Le Brésil est-il raciste ?

En 2014 des supporters d’un club de foot lancent des bananes et des injures racistes à un arbitre noir.

Le Brésil a toujours été considéré comme un modèle de démocratie raciale. Véhiculant l’image d’un pays profondément métisssé et sans conflits raciaux, avec des clichés de carnaval et de matchs de foot où noirs et blancs sont unis dans la fête et dans l’émotion. La réalité est malheuseurement bien moins réjouissante, dans le Brésil du XXIe siècle, noirs et métis sont toujours en bas de l’échelle sociale et les actes racistes font régulièrement la une des médias. 

Question : quel type d’actes racistes ?

Bruno Guinard : ça peut aller d’une personne qui se refuse à être soignée ou prise en charge par un employé ou un prestataire noir, ou un enfant à qui on demande de se couper les cheveux car pas « conformes » aux règles de l’école (coupe black power), ou encore partir d’un accrochage, comme cela vient de se produire dans un supermarché de Rio, oú une cliente a injurié le gérant, qui est noir, car il se refusait à aller chercher un article dans un rayon. Il y a quelques mois, c’est une jeune actrice de novela, qui a reçu des propos racistes, et des menaces sur son compte Twitter. En 2014, ce sont les supporters d’un club de foot du sud du pays, qui ont insulté un arbitre noir, le traitant de singe, lui lançant des bananes en lui disant de retourner au cirque. Ces actes sont courants et sont largement repris et diffusés par les médias, ce ne sont ici que des exemples connus, mais il y en a sans doute beaucoup d’autres qui restent anonymes.

Question : peut-on parler d’une montée du racisme au Brésil ?

BG : ce n’est pas une montée, mais plutôt un abcès qui se crève. Un peu comme ci les Brésiliens n’étaient plus gérés par un ordre des choses. Il y a encore quelques années, on ne parlait pas de racisme, les noirs étaient cantonnés dans leur place de population soumise, en bas de l’échelle sociale, et malléables à souhait. Les individus n’étaient pas racistes, la société l’était pour eux. Aujourd’hui, les barrières sociales ont bougé, surtout depuis une quinzaine d’années. Une nouvelle classe moyenne est née, presqu’entièrement composée de non blancs. Cela grâce à une amélioration des conditions de vie des pauvres et d’un accès facilité aux études. La population noire et métisse, a bénéficié de ces politiques, car c’est la plus défavorisée. On voit donc un changement qui se dessine à l’horizon pour l’insertion des non blancs dans le système brésilien, mais ce n’est encore qu’une lueur, il y a encore beaucoup à faire dans ce pays pour que les noirs et les métis aient le même poids que les blancs.

Question : ne dit-on pas au Brésil que le racisme est social, et non pas racial ?

BG : on le dit et c’est un peu simpliste et surtout très pratique pour nier le racisme. Si les noirs et les métis sont au bas de l’échelle sociale c’est qu’il y a bien eu du racisme à un certain moment dans l’histoire et que rien n’a été fait pour que cela change. En ayant pas accès à de bonnes conditions de vie et d’éducation, la population non blanche a été, et est toujours, marginalisée. Elle a du trouver des moyens de survie, soit en marge de la société, avec le travail informel, soit en occupant les pires postes de travail, qui sont les professions les plus mal rémunérées et les plus insalubres ; quand on est noir ici, on a bien plus de chances qu’un blanc d’habiter dans une favela, ne pas avoir accès à une scolarité et à des services de santé de qualité. Ainsi, en restant en bas de l’échelle sociale, les non blancs n’ont jamais pu accéder à des postes décisionnaires qui auraient pu permettre de changer les choses, c’est un cercle vicieux, pour s’en sortir il faut étudier, et pour étudier il faut avoir des moyens. La photo ci-dessous illustre cette réalité, d’un coté un groupe d’étudiants en médecine, et juste à coté celle d’un groupe d’éboueurs. Cette photo date de 2011, elle vient de Salvador de Bahia, une ville dont 80% des habitants sont d’origine africaine.

Elèves de médecine à l’Université Fédérale de Bahia... à gauche les éboueurs de Bahia.

Elèves de médecine à l’Université Fédérale de Bahia… à gauche les éboueurs de Bahia.

Question : C’est comme ça dans tous les secteurs professionnels ?

BG : pas seulement professionnels, au Brésil aujourd’hui la population noire et métisse est majoritaire avec plus de 53%, pourtant, il n’y aucun gouverneur noir sur les 27 Etats que compte le pays. De même pas un ministre noir, et seulement un maire métis sur les 27 capitales d’Etat ! Ça donne une idée du chemin qui reste à parcourir vers l’égalité ! Bien sûr il y a des exceptions, mais elles ne font que confirmer la règle.

Question : comment tout cela peut-il changer ?

BG : les programmes sociaux (logements, allocations familiales, bourses d’études, etc) permettent de sortir une partie des plus défavorisés de la misère, et près de 80% des bénéficiaires de ces programmes sont noirs ou métis. C’est un premier pas, mais ça ne suffit pour les mettre sur un pied d’égalité avec les blancs, au regard des différences sociales qui subsistent entre les premiers et les seconds, ces mesures font figure d’assistanat. On efface pas des injustices historiques et séculaires, ni les préjugés qu’elles engendrent, à coups d’aides sociales. Le changement en profondeur ne pourra venir qu’à travers une éducation de qualité, à laquelle tous les enfants brésiliens auront accès, quelque soit la couleur de leur peau et leur milieu social. Bien sûr l’accès égalitaire à l’éducation n’effacera pas le racisme, il faudrait aussi que les mentalités évoluent, que le pouvoir, les richesses, et les médias, ne soient plus détenus par les seuls blancs. Et tout cela sera rendu possible quand on verra des noirs et des métis accéder à tous les postes et à toutes les professions. Pour cela, l’Etat a mis en place ces dernières années un système de quotas raciaux pour permettre aux non blancs d’accéder aux études universitaires. Depuis 2016, ce système s’est étendu aux concours publics, réservant 20% des postes à des non blancs. Les quotas universitaires sont quant à eux passés à 50% pour les campus d’Etat et aujourd’hui on a suffisament de recul pour évaluer le taux de réussite des étudiants rentrés à l’université par les quotas, et il est le même que celui des étudiants qui sont rentrés sur concours. Une vraie gifle à ceux qui disaient que les quotas allaient faire baisser le niveau des universités. Ce système, mis en place depuis 2008, a beaucoup été critiqué, y compris par des noirs qui se sont sentis humiliés. Les détracteurs ont même pris pour exemple Joaquim Barbosa, l’un des plus grands juristes du pays, en montrant que lui avait réussi sans quotas raciaux. M. Joaquim Barbosa, s’est fait connaitre du grand public pour avoir mené le méga procès de corruption du Lava Jato et fait condamner d’importants dirigeants d’entreprises et hommes politiques. Voici ci-dessous les propos tenus par Joaquim Barbosa sur les quotas raciaux :

Joaquim Barbosa, ex président du Tribunal Suprême de Justice

Joaquim Barbosa, ex président du Tribunal Suprême de Justice

« Qui dit que je suis contre les quotas et m’utilise pour dire qu’ils ne sont pas nécessaires se trompe complètement. Je suis une exception, car si nous n’avions pas besoin de quotas je ne serais pas jusqu’ici et depuis qu’existe le Tribunal Suprême de Justice, le seul ministre noir, le seul ministre venant de l’extrême pauvreté, et le seul à avoir assumé la présidence de ce même tribunal. Nous aurions 50% de noirs dans ce secteur, car le pays est majoritairement noir. C’est un discours hypocrite et raciste que de m’utiliser comme exemple contre les quotas. J’y suis favorable OUI  ».

Avec les quotas raciaux, l’université brésilienne est plus à l’image du pays.

Avec les quotas raciaux, l’université brésilienne est plus à l’image du pays.

Question : les quotas raciaux ne sont-ils pas une façon d’accentuer le racisme ?

BG : le terme peut effectivement choquer et est sujet à controverse. Pourtant l’idée n’est pas de créer plus de racisme, mais au contraire de le réduire. En permettant aux non blancs l’accès à l’université on répare une injustice du système scolaire brésilien, qui fonctionne à deux vitesses, d’un coté le public, gratuit mais largement défaillant, et d’un autre le privé, payant, et d’un niveau bien supérieur. Pour qu’un éléve puisse étudier à l’université il doit réussir son concours d’entrée, et c’est là que le bât blesse ; les meilleures universités du Brésil sont celles de l’Etat, et elles ont les concours les plus difficiles. Donc pour réussir, il faut avoir fait sa scolarité dans le privé, donc venir d’un milieu privilégié. Bien sûr il y a des exceptions, certaines villes ou régions ont des écoles publiques meilleures que d’autres, puis il y a des élèves et des parents qui, même pauvres, se battent pour réussir et sacrifient tout pour que leur enfant ait le niveau pour ces concours, mais ce sont des exceptions. Avec les quotas, ce système, qui excluait d’office les enfants pauvres, est ébranlé. C’est donc un pas en avant si on l’entend comme une « réparation », de l’histoire et de ses injustices. Bien entendu ce système est loin d’être le meilleur, l’idéal serait d’avoir un système scolaire égalitaire, mais à défaut, ce système des quotas corrige les inégalités.

Question : mais il a créé la polémique.

BG : et même plus que ça, le système des quotas raciaux a ouvert un véritable débat de société. Je dirais même le seul depuis plus de trente ans. Ses détracteurs ont été très nombreux et sont venus de tous les milieux sociaux. Certains pensaient qu’il serait plus constructif d’implanter un système scolaire public de qualité ; idéal, c’est certain, mais très couteux et très long avant d’obtenir les premiers résultats. On a dit aussi que les quotas allaient faire baisser le niveau d’études, avec le recul on s’aperçoit que le taux de réussite des « quotistes » est le même que celui des autres. Puis sont venus les discours alarmistes, on allait créer des tensions ethniques dans le pays. Hors, les faits démontrent exactement le contraire, la diversité ethnique dans un même milieu, permet justement une meilleure ouverture et compréhension de l’autre.

 

A suivre : Le Brésil est-il raciste (seconde partie).

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