Nova Friburgo, la Suisse du Brésil

Au début du 19e siècle, des centaines de Suisses du canton de Fribourg émigrent au Brésil. Ils y fondent la ville de Nova Friburgo, dans la chaine montagneuse de l’arrière-pays, à moins de 150 km de Rio de Janeiro. Ces Fribourgeois forment  la plus ancienne et la première colonie non portugaise du Brésil, qui à l’époque n’est pas encore indépendant.

Question : on imagine pas l’émigration suisse, pourquoi partaient-ils ?

Bruno Guinard : en effet on voit plutôt la Suisse comme un pays où l’on va s’installer. Pourtant, les Suisses sont l’un des peuples européens qui a le plus émigré. Jusqu’au début du 19ème siècle plus de deux millions d’entre eux sont allés fonder des colonies, d’abord en Europe, Allemagne, Espagne, en Poméranie, aux abords de la Mer Noire, puis également aux Etats-Unis (dont plus de 12.000 Amish). En plus de ces colonies, les Suisses ont fourni l’un des plus importants contingents de mercenaires pour les armées sur tout le continent européen. Dans le cas du Brésil, c’est l’extrême pauvreté qui les a poussé à partir, car la Suisse à l’époque ne parvenait pas à subvenir aux besoins de sa population. Ce petit pays agricole enclavé dans les Alpes, sans débouchées économiques, avait une démographie qui croissait plus vite que sa production agricole, ce qui provoquait régulièrement des famines, les Suisses n’avaient d’autre choix que l’émigration. Ils vont donc émigrer au Brésil tout au long du 19e siècle et même au début du 20e, mais ceux de Nova Friburgo seront vraiment les pionniers de cette émigration. En fait ces Suisses n’ont pas été les premiers à essayer de s’installer au Brésil, il faut aussi signaler la venue d’un groupe de 14 Genevois, tous missionaires calvinistes qui sont venus en 1557 pour renforcer la tentative de colonisation française dans la baie de Rio, la France Antartique, mais il ne s’agit là que d’un épisode éphémère et leurs intentions étaient essentiellement religieuses.

Question : les Suisses ont donc fuit la famine ?

BG : c’est en effet la pauvreté qui a provoqué cette émigration vers Rio de Janeiro. La Suisse en 1816 souffre des effets d’une catastrophe naturelle dont l’épicentre est à l’autre bout du monde, en Indonésie ! L’éruption du volcan Tambora en 1815 a craché dans l’atmosphère des quantités gigantesques de cendres volcaniques qui a masqué pratiquement tout le ciel de l’hémisphère nord, empêchant les rayons du soleil de le percer. Les pluies se sont raréfiées, le froid s’est intensifié et par conséquent la végétation ne poussait plus ; la production agricole était au point mort.  Cette catastrophe, connue comme « hiver volcanique » a d’ailleurs touché de nombreux pays, dont la France, qui a elle aussi connu une période de crise économique. Dans un même temps, la France impose des barrières douanières avec de lourdes taxes sur la circulation des marchandises, pour la Suisse, dont la France était le premier partenaire économique c’est la catastrophe. La Suisse ne peut plus écouler ses produits vers son principal acheteur, ce qui restait de production agricole s’arrête, le chômage s’envole. Les cantons les plus touchés sont ceux qui dépendent à 100% de l’agriculture, dont celui de Fribourg. Pendant ce temps, de l’autre coté de l’océan Atlantique, le Brésil, toujours sous domination portugaise, décide d’ouvrir ses portes à une  émigration européenne controlée, qui viendrait peu à peu remplacer celle des esclaves africains, devenus trop chers et trop turbulents. Un agent dépêché par le canton de Fribourg, Sébastien Nicolas Gachet, est alors chargé de négocier l’installation de familles suisses près de Rio de Janeiro avec le roi du Portugal Dom João VI. Ainsi commence la saga de l’émigration fribourgoise au Brésil…

Vue actuelle nova friburgo

Vue actuelle de Nova Friburgo

Question : comment ce sont passées les tractations et quelles en étaient les conditions ?

BG : en novembre 1817, Sébastien Gachet est envoyé à Rio pour y rencontrer le roi João VI, dont la cour est installée au Brésil depuis l’invasion napoléonienne du Portugal en 1808. Gachet propose l’envoi de 300 familles suisses par an (soit 2.000 âmes), le roi n’accepte d’en financer que 100. Gachet vantera les mérites des Suisses, travailleurs compétents, grands connaisseurs de l’élevage de bovins, mais aussi habiles ouvriers pour l’industrie et la construction. Après des mois de négociations, le roi accepte de céder des terres sur les hauteurs de l’arrière-pays (846 m d’altitude) afin que les Suisses y trouvent un climat plus frais et des conditions plus proches de celles qu’ils connaissent. Il exige que tous ces émigrés soient catholiques fidèles à l’église romaine et s’engage à prendre en charge les frais du voyage depuis la Suisse. Le roi offre également deux ans d’aide à l’installation après l’arrivée des Suisses sur les terres brésiliennes, ainsi que dix ans d’exonération d’impôts. Un traité de colonisation est signé et avec tout cela Gachet repart à Fribourg pour y organiser le recrutement.

Question : comment s’est passé le recrutement ?

BG : en octobre 1818, le canton de Fribourg lance un appel officiel à l’émigration ; bien que cet appel soit ouvert aux autres cantons, ce sont les Fribourgeois qui y répondront les plus nombreux, 830 sur les 2000 candidats, tous cantons confondus. Poussés par la famine, les candidats étaient nombreux à l’émigration, mais d’autre part, certains cantons et certaines villes profitaient de la situation pour « pousser » à l’exil certains citoyens indésirables, notamment des prisonniers, mais aussi ceux qui coutaient le plus cher à la commune, comme les familles nombreuses sans revenues. Selon certaines sources, entre 15 et 20% des émigrés n’auraient pas quitté la Suisse de leur plein gré. De son coté, Gachet n’a pas respecté les accords qu’il avait négocié avec le roi, celui-ci financait 100 familles, Gachet en a envoyé 300 ! Peu soucieux de savoir s’ils seraient refoulés à l’arrivée, Gachet voulait surtout tirer profit de cette opération. Il « commercialisa » alors une émigration paralèlle à celle accordée, et cela pour 200 familles ! Les candidats devaient payer et signer un contrat (voir ci-dessous) avec sa société. Aux Pays-Bas, ils embarquaient sur les navires transatlantiques financés par João VI, mais ça les émigrés ne le savaient pas ! Gachet escroque ainsi les émigrés, puis le roi João VI, en détournant une partie de l’argent du voyage, et en acceptant des protestants au sein des émigrés. Puis il trompe aussi les autorités du canton de Fribourg, en se servant d’elles pour son recrutement privé. Il sera interdit de séjour au Brésil.

Contrat d’émigration

Contrat d’émigration

Question : et le voyage ?

BG : avec les deniers royaux, qui couvraient les frais du voyage, Gachet se devait de tout organiser, de l’alimentation au transport jusqu’à Rio de Janeiro. Mais l’alimentation n’était pas suffisante, l’organisation du transport totalement bâclée, et pire encore une partie des émigrés ont été obligés de payer les capitaines pour pouvoir embarquer vers le Brésil. Ceux qui ne pouvaient pas payer se sont engagés à travailler une fois sur place chez des maîtres, en fait, sur le principe de l’esclavage on les a vendu à des fermiers brésiliens.

Quant au départ en Suisse, les émigrés ont embarqué sur des bateaux de fortune le 4 juillet 1819 d’Estavayer-le-Lac, sur les rives du lac de Neuchâtel, pour rejoindrent Bâle et naviguer sur le Rhin jusqu’à Dordrecht en Hollande, où ils sont arrivés le 29 juillet. A Dordrecht aucun bateau ne les attendait, rien n’était prévu pour les héberger ni les nourrir en attendant la traversée. Très affaiblis, beaucoup d’émigrés tombaient malades, on comptera plus de 40 décès pendant cette attente en Hollande. Ne voulant plus dépenser un sou dans l’opération, Gachet fît appel à l’ambassade du Portugal, qui accepta de payer. Finalement, le premier navire arrivera le 11 septembre et embarquera 197 Suisses, il y aura encore sept autres navires pour embarquer les autres émigrés, le dernier départ ayant eu lieu le 10 octobre. Pour les plus chanceux, la traversée ne durera que 55 jours, pour les moins chanceux 146 ! Plus de 400 d’entre eux périront pendant la traversée, le plus souvent de maladies comme le typhus, la variole et la malaria.

Tableau votif suisse représentant le départ des Fribourgeois sur le lac de Neuchâtel.

Tableau votif suisse représentant le départ des Fribourgeois sur le lac de Neuchâtel.

Question : et l’arrivée au Brésil ?

BG : pour les 1.617 suisses arrivés en 1819 à bord des huit navires qui les ont mené depuis les Pays-Bas, l’arrivée à Rio de Janeiro ne signifiaient ni la fin du voyage, ni celle de leurs malheurs. Les Suisses devront encore parcourir près de 140 km à travers la jungle tropicale pour rejoindre les sommets de Cantagallo et la ferme de Morro Queimado, où en 1820 sera fondée la colonie de Nova Friburgo (la Nouvelle Fribourg). Trente-cinq émigrés périront au cours de l’ascension vers les sommets qui se fait par des sentiers escarpées à travers la jungle. A l’arrivée, une centaine de maisons les attendent, elles sont minuscules, le sol est de terre battue, elles n’ont ni fenêtres, ni cuisine. Comme il était prévu 100 familles, on a construit que 100 maisons, les Suisses s’entassent alors à plusieurs familles par maison, sans aucune condition d’hygiène. Une pluie incessante rend le terrain boueux, les Suisses reçoivent des lots de terres dont la plupart sont impropres à l’agriculture, trop en pente, ou sur des rochers. Pire encore, la région est peuplée d’esclaves en fuite qui ont fondé des Quilombos (communautés libres) et regardent d’un mauvais oeil l’arrivée de ces blancs sur leur territoire. Certains historiens affirment que le choix de ces terres pour les Suisses cachait l’intention de faire reculer et de combattre les Quilombos, on a retrouvé des témoignages écrits de colons fribourgeois qui font état d’altercations avec des « nègres armés d’épées ».

Illustration de la rencontre des colons avec les esclaves en fuite.

Illustration de la rencontre des colons avec les esclaves en fuite.

Question : comment la colonie a survécu ?

BG : grâce au courage et à la persistance d’une poignée de Fribourgeois. Car l’inspecteur de la colonie, Pedro Machado de Miranda Malheiros, nommé par le roi, homme d’église et aussi magistrat ne parvînt pas à faire fonctionner la Nouvelle Fribourg. Aidé d’un médecin, d’un abbé et d’un policier, tous trois émigrés, il a essayé d’organiser la colonie en définissant des régles, notamment d’hygiène, et en utilisant la main d’oeuvre des colons pour des chantiers collectifs. Ainsi des chemins sont ouverts, une administration fondée, et les protestants envoyés clandestinement par Gachet convertis au catholicisme. Les colons ont aussi reçu l’autorisation de cultiver les terrains plus propices en dehors de la colonie, mais malgré tous ces efforts elle ne connaitra que des déboires. Les colons dépriment et sombrent dans l’alcool, beaucoup tombent malades, l’inspecteur démissione. Nova Friburgo ne survit que grâce aux aides royales. Malheureusement pour les colons, le grand drame survient en l’an 1821. Cette année là, João VI quitte le Brésil pour réassumer son trône au Portugal. La colonie ne reçoit plus aucune aide, elle est abandonnée à son triste sort. Une partie des Fribourgeois partent vers d’autres régions du pays. Mais certains, parmi les plus tenaces, fondent l’Association Suisse de Bienfaisance, afin de récolter des fonds pour les colons. L’association réussit à faire écho jusqu’en Suisse et très vite reçoit des aides de partout, des vêtements, de l’outillage, de l’alimentation, les Fribourgeois reprennent espoir. En 1822, le Brésil proclame son indépendance et c’est le fils de João VI qui assume le trône du Brésil. Le jeune Pedro II décide de continuer l’oeuvre de son père et reprend l’aide à la colonie. Nova Friburgo est sauvée ! En 1890 elle obtient le statut de municipalité, elle compte aujourd’hui près de 190.000 habitants, et aussi une fromagerie, pour le Gruyère, ainsi qu’une chocolaterie !

L’orchestre des Suisses de la colonie Helvetia dans le Rio Grande do Sul au XIVe.

L’orchestre des Suisses de la colonie Helvetia dans le Rio Grande do Sul au XIXe.

Question : à partir de là l’émigration suisse s’intensifie ?

BG : les rumeurs de la réussite de Nova Friburgo se propagent en Suisse et favorisent l’émigration. C’est le boom du café, les terres de la région de Rio étant propices aux caféiers, les Fribourgeois se lancent avec succès dans sa production, ils prospèrent et cela se sait. Les Suisses vont donc prendre Nova Friburgo comme modèle d’un avenir meilleur. Dès les années 1840 de nouveaux émigrés arrivent, surtout dans le sud du pays, où plusieurs colonies suisses sont fondées. Nova Friburgo reçoit également de nouveaux émigrés, des Suisses alémaniques et des Allemands qui se joignent aux colons et diversifient les activités en y implantant l’industrie. Le fort de l’émigration suisse se termine en 1857, quand les 2.000 Suisses d’Ibicaba, dans la région de São Paulo, se révoltent contre les fermiers qui les exploitent comme des esclaves. L’épisode créé un différent entre la Suisse et le Brésil, qui en représailles interdit l’émigration massive des Suisses. Après cela, l’émigration sera très éparses, les Suisses, surtout alémaniques, se fonderont dans la masse des émigrés allemands, avec lesquels ils sont confondus. Au total, on estime que quelques dizaines de milliers de Suisses ont émigré au Brésil au 19e et durant la seconde moitié du 20e siècle. Mais il est très difficile d’avoir un chiffre exact, ce que l’on sait c’est que cette émigration n’est pas comparable à celle des Italiens par exemple, qui eux sont venus par millions. Par contre, les Fribourgeois ont été les pionniers, ils sont arrivés au Brésil à une époque et dans des conditions très particulières, ce sont eux qui ont ouvert les portes de l’émigration modernes au Brésil.

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