La zika au Brésil

Virus zika

L’alerte a été donné par l’OMS, les dirigeants du monde entier ont pris le relais, et le gouvernement brésilien, dont le pays est le plus atteint au monde par l’épidémie, a eu des propos très pessimiste. En cette année de J.O, l’inquiétude monte et certains touristes étrangers préfèrent reporter leur voyage. Si le virus semble réellement dangereux pour les femmes enceintes, il est relativement bénin pour les autres personnes. Alors, peut-on aller au Brésil ou faut-il s’en abstenir pour le moment ?

Question : quelle est l’ambiance au Brésil avec ce zika virus ?

Bruno Guinard : en ce moment le carnaval se termine et la zika, malgré tout le tapage médiatique fait autour de l’épidémie, n’a pas été de taille à troubler cette fête tant attendue. Bien sûr les femmes enceintes se protègent plus que tout le monde, mais au fond ici tout le monde sait comment se protéger des moustiques. Ces derniers jours par contre, les autorités ont alerté la population sur les possibilités de transmission du virus entre humains, par exemple par la salive ou le sperme. Ça devient donc plus inquiétant. La psychose est évidemment plus forte pour les étrangers, qui par crainte du virus évite de venir au Brésil en ce moment. Du coté des autorités brésiliennes, la présidente a elle même déclaré que le pays avait perdu la guerre contre le moustique Aedes aegypti (transmisseur de la dengue, la chikungunya et la zika), des propos guère rassurants. Malgré cela, ici sur place ce n’est pas la panique, la population n’a pas changé ses habitudes ; il faut dire que cela fait 40 ans qu’elle cohabite avec la dengue, fièvre transmise par ce même moustique et bien plus dangereuse que la zika, puisque la dengue peut être mortelle dans certains cas.

Question : cela pourrait-il remettre en question le déroulement des J.O à Rio ?

BG : pour le moment ce n’est pas prévu, de plus, le temps est court pour organiser les jeux ailleurs. Tout dépendra de l’évolution de l’épidémie et de la médiatisation qu’on en fera. A priori, si la situation reste au stade actuel, il y aura certainement des annulations du coté des visiteurs et délégations étrangères. Mais bien sûr, l’hypothèse d’annuler complètement les J.O n’est pas à écarter, surtout si la situation s’agrave, avec la multiplication des cas, la confirmation de la transmission d’humain à humain et du lien direct avec la microcéphalie des nouveaux-nés, tout est envisageable.

Question : ce serait dramatique pour Rio et pour le Brésil ?

BG : ce serait surtout une grande déception pour la population en général, pour les sportifs en particulier, et un désastre financier pour la ville de Rio qui s’est lancée dans des travaux titanesques pour accueillir les jeux. Ce serait aussi tout à fait démesuré alors que la Coupe du Monde de football en 2014 s’est déroulée en pleine épidémie de dengue et au moment où se confirmait celle de la chikungunya.

moustique aedes aegypti

Le moustique aedes aegypti

Question : que fait le Brésil pour combattre l’épidémie ?

BG : comme expliqué plus haut, cela fait 40 ans que le pays est confronté au problème de ce moustique, que l’on connaissait jusqu’ici pour la dengue. Depuis les années 80, le Brésil n’a pas changé sa stratégie, qui consiste à combattre directement le moustique par l’utilisation de pesticides et larvicides, par projection dans l’air et dans l’eau. Par ailleurs, il diffuse des campagnes publicitaires, invitant la population à détruire tout ce qui pourrait servir de récipient pour de l’eau croupie où le moustique dépose ses oeufs et où se développent ses larves. Malgré ça, l’épidémie n’a cessé de croître, infectant plusieurs millions de personnes. Aujourd’hui, la communauté scientifique brésilienne, et mondiale, travaille sur d’autres possibilités, comme le vaccin pour répondre à l’épidémie. On a même envisagé d’utiliser des moustiques transgéniques, créés dans un laboratoire anglais, des moustiques mâles qui, en s’accouplant avec des femelles sauvages, engendrent des larves stériles, ce qui aurait pour effet, à moyen terme, d’exterminer une grande partie de l’espèce. Mais cette solution est très controversée, d’abord par le coût de l’opération et aussi par les doutes sur l’impacte environnemental, puisqu’on ne sait pas quelles seraient les conséquences de l’introduction sur le terrain d’une espèce créée en laboratoire.

Question : la dengue n’est présente que depuis 40 ans au Brésil ?

BG : non, elle y a été signalée dès le XIXème siècle, quand des bateaux négriers en provenance d’Afrique ont apporté le moustique Aedes aegypti  sur les côtes brésiliennes, alors que la dengue, originaire de Malaisie, sévissait déjà en Afrique. Mais à l’époque et jusque dans les années 1950, les moustiques, toutes espèces confondues, ont été fortement combattus à cause de la malaria. La dengue semble donc avoir été éradiquée au Brésil à cette époque. Pourtant, une vingtaine d’années plus tard elle réapparait et se répand dans les principales villes de la côte ; et c’est au début des années 80 qu’on enregistre une recrudescence des cas de dengue.

