Lula, sous les feux de la rampe

Après une demande de détention préventive par la justice brésilienne pour des affaires de corruption, l’ancien président de la république, Luis Inácio Lula da Silva, se retrouve de nouveau sur le devant de la scène médiatique et politique. On le voyait en prison, il se retrouve au gouvenement de Dilma Rousseff, en tout cas c’est ce qui se trame, mais la novela ne fait que commencer !

Question : que reproche-t’on à Lula ?

Bruno Guinard : il fait l’objet d’une enquête dans une gigantesque affaire de corruption, connue ici comme Lava-Jato. Selon l’enquête, en partie basée sur les dépouillements d’autres accusés,  Lula aurait reçu, par le biais de prête-noms, de l’argent et des biens en nature des grandes entreprises plongées dans cette même affaire. Ces entreprises sont poursuivies pour corruption de hauts fonctionnaires, membres du Congrès National et du gouvernement, ceci afin d’obtenir de juteux contrats avec l’Etat. Ce scandale concerne six des plus grandes entreprises du pays, dont la Petrobrás, et touche une centaine de parlementaires au niveau fédéral et dirigeants de partis politiques, ainsi que le président du Sénat et celui de la Chambre des Députés. Le problème pour Lula, c’est que cette organisation mafieuse s’est développée sous ses deux mandats présidentiels et que c’est principalement son parti, le PT (parti des travailleurs) et ses dirigeants, ainsi que sa propre famille, qui en ont bénéficié. Si jusqu’ici Lula avait réussi á rester en dehors des accusations en disant ne pas être au courant de ce qui se passait, de nouveaux dépouillements et éléments l’impliquent directement.

Maison de campagne près de São Paulo que Lula aurait reçu en cadeau

Question : si sa détention a été demandée c’est qu’il est coupable ?

BG : non, car la détention préventive n’est pas le résultat d’un verdict mais d’une mesure permettant à la justice de disposer du témoin et présumé coupable sans que celui n’oppose de résistance ou prenne la fuite. Pour l’opinion publique, l’annonce d’une prison préventive d’un homme connu, revient à en faire un coupable, et lorsqu’il s’agit d’un personnage de l’envergure de Lula, c’est une véritable bombe médiatique. Mais Lula n’est pas pour autant accusé, pour le moment il fait l’objet d’une enquête, la juge chargée de répondre à cette demande de détention préventive émanant du Ministère Public de São Paulo, a d’ailleurs aussitôt repassé ce dossier trop encombrant au juge Sérgio Moro, réputé implacable dans cette affaire Lava-Jato, devenu un véritable héros national pour avoir fait condamner plusieurs des accusés, c’est la bête noire de Lula, qui essaie donc d’y échapper en se faisant nommer au gouvernement.

Question :  quel poste occuperait-il et cela le protège-t-il des accusations ?

BG : il devrait occuper le poste de ministe de la Casa Civil, qui est le Chef de Cabinet du président, directement lié à l’exécutif il est le second personnage de l’Etat, dans les faits c’est qui lui va gouverner, Dilma redevenant sa marionnette. C’était dans l’air depuis l’annonce de sa détention préventive, ce n’est donc pas une surprise, en revanche, ce que ni Lula ni Dilma n’avaient prévu, ce sont les réactions en chaine, au congrès, à la justice, et aussi dans la rue, puisque dès hier soir, des manifestations ont éclaté un peu partout dans le pays. Officiellement, Dilma Rousseff, aurait pris cette décision pour aider le gouvernement à sortir le pays de la crise, considérant qu’un homme d’expérience comme Lula pouvait le faire. Dans la pratique, il s’agit d’une manoeuvre pour échapper à la justice. Car cette tactique permet à Lula de ne plus être jugé par le juge fédéral Sérgio Moro, le tombeur des corrompus, mais directement par le STF (suprême tribunal fédéral) qui est le seul habilité à juger les hauts dirigeants en exercice. Cela n’annulerait ni l’enquête en cours ni tout ce qui a été accumulé dans la procédure, mais celui-ci pourrait bénéficier d’indulgence de la part de juges que lui et Dilma ont eux-mêmes nommé au STF, donc favorable au PT.  Avec Sérgio Moro, Lula était certain de tomber, avec les juges du STF il peut s’en sortir. C’est la seule raison de cette manoeuvre.

