ne s’en offusque. Ne serait-ce pas aussi une forme de racisme, envers les pauvres cette fois, donc les noirs ? Par ailleurs, je ne crois pas que l’on puisse avoir le même regard sur le racisme des noirs envers les blancs, en tout cas au Brésil. Les blancs n’y ont pas été enchainés, vendus, humiliés, martyrisés, comme le furent les noirs. Les blancs ont été l’oppresseur, et  on ne peut obliger personne à aimer son oppresseur.

bresil

Question : alors la fin du racisme au Brésil, c’est possible et c’est pour quand ?

BG : espérons que ce soit pour la prochaine génération, et bien sûr c’est possible, mais il faut pour cela que le pays arrête de véhiculer cette image de démocratie raciale, et qu’il affronte enfin sa propre vérité. Que disparaisse aussi les inégalités sociales, qui frappent presque exclusivement les non blancs. Il faut reconnaitre que le débat est ouvert, il est récent et s’est accentué avec les quotas raciaux, il ne règle pas tout, mais va dans le bon sens. Il faut étendre le principe des quotas à tous les domaines de la société, pour que tous y trouve l’égalité des chances. Ainsi, il arrivera un moment où l’on aura plus besoin des quotas, car les non blancs seront insérés à tous les échelons de la société. Alors bien sûr, on arrivera pas à empêcher le racisme à 100%, il ne faut pas rêver, il y aura toujours des individus qui n’acceptent pas la diversité. Mais le pays, s’il s’en donne les moyens et s’il effectue les réformes nécessaire pour combattre la ségrégation, en grande partie provoquée par l’inaccessibilité des non blancs aux études, à l’éducation et à la formation professionnelle, a tout pour devenir enfin la démocratie raciale tant décriée. C’est en changeant la donne sociale qu’on arrivera peu à peu à faire évoluer les mentalités et sortir de l’engrenage infernal d’un pays à deux vitesses, celui des blancs et celui des non blancs. Aujourd’hui encore, moins de 10% des noirs et métis sont en formation supérieure, aussi bien dans le privé que dans le public, ils forment aussi 77% des victimes d’homicides, et 71% des analphabètes du pays. Il faut en paralèlle effectuer un travail de fond au niveau de l’éducation et de la communication, on ne sait rien de l’Afrique au Brésil, rien non plus sur les Indiens. La télévision, omniprésente dans le pays, a elle aussi toujours véhiculé l’image de l’homme idéal, le blanc. Fort heureusement tout cela bouge, les non blancs ont pris conscience de leur différence, une fierté d’être noir ou métis a vu le jour depuis une vingtaine d’années. Et puis, en dehors de l’Etat, il y a des ONG, des institutions (privées ou religieuses) et aussi des entreprises, dont un nombre croissant se bat pour que la diversité ne soit pas qu’une image. C’est le cas par exemple pour les adoptions d’enfants, le nombre d’enfants noirs adoptés a doublé en cinq ans et on doit cela aux institutions qui organisent régulièrement des campagnes de sensibilisation pour l’adoption d’enfants noirs ou métis, même si ceux-ci restent encore largement majoritaires dans les orphelinats (près de 70%). C’est un signe encourageant, car il va dans le sens contraire du racisme. Bien sûr il faut surtout se battre pour qu’il y ait toujours moins d’enfants noirs abandonnés, et pour cela, il faut sortir définitivement cette population de la pauvreté.

campagne adoption

Campagne d’adoption au Brésil « Il n’a besoin que d’une famille ».

 

 

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