Question : pourquoi s’est-elle autant répandue, est-elle présente partout ?

BG : la réapparition de la dengue dans les années 60 correspond à l’urbanisation effrénée du pays. C’est l’époque des grands flux migratoires vers les villes, avec pour conséquence l’expansion des bidonvilles et des quartiers populaires aux périphéries. Cette urbanisation sauvage n’a pas été accompagnée de l’assainissement nécessaire, ces périphéries sont généralement insalubres, un terrain idéal pour la propagation du moustique. A cela s’ajoute le fait que les moyens mis en oeuvre dans la lutte contre le moustique ne soient pas suffisants, d’où les propos de la présidente Dilma, qui reconnait la défaite du Brésil contre le moustique. Quant à sa répartition, aujourd’hui presque tous les Etats du pays sont touchés, mais ce sont surtout les grandes villes qui enregistrent le plus de cas, surtout celles du nordeste, car plus pauvres, plus insalubres, mais aussi les banlieues défavorisées de Rio, de São Paulo et d’autres capitales. Comme ce moustique n’est pas originaire du Brésil, il s’agit d’une espèce domestique, qui vit donc avec les humains, c’est un moustique citadin qui se reproduit dans le moindre résidu d’eau croupie, d’où le terrain favorable dans les quartiers insalubres, puis bien sûr il se déplace dans toute la ville et c’est pour cela qu’il fait autant de dégâts.

eaux usées déchets

Eaux usées et déchets à ciel ouvert

Question : quelles seraient les solutions ?

BG : l’assainissement, car il a des conséquences directes sur la santé publique. Sans collecte et sans traitement des déchets liquides et solides, sans le traitement des eaux usées et de pluies, on arrêtera pas la prolifération des moustiques. Les chiffres résument bien la situation sanitaire du pays, aujourd’hui, 35 millions de Brésiliens n’ont pas accès à l’eau traitée et 100 millions (49% de la population) n’ont pas le tout-à-l’égout. Pire encore, la moitié des écoles ne sont pas reliées à l’assainissement collectif (égouts) et seulement 39% des égouts du pays sont traités. Il n’y a que 10 villes au Brésil qui atteignent 80% du traitement de leurs égouts, mais la moyenne pour les 100 plus grandes villes du pays n’est que de 40%. Ce sont les régions norte (région amazonienne) et nordeste, qui affichent les pires résultats. En volume, les seules capitales d’Etat (donc 27 villes) ont rejetté dans la nature (océan, fleuves, plages, lagunes, etc) l’année passée, plus de 1,2 milliards de m³ de leurs égouts.

Agents municipaux en mission contre le moustique à Recife

Agents municipaux en mission contre le moustique à Recife

Question : qui est responsable de l’assainissement et pourquoi rien n’est fait ?

BG : la responsabilité est avant tout municipale. Mais elle peut inclure les trois niveaux administratifs du pays : le fédéral, car l’assainissement est un droit inscrit dans la constitution brésilienne et aussi parce-que la fédération peut débloquer des fonds, des financements et des aides aux Etats et aux municipalités. Les Etats doivent aussi fournir les infrastructures collectives, ils peuvent donc participer, avec les mairies, à l’implantation d’infrastructures sanitaires. Mais tout cela doit passer par le maire, l’assainissement de sa commune est sous sa responsabilité, il doit veiller à l’installation et à l’entretien des infrastructures publiques. Mais il serait exagéré de dire que rien n’est fait, le problème c’est l’insuffisance et la lenteur, ça ne va pas assez vite et ce n’est pas assez efficace ; par exemple, sur les 47% d’égouts installés ces six dernières années, seulement 12% fonctionnent, le reste est déjà défectueux ou abandonné. Le pire, c’est que cette situation va encore s’agraver avec les importantes coupes budgétaires décidées dernièrement par l’Etat.

Question :  la zika aurait donc de beaux jours devant elle ?

BG : disons qu’un vaccin sera trouvé avant que l’assainissement collectif au Brésil se rapproche d’un niveau acceptable ! En tout cas, sur l’ampleur de l’épidémie la communauté scientifique est partagée. Certains pensent que le pic a été atteint et que le nombre de cas devrait commencer à se réduire. D’autres au contraire pensent que la réalité est bien plus grave qu’elle n’y parait, puisque dans 80% des cas les personnes contaminées ne présentent aucun symptome ; il y aurait donc bien plus de cas de zika qu’on ne le pense, mais pas encore déclarés.

Pendant le carnaval des déguisements sur le thème du moustique

Pendant le carnaval des déguisements sur le thème du moustique

Par ailleurs, personne ne semble s’inquiéter de l’utilisation à outrance de pesticides et de larvicides pour combattