Le califat de Bahia

Révolte des esclaves musulmans à Bahia (gravure d’époque)

En 1835, des centaines d’esclaves musulmans tentent de prendre le pouvoir à Bahia pour y proclamer un califat. Dénoncée par un traite, leur révolte, connue ici comme la « Revolta dos Malês », se termine dans un bain de sang… Les « Malês » n’ont rien gagné, mais leur révolte marque le début du mouvement abolitionniste qui pendant encore 53 ans, n’aura de cesse de s’insurger contre l’esclavage.

Question : cet épisode est-il connu en dehors du Brésil ?

Bruno Guinard : cet épisode fait partie de l’histoire du pays et est connu de ceux qui s’intéressent à l’esclavage. Ce n’est pas, il est vrai, une histoire connue de tous, et l’intérêt qui lui est porté est assez récent au Brésil, il s’est surtout développé depuis une trentaine d’années, avec la prise de conscience des afro-descendants qui tendent à s’affirmer dans la société brésilienne. On revient donc sur ces faits historiques, en en faisant une relecture plus proche des attentes d’une population dont l’existence et la culture ont été brimées tout au long de l’histoire du pays. La révolte des Malês apparait aujourd’hui comme d’une importance capitale dans l’histoire du Brésil esclavagiste, mais beaucoup plus parce-qu’il s’agit d’un soulèvement d’esclaves au coeur d’une grande ville (la seconde du pays à l’époque), que par le fait qu’ils aient été musulmans. Jusque là, les révoltes d’esclaves n’avaient jamais été urbaines, même si certaines s’étaient approchées des villes, elles se limitaient au milieu rural. Des esclaves fuyaient vers l’arrière-pays pour y fonder des quilombos, qui étaient les regroupements clandestins où ils vivaient libres. Certains quilombos ont organisé des révoltes, brulé des plantations et attaqué des fermiers, mais en 1835, ce sont plusieurs centaines d’esclaves musulmans, qui après une longue préparation ont tenté de prendre le pouvoir à Bahia pour y proclamer un califat. Le plan a échoué car un traite en a alerté les forces de l’ordre, mais l’organisation et la violence de la tentative ont laissé des marques tout au long du 19ème siècle.

Question : quelles marques ?

BG : tout d’abord le rapport à l’esclave, on s’aperçoit alors que malgré des siècles d’esclavage, ces hommes sont capables non seulement de se révolter, mais de le faire de façon pensée et organisée. Les propriétaires d’esclaves comprennent la force que représente tous ces hommes et craignent alors de nouveaux soulèvements ; quant aux esclaves, ils se sentent plus forts et comprennent que les blancs ne sont pas invincibles. C’est à ce moment là que l’anti-esclavagisme prend de l’importance, surtout chez les blancs et les métis, qui utilisent cet évênement comme exemple de ce qu’engendre l’esclavage. Le mouvement abolitionniste s’affirme à son tour, s’il comptait dans ses rangs des humanistes, il y avait aussi des gens qui pensaient surtout que la libération des esclaves était le seul moyen d’éviter une explosion généralisée. En tout cas, si jusqu’ici le principe de l’esclavage était généralement vu comme immuable, à partir de la révolte des Malês le discours se durcit entre les pro et les anti esclavagistes, provoquant des rapports de force qui vont bouleverser la société brésilienne.

Question : pourquoi des Malês, d’où venait cette ethnie ?

BG : le mot « malê » désignait au Brésil tous les esclaves musulmans. Son origine est yorouba, dans cette langue africaine « imalê » veut dire musulman, hors de nombreux esclaves provenaient à l’époque du golfe de Guinée, surtout de l’actuel Nigéria et du Bénin, où se concentre la majeure partie des Nagôs, ethnie de langue yorouba, majoritairement animiste, mais dont certains ont été islamisés. Ce sont donc ces Nagôs, ainsi que des Haussas, eux aussi musulmans du Nigéria, qui ont planifié et organisé la révolte, dans le but d’implanter un califat et vivre au Brésil selon les lois de l’Islam. Ces esclaves africains, étaient aussi alphabétisés en arabe, ils communiquaient entre eux par des petits billets qui circulaient discrètement.

 

textes arabes

Mini cahier et textes en arabe, trouvé sur des Malês tués pendant la révolte en 1835

Mini cahier et textes en arabe, trouvé sur des Malês tués pendant la révolte en 1835

Question : ces esclaves étaient islamisés au Brésil ?

BG : non, au Brésil le catholicisme était la religion exclusive. Ces Africains venaient de régions et d’ethnies islamisées depuis des siècles. L’islamisation de l’Afrique sahélienne date du 9ème siècle. Au Nigéria, on sait qu’au début du 19ème des chefs locaux des tribus Fulanis (ou Peuls), vendaient des esclaves, en général prisonniers de guerre, aux négriers qui les acheminaient vers la côte. Ces Africains musulmans arrivaient au Brésil où leur religion était interdite, ils avaient alors recours à la clandestinité pour la pratiquer, comme les esclaves animistes avec le candomblé, qu’ils pratiquaient de façon camouflée.

Question : pourquoi ces esclaves musulmans n’ont pas rejoint les quilombos ?

BG : les esclaves n’avaient pas la même destinée. Dans le milieu rural on valorisait les esclaves plus « rustres », alors que dans les villes les musulmans étaient prisés car avaient un meilleur niveau culturel, ils étaient plus habiles dans les travaux manuels, la construction, la décoration et les arts, comme la peinture, la mozaïque, ou l’orfèvrerie, la plupart savait compter, on les utilisait donc aussi pour le commerce, comme Escravos de Ganho (esclaves de gain), car en plus de leur travail, ils rapportaient l’argent qu’ils allaient gagner ailleurs dans la vente de services ou de marchandises. Ces esclaves, vivaient donc dans les villes, ils n’avaient pas de contacts avec les quilombos, ils étaient plus proches des autorités et bien informés de tout ce qui se passait dans le pays. Les Malês ont ainsi compris que le pays était plongé dans l’incertitude et fragilisé par la régence qui durait depuis 1831, quand le monarque Pedro 1er abdique pour laisser le trône du Brésil à son fils Pedro II, alors âgé de 5 ans. L’insatisfaction était générale. Les Malês en ont profité pour se soulever, mais ils n’avaient nullement l’intention de rejoindre les quilombos ni d’y associer les autres esclaves, il n’était d’ailleurs pas prévu dans leur projet de califat que les non-musulmans soient libérés.

 

Bahianaise dans sa chaise à porteurs avec ses deux esclaves, photo de 1860

Bahianaise dans sa chaise à porteurs avec ses deux esclaves, photo de 1860

Question : comment s’étaient-ils organisés ?

BG : leur organisation est restée très secrète, à tel point qu’on a jamais découvert qui était à la base de ce projet de califat, seuls ceux qui ont mené la révolte dans la rue ont été arrêté ; par leurs dépositions on a appris certains détails, par exemple que leur organisation fonctionnait sur le principe d’autres sociétés secrètes d’esclaves, qui étaient composées de petits groupes de cinq personnes, jamais plus pour ne pas éveiller les soupçons. Un membre du groupe prenait contact et transmettait une information à un membre d’un autre groupe, ainsi de cinq en cinq la communication était plus rapide tout en restant plus discrète. C’est comme cela que la révolte s’est organisée, elle a duré des mois et pendant cette période les Malês se sont procurés des armes, achetées ou volées. Comme en dehors des Malês personne ne lisait l’arabe, les messages passaient sur des petits billets, que les Malês disaient être des amulettes lorsqu’ils étaient découverts. Ce que les rapports de police révèlent aussi, c’est que tous ces Malês étaient musulmans depuis l’Afrique, comme expliqué plus haut. Quant au « coup d’Etat », au matin du 25 janvier 1835, de 600 à 1500 Malês (selon les sources) se sont regroupés à Vitória (quartier residentiel). Les Malês ont choisi cette date, car savaient qu’une partie de la population et des forces de l’ordre se déplacerait vers Bonfim pour une fête catholique. De Vitória, les Malês prévoyaient de prendre les forts et les garnisons militaires tour à tour, et après le contrôle de la ville, prévoyaient de prendre pour esclaves les blancs, les métis, et les non musulmans. Mais dans la nuit du 24, la police est allée arrêter l’un des Malês et a découvert avec lui un groupe qui se préparait pour la révolte du lendemain. Les choses se sont donc embrouillées, d’autres Malês ont lancé l’attaque malgré l’arrestation de certains membres. Au lieu du plan initial, les Malês ont décidé d’aller délivrer leurs compères dans la prison de la Praça Municipal. Les militaires les y attendaient et les ont alors repoussé vers le quartier de Água de Meninos, dans la ville basse. C’est là, qu’après trois jours de sanglants combats, les Malês ont fini par se rendre.

 

Praça municipal de Salvador de Bahia au 19ème

Praça municipal de Salvador de Bahia au 19ème

Question : et les survivants ?

BG : on sait que 500 Malês se sont battus pendant cette confrontation, d’autres avaient certainement désertés en cours de route. Après la bataille, 70 Malês gisaient morts sur le sol, 281 ont été capturés, desquels 16, identifiés comme des meneurs, ont été condamnés à mort. Les autres ont reçu des peines diverses, allant de la prison aux coups de fouets en place publique, certains ont été déportés vers le Bénin pour y être revendus à d’autres négriers. Enfin, d’autres ont réussi à fuir vers Rio de Janeiro, et ceux qui sont restés à Bahia se sont insérés dans la population afro-descendante où ils ont peu à peu perdu leur identité et leur religion. En tout cas, après cette révolte, le gouvernement impérial, craignant une généralisation des soulèvements, a interdit les déplacements d’esclaves de Bahia vers d’autres régions du pays, et instauré un couvre-feu pour tous les noirs.

Question : sont-ils considérés comme des héros par les noirs du Brésil ?

BG : non, car on a jamais identifié les noms des chefs de la révolte, il était donc difficile d’y trouver des héros. Une autre raison, est que ces esclaves révoltés, n’ont pas lutté pour la libération de tous les esclaves, mais seulement ceux qui étaient musulmans, ce n’était donc pas un mouvement fédérateur,  comme l’a été par exemple la résistance du Quilombo dos Palmares, dont le fondateur et le chef, Zombi dos Palmares, est devenu un héros national et le symbole de la lutte des noirs au Brésil. Enfin, il faut aussi remonter plus loin dans l’histoire pour comprendre qu’il existait à cette époque au Brésil, un profond sentiment de défiance envers les musulmans, car le Portugal a lui aussi, avec sa voisine l’Espagne, connu plusieurs siècles de domination arabe. Donc pas de héros musulmans au Brésil.

Statue de Zombi dos Palmares, à l’entrée du centre historique de Salvador

Statue de Zombi dos Palmares, à l’entrée du centre historique de Salvador

Question : les Malês n’ont donc laissé aucun héritage au Brésil ?

BG : comme expliqué plus haut ils ont fait trembler le pouvoir impérial et leur révolte citadine et planifiée a permis d’alimenter le discours en faveur de l’abolition. Leur lutte est venue s’ajouter aux précédents mouvements de résistance d’esclaves, et l’échec des Malês, plutôt que de calmer les esprits les a au contraire envenimé. Après la révolte des Malês d’autres mouvements de libération ont surgi un peu partout dans le pays, pour enfin aboutir à l’abotition officielle et définitive en 1888.  C’est donc à ce niveau que les Malês ont laissé des traces, dans le mouvement de libération. Quant à certaines influences arabes au Brésil, elles sont venues par la culture ibérique, et plus tard, surtout au début du XXème siècle, par l’arrivée des Turcos, c’est à dire des populations venants de territoires sous contrôle ottoman, comme le Liban et la Syrie, et dans une moindre mesure l’Irak et la Palestine.

Par contre, ce que la plupart des Brésiliens ne sait pas, c’est que la tradition de s’habiller en blanc le vendredi ne vient pas du candomblé, ce n’est pas un hommage à Oxalá, la divinité suprême des Nagôs animistes ; c’est une tradition musulmane apportée au Brésil par les Malês, et qui est toujours suivie actuellement, surtout à Bahia.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *