Maracanã, du mythe à la réalité

En 66 ans d’existence, l’ancien plus grande stade du monde en aura vu de toutes les couleurs, du jaune et du vert bien sûr (celles du Brésil), il a aussi vu rouge, de rage devant ses défaites ou ses désirs de revanche, et noir du coté de ses finances. Il pourrait désormais devenir bleu blanc rouge si sa gestion passe sous contrôle du groupe français Lagardère…

Question : à qui appartient le Maracanã ?

Bruno Guinard : le stade Mario Filho, c’est son nom officiel, appartient à l’Etat de Rio de Janeiro, qui l’administre depuis sa construction (1950). En 2013, l’Etat de Rio en a confié la gestion à un consortium de deux sociétés, la brésilienne Odebrecht pour 95% et l’américaine AEG pour 5%. Ses deux sociétés sont déjà gestionnaires de stades et complexes sportifs, surtout AEG aux Etats-Unis et Europe. Quant à Odebrecht, elle a récemment annoncé qu’elle souhaitait se retirer et propose de revendre sa part, le groupe français Lagardère est le repreneur le plus en vue.

Question : pas rentable le Maracanã  ?

BG : il n’a jamais été rentable, malgré cela l’accord de gestion a été lancé en 2013. Le consortium comptait alors sur des grands projets commerciaux, sportifs et culturels qui devaient être réalisés par l’Etat de Rio, afin de revitaliser le quartier, telle la création d’un centre commercial relié au complexe d’athlétisme Célio de Barros et au parc aquatique Julio Delamare, tous deux collés au stade.  Un parking devait aussi être construit, et un peu plus loin il était prévue la restauration et la réouverture du Museu do Indio (musée de l’Indien). Aucun de ces projets n’a vu le jour, privant ainsi le consortium d’un public plus abondant. Dans un même temps, la fréquentation du stade s’est réduite puisqu’il passe par une préparation en vue des J.O. Du coup, les clubs de foot n’y ont plus accès et cela depuis fin 2015. Le contexte est donc loin d’être favorable. Mais pour Odebrecht, le Maracanã était aussi une carte de visite de prestige et un symbole fort, connu dans le monde entier.

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Le Maracanã dans sa version actuelle

Question : l’Etat ne peut en reprendre la gestion ?

BG : d’abord, l’Etat de Rio de Janeiro n’en a pas les moyens, ensuite, il l’a cédé à ce consortium (dominé par Odebrecht), à des conditions très discutables, sur lesquelles personne n’a envie de s’attarder. Car l’accord initial, était que Odebrecht, via le consortium, assume tous les coûts d’entretien du stade, et s’acquitte d’un loyer sous formé d’échange, en fournissant à l’Etat de Rio l’équivalent de 150 millions de dollars en travaux publics sur une durée de 35 ans. Mais insatisfaite, Odebrecht vient d’obtenir une révision du contrat, réduisant le montant des travaux publics à 30 millions de dollars. L’Etat de Rio a accepté car se considère gagnant s’il n’a plus à entretenir le stade, et qu’en plus il bénéficie de travaux publics. Le gros problème aujourd’hui, c’est que Odebrecht est engluée dans un méga scandale de corruption avec le gouvernement brésilien, l’affaire Lava-Jato. Pour lui compliquer encore un peu plus la vie, la Cour des Comptes de l’Etat a découvert une surfacturation des travaux effectués pour le Mundial. La somme s’éléverait à 17 millions de dollars et aurait bénéficiée les deux principales entreprises de construction qui y ont participé, Odebrecht, mais aussi Andrade Gutierrez, autre société plongée dans le scandale du Lava-Jato ! Pour l’Etat de Rio, c’est pas ce qu’il y a de mieux comme marketing. Quant à Odebrecht, elle ne peut plus faire de folies, les scandales ont entaché son image, avec des répercussions négatives sur son business, et depuis 2013 le Maracanã enregistre des pertes s’élevant à près de 40 millions de dollars.

Question : comment en est-on arrivé là ?

BG : jusqu’à la passation en 2013, l’Etat de Rio assumait tout, l’entretien, les dettes, etc.  Car le stade a connu d’importants travaux ces derniers temps. Refait de fond en comble pour le Mundial 2014, il a couté à l’Etat de Rio plus de trois millions de dollars. Rio absorbait les pertes, mais ces dernières années, le coût des travaux successifs est devenu ingérable. Les dettes du Maracanã se sont accumulées au fil des restaurations qui se sont multipliées depuis 1999 ; époque où le stade est passé par une réforme en profondeur afin d’accueillir le Mondial des Clubs FIFA (2000). C’est d’ailleurs à cette occasion que sa capacité a été réduite à 103.022 sièges, perdant ainsi son statut de plus grand stade du monde au profit du Azteca de Mexico. En 2005 nouveau chantier, cette fois pour recevoir les Jeux Panaméricains (2007). Quand Rio est sélectionné en 2007 pour accueillir la Coupe du Monde 2014, les exigences de la FIFA forcent le Maracanã à de nouveaux travaux.

Question : tu parlais des clubs de foot qui n’y ont plus accès ?

BG : en vue des J.O qui vont se dérouler à Rio en août il faut encore réadapter le Maracanã. Il est donc fermé au football, ce qui enrage le monde du ballon rond, surtout les grands clubs de Rio, comme Flamengo, Fluminense, Botafogo, Vasco, etc, qui se retrouvent privés du seul stade pouvant accueillir leurs nombreux supporters. Il sont d’autant plus en colère que le stade reste ouvert aux shows, comme ce fut le cas récemment avec les Rolling Stones. Il y a donc une mauvaise ambiance, car la fonction principale du Maracanã c’est le foot, il a été fait pour ça, il en est le temple et personne à Rio n’aime que les grands matchs se déroulent ailleurs. Comment envisager un Fla-Flu (Flamengo/Fluminense) sans Maracanã ! On veut bien que ce soit pour préserver le gazon, mais dix mois sans matchs, ça fait beaucoup pour un sport qui se remet à peine de sa finale de Coupe du Monde. Le Brésil écrasé par l’Allemagne au Maracanã, seul un stade bondé et de beaux match pour oublier ça !

Dilma Rousseff maracana

Au Maracanã, finale de Coupe 2014, Dilma Rousseff et Angela Merkel

Question : le mythe serait-il menacé ?

BG : le Maracanã sera toujours ce grand stade mythique, qui malgré ses défaites, est indissociable de l’histoire du football brésilien. C’est sur sa pelouse que sont nés les grands joueurs du Brésil, Didi en 1950, puis Garrincha, Pelê, Zico, Romario et plus tard Ronaldo, et tant d’autres encore. C’est avec le Maracanã que le Brésil est devenu une grande nation de football, même si son inauguration pour accueillir la Coupe du Monde de 1950 s’est soldée par une défaite du Brésil devant l’Uruguay. Il était alors le plus grand stade du monde, pouvant recevoir 200.000 personnes. Pelé y a marqué son premier but en équipe nationale en 1957 (contre l’Argentine), et c’est aussi au Maracanã qu’il a marqué son millième but, en 1969 (pour Santos contre Vasco). Au moins trois générations de supporters brésiliens y sont passés, les grands-pères ont raconté la tristesse de la défaite de 1950, mais aussi l’émotion de cette première Coupe du Monde au Brésil, alors que le Maracanã n’était pas fini de construire ! Un vieil employé du Maracanã, l’un de ceux qui ont fait l’inauguration, m’a expliqué un jour que cette défaite contre l’Uruguay avait été un coup au coeur de toute la nation, que ce jour là, alors que tous pensaient la victoire du Brésil acquise, la défaite a permis de comprendre que le football ne se joue pas avec le coeur, mais avec les pieds. A partir de là, le Brésil s’est mis à courir et à marquer des buts… Le mythe est loin d’être mort, le Maracanã connaitra sans doute encore beaucoup de déboires financiers, et peut-être footballistiques, mais il restera La Mecque du football, car c’est là qu’est né la foi et l’amour des Brésiliens pour ce sport.

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Finale de Coupe du Monde 1950 au Maracanã, avec les échaffaudages du chantier !

Conseil : de passage à Rio on ne peut pas manquer une visite au Maracanã, ouvert au public (sauf en période d’évênementiels), et si on a la chance d’y assister à un match, surtout un grand, ce sera un souvenir inoubliable.

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