Temer, dans l’habit présidentiel

Ce jeudi  12 mai le sénat brésilien a voté, a une large majorité, pour la poursuite de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff. Ce vote l’écarte  provisoirement du pouvoir et place son vice-président Michel Temer à la plus haute fonction du pays.

Question : provisoire, la présidente pourrait réassumer son poste ?

Bruno Guinard : c’est prévu dans la constitution, si au terme du procès de destitution elle est lavée des accusations, elle reprend son poste. De plus, le tribunal fédéral, qui la juge, n’a que 180 jours pour faire la preuve des crimes de responsabilité dont elle est accusée, s’il n’y parvient pas dans ce délai, le procès est invalidé. Ça c’est la partie juridique, mais le procès est aussi politique, le délai sera donc respecté et Dilma Rousseff sera incriminée, cela ne semble plus faire de doute.

Question : comment en est-on aussi sûr ?

BG : dans un contexte économique favorable les crimes dont Dilma Rousseff est accusée, ne la mèneraient pas à la destitution. Rien jusqu’ici ne prouve qu’elle a directement bénéficié de fraudes ; ce qui pèse contre elle est d’ordre constitutionnel, elle n’a pas respecté les engagements budgétaires, pris des mesures économiques sans les faire voter par l’assemblée, cela pour maquiller les résultats du gouvernement afin d’être en meilleure position pour remporter les élections. Tout cela est grave, mais au fond tous les gouvernements précédents ont utilisé ces pratiques. Ce qui pèse plus fort contre elle, est politique. Ses advesaires s’appuient sur sa très mauvaise gestion, sa très basse cote de popularité (10% d’opinions favorables), et son incapacité à gouverner (elle n’arrive plus à réunir une majorité). Tout cela a permis de la faire tomber, elle est dans une position de faiblesse, sur tous les plans. Les crimes dont on l’accuse sont controversés, les spécialistes sont partagés sur cette question, pourtant, c’est avec une très large majorité que l’assemblée a voté en faveur de sa destitution, 367 voix pour, et seulement 137 contre. Même majorité absolue au sénat, 55 voix contre 22. Le contexte est donc loin d’être favorable à Dilma Rousseff.

Question : dans ce cas c’est son vice-président qui assume ?

BG : depuis le 12 mai il assume la présidence de la république et cela pendant le délai de 180 jours, et ce sera au-delà si la présidente est condamnée, donc jusqu’à l’échéance des élections présidentielles à la fin 2018. C’est en tout cas ce qui se dessine.

Dilma Rousseff lors de son discours de départ ce 12 mai « ce n’est qu’un au-revoir ».

Dilma Rousseff lors de son discours de départ ce 12 mai « ce n’est qu’un au-revoir ».

Question : qui est Michel Temer ?

BG : un politicien de carrière, avocat de formation, professeur de droit, fils d’émigrés libanais, il a été secrétaire d’Etat, puis procureur général de l’Etat de São Paulo. Homme de l’ombre, 75 ans, il était très peu connu du grand public avant de se présenter avec Dilma Rousseff comme vice-président. Il a donc été élu avec elle en 2010, puis de nouveau avec elle en 2014. Il n’appartient pas au Parti des Travailleurs (PT), de Dilma et Lula ; Temer est au PMDB, grand parti centriste attrape-tout, sans idéologie définie, sinon celle de participer à toutes les affaires du pays. Comme ce parti est le mieux représenté au niveau du nombre d’élus, c’est lui qui, par le jeu des alliances, fait et défait les gouvernements. La preuve est qu’il vient de passer 13 ans comme allié du PT dans les gouvernements de gauche de Lula et de Dilma, et qu’il s’est maintenant allié à la droite pour renverser Dilma et former une nouvelle équipe. Temer est toujours dans une ligne très consensuelle, il a le discours de circonstance, se voulant toujours rassurant, peut-être à cause de son nom, temer en portugais veut dire faire peur, ou avoir peur ! Féru de droit constitutionnel, il a passé une grande partie de sa carrière dans le milieu parlementaire à Brasilia, où il a été président de l’assemblée nationale. Pour ses alliés c’est un homme discret, loyal et fin négociateur, pour ses détracteurs c’est un conspirateur, un traitre et un opportuniste.

Question : et son gouvernement ?

BG : il le présente comme un gouvernement « d’urgence nationale » pour remettre le pays sur les rails. Nombre de ministères réduit, de 39 à 23, programmes sociaux maintenus. Ce qui frappe dans son gouvernement, c’est l’absence de femmes, pas une seule, avec Dilma il y en a eu jusqu’à 16 ! Pas de noirs non plus, mais avec Dilma seul un ministre (une femme) représentait la diversité ethnique. Ce gouvernement est donc très blanc et très macho ! Pas très clean non plus, sur ses 23 ministres 15 sont poursuivis, ou l’ont été, dans des affaires de corruption, dont 3 dans l’opération Lava-Jato (déjà citée sur ce blog). Sur ces 23 ministres, 11 ont déjà participé aux gouvernements antérieurs, de Dilma, de Lula, et même de Fernando Henrique Cardoso. Ce n’est donc pas ce qu’on appelle de la nouveauté !  Il est composé de 10 partis politiques, dont le PMDB (parti de Michel Temer) avec 7 ministres à lui seul. Il y a également 3 non affiliés à un parti, dont le très controversé chef d’Etat Major, le général Sérgio Etchegoyen, chargé de la sécurité. Ce général de 64 ans est connu pour s’être fermement opposé á la Comission Nationale de la Vérité, mise en place par Dilma Rousseff pour enquêter et punir les responsables des crimes sous la dictature. On remarque aussi Henrique Meirelles, ancien président de la Banque Centrale du Brésil dans les deux gouvernements Lula. Enfin, en plus du PMDB, trois autres partis intégraient la coalition précédente autour du PT. Les autres sont des partis d’opposition, dont le PSDB de Aécio Neves, candidat du centre-droit qui a disputé les dernières présidentielles contre Dilma Rousseff.

Michel Temer signe sa prise de fonction en tant que président par intérim.

Michel Temer signe sa prise de fonction en tant que président par intérim.

Question : quels sont les pouvoirs de ce président par intérim ?

BG : a priori il a les pleins pouvoirs, mais là encore le débat n’est pas clos. Il peut prendre des mesures économiques, comme réduire les dépenses publiques, créer de nouveaux impôts, annuler ou modifier ce qui a été fait par ses prédecesseurs, émettre des décrets, approuver ou rejetter des projets de loi, etc. Il peut aussi lancer des grandes réformes, mais celles-ci doivent être approuvées par l’assemblée. Au Brésil, le vice-président de la république est prévu pour remplacer dans ses fonctions le président lors de ses absences, qu’elles soient momentanées ou définitives (maladie, décès, destituition, démission). S’il a un rôle discret tant que le président occupe le devant de la scène, il peut, comme c’est le cas, se retrouver à la tête du pays.

Question : et si lui aussi venait à disparaitre ?

BG : c’est le président de la l’Assemblée Nationale, qui est le troisième personnage de l’Etat, qui le remplace. Par chance pour le Brésil, celui-ci vient d’être écarté de cette fonction, il s’agissait de Eduardo Cunha, président de l’assemblée accusé dans 12 affaires de corruption ! C’est son vice Waldir Maranhão, qui le remplace ; proche du PT, celui-ci a essayé, le 9 mai dernier, de faire annuler la procédure de destitution de Dilma Rousseff, mesure rejettée par le Sénat, mais dont la nouvelle a eu le temps de faire le tour du monde et de réjouir les partisans du PT pour quelques heures.

Question : comment la population a réagi à cette arrivée au pouvoir de Temer ?

BG : Temer est aussi impopulaire que Dilma, sa cote oscille autour de 11%. Les Brésiliens qui demandaient le départ de Dilma ne voulaient pas de Temer, ils voulaient de nouvelles élections. Pour ceux qui défendent Dilma, celui-ci l’a trahi, il a préparé son coup, tissé ses alliances et profité de la récession économique pour la pousser vers la sortie. Temer est donc rejetté pour cette trahison, pour ce « coup d’Etat », comme l’appelle les défenseurs du PT, mais aussi parce-qu’il fait partie de ces politiciens exécrés par la population. Temer est cité dans de nombreuses affaires, il n’a pas encore été accusé, mais la justice avance et il pourrait à son tour être inculpé. Sa seule chance de rester en place jusqu’aux prochaines présidentielles en 2018, c’est qu’il réussisse sur le plan économique, et bien sûr qu’il ne soit pas inculpé.

Manifestation contre Temer

Manifestation contre Temer cette semaine à Rio

 

Question : peut-il réussir ?

BG : il n’a ni beaucoup de temps ni beaucoup de marge de manoeuvre. Les élections sont dans moins de deux ans, et pour ne pas se retrouver avec une révolution sur le dos, il va devoir maintenir les programmes sociaux implantés par ses prédécesseurs. En même temps il lui faut réduire les dépenses de l’Etat, il parle de privatisations, d’aides aux exportations, et tous les spécialistes disent qu’il va devoir augmenter les impôts. Il projette aussi d’aider les entreprises pour qu’elles créent des emplois. C’est un défi gigantesque qu’il l’attend. Ceci dit, il semble prendre le bon cap et si cela créé un vague d’optimisme, la reprise peut s’amorcer. Du coté politique, les partis qui sont à ses cotés visent une victoire en 2018. Ils vont donc tout mettre en oeuvre pour que le pays redémarre, qu’il retrouve le chemin de la croissance et de la crédibilité. Si cette équipe échoue pendant ces deux années, le PT pourrait fort bien lui barrer la route. Car Lula n’est pas mort, s’il n’est pas condamné par la justice, et si le gouvernement Temer n’inverse pas la vapeur économique ou touche aux bénéfices sociaux, Lula sera bien placé pour 2018. Ce qui se passe n’est donc pas si négatif qu’il n’y parait pour le PT. Le gouvernement du PT a certes perdu le pouvoir, mais l’opposition ne l’a pas encore gagné, surtout le PSDB, son principal concurrent. En acceptant de participer au gouvernement Temer, le PSDB s’expose. En cas d’échec économique, ce parti perdrait de son crédit, non seulement sur sa capacité à gérer le pays, mais avec en plus l’image de conspirateur qui colle à celle de Michel Temer. Le PT, mené par Lula, aurait alors toutes ses chances de revenir au pouvoir.

Michel Temer et son épouse, lors de la prise de fonction de Dilma en 2011

Michel Temer et son épouse, lors de la prise de fonction de Dilma en 2011

Question : un prochain gouvernement du PT, sans Temer cette fois ?

BG : et sans Dilma puisqu’elle aurait effectué deux mandats et que c’est la limite prévue dans la constitution. L’image de Temer comme vice de Dilma (photo ci-dessus), appartient donc définitivement au passé. Mais on dit ici que Dieu est Brésilien, alors sans doute lui seul sait ce que sera le Brésil à l’échéance de 2018 !

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