Lula conférence de presse

Lula lors de la conférence de presse juste avant d’aller au tribunal

Question : c’est légal cette manoeuvre ?

BG : c’est tout le débat au lendemain de cette annonce, selon certains juges cette mesure n’est pas constitutionnelle et l’un d’entre eux en a même demandé l’annulation. Il va donc y avoir une bataille juridique qui risque de durer et d’enfoncer encore un peu plus le pays dans la crise, rien de pire que l’incertitude politique pour freiner l’économie. Ça c’est pour la partie juridique, mais avec le tollé général que cette nomination a provoqué, personne ne sait aujourd’hui comment les choses vont évoluer.

Question : et si Lula reste au gouvernement que peut-il se passer ?

BG : il y a deux scénarios possibles, le premier c’est qu’il y reste comme il vient d’y entrer, c’est à dire en force, donc malgré l’opposition d’une grande partie de la population et des institutions. Dans ce cas, il faut s’attendre à des troubles sociaux de grande ampleur, et le pays serait au bord de la guerre civile si Lula continuait d’attiser ses partisans, comme il a essayé de le faire dernièrement lors de sa conduite au tribunal. D’importants mouvements et organisations populaires sont fidèles à Lula et au PT, c’est le cas par exemple du puissant syndicat ouvrier CUT, ou encore du MST, le Mouvement des Sans Terre, tous très aguerris aux luttes de rues. En face, il y auraient tous ceux qui ne veulent plus de Lula, de Dilma, du PT et de toute la bande de corrompus qui pille le pays, de tout bord politique d’ailleurs. L’autre scénario, moins explosif, c’est qu’il réussisse à faire avaler l’énorme pilule de cette manoeuvre politique, à la fois à l’opinion publique et aux parlementaires. Et si dans un tel contexte il arrive à faire redémarrer l’économie, ne serait-ce qu’un soubresaut, sa coalition au pouvoir se maintiendra jusqu’en 2018 et se présentera aux élections moins affaiblit qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Question : ce n’est donc pas la fin de Lula, ni sa détention ?

BG : la fin de Lula avait un visage, celui de Sérgio Moro. Ce danger écarté, Lula peut s’engager sur le front d’une bataille où il a des chances de reprendre le contrôle de la situation. Mais ce n’est pas gagné pour lui, le seul point en sa faveur c’est la faiblesse de l’opposition, dont une partie des dirigeants sont aussi plongés dans des affaires de corruption. Lula n’a plus le large soutien de la population qu’il avait encore à la fin de son mandat en 2010, puis il n’a plus les moyens de financer le système clientéliste qui lui permettait d’avoir l’appui des partis politiques et des parlementaires, puisque les sociétés qui l’alimentaient sont aujourd’hui condamnées ou au bord de la faillite. D’autres part tous les indicateurs économiques sont dans le rouge, et personne, à part lui, ne croit en ses méthodes pour relancer la machine. Quant à sa condamnation et même sa détention, il n’est pas à l’abri pour toujours, certes il s’est échappé des griffes de Sérgio Moro, mais l’enquête continue et en supposant qu’il parvienne à brouiller les cartes pour un temps, la justice l’attendra à la sortie, sans doute en 2018, ou avant si le gouvernement tombe.

Sérgio Moro, le juge redouté des corrompus

Sérgio Moro, le juge redouté des corrompus

Question : comment Lula a réagi aux dernières manifestations ?

BG : ça lui est un peu passé au dessus de la tête, il avait d’autres chats à fouetter. Pour Lula ces manifestations sont orchestrées par l’opposition et la bourgeoisie citadine, il est persuadé que le peuple est avec lui. C’est d’ailleurs cela qui pourrait le perdre, penser qu’il est au-dessus de tout, au-dessus des millions de mécontents, au-dessus de la justice, et même au-dessus de la démocratie, puisqu’il revient gouverner à la place d’une présidente (même si c’est en catimini), qui a quand même été élue par le peuple. Jusqu’à quand pourra-t’il se sentir supérieur à tout ça ? C’est la question qui va déterminer son avenir. Il n’a pas fait une bonne lecture des dernières manifestations, la foule demandait sa prison et la destitition de Dilma, en réponse il rentre au gouvernement ! Même s’il est certain que l’opposition souhaitaient et les a en partie organisé, elle n’en profite pas. Elle pensait pouvoir en bénéficier car destinées à faire pression sur le processus de destitution de Dilma ; mais lorsque ses principaux chefs s’y sont présentés pour défiler aux cotés du peuple, ils se sont fait huer et malmener sous les cris de « on en peut plus des corrompus ! ». L’ambiance est donc au rejet général des hommes politiques, et c’est cela que Lula semble ne pas avoir compris, malgré l’ampleur du mouvement, entre trois et six millions de personnes (selon les sources) dans les rues, c’est plus que les manifestations de juin 2013 !

Lula, cible des manifestations du 13 mars 2016

Lula, cible des manifestations du 13 mars 2016

Question : qu’est-ce que le Brésil, et l’histoire, vont retenir de Lula ?

BG : Lula, malgré tout ce qui l’accable aujourd’hui, reste un des piliers de l’histoire moderne du Brésil. Il fait partie du paysage politique depuis la fin des années 70, en pleine dictature militaire il était métallurgiste et syndicaliste. Il a vécu l’avènement de la démocratie en 85, la destitution du président Collor en 92 (pour corruption !) et tous les désastres économiques qu’a connu le pays, l’instabilité et les changements successifs de monnaie, l’inflation surréaliste, la seconde dette du monde… Pour son premier mandat Lula a hérité d’un pays sur la bonne voie économique, et il a eu le pragmatisme de ne rien bouleverser, mais au contraire de s’en servir, tout d’abord pour rembourser intégralement la dette, ensuite pour développer des programmes sociaux qui ont permis de retirer 35 millions de Brésiliens de la pauvreté. Tout cela ne peut être oublié, l’intégration sociale, les quotas raciaux pour que les noirs puissent étudier, ce sont des avancées très importantes. Bien sûr on s’aperçoit aujourd’hui, alors que le pays est en récession, que sur le fond les choses n’ont pas beaucoup évolué en faveur de la population. Les systèmes de santé, d’éducation, de transport public, de logement, sont largement déficients, l’insécurité s’est beaucoup agravée, et aucune importante réforme n’a abouti. Mais on retiendra quand même de Lula qu’il était un enfant émigré du nordeste, un pauvre qui a fuit la sécheresse du Sertão sur un camion pour aller travailler dans les usines de São Paulo. Lula c’est tout cela aussi, alors s’il a raté beaucoup de choses et s’est beaucoup trompé, on lui pardonnera sans doute en partie, car rien ne l’avait préparé à ce grand destin.

Lula 1980 Lula timbre

Lula fiché en 1980 par les services de sûreté des militaires, et en timbre-poste de 201

Question : pour toi aurait-il pu faire mieux ?

BG : je n’en suis pas certain, Lula n’était pas seul, il lui a fallu composer avec un milieu qui n’était pas le sien, comprendre les rouages de cet immense et si divers pays. Il a du faire des choix, et bien sûr tous n’ont pas été les meilleurs. Lá où, à mon avis, il s’est le plus trompé, c’est bien sûr de s’être laissé corrompre, mais aussi sur son modèle de développement, sur l’environnement, sur la question indienne, sur tout cela Lula n’a engendré que des désastres. Et aujourd’hui, qu’il se méfie, s’accrocher au pouvoir en étant convaincu qu’il est le sauveur de la patrie, et attiser les classes sociales pour qu’elles s’embrasent les unes contre les autres, ce n’est certainement pas le meilleur moyen d’obtenir une place d’honneur dans les livres d’histoire.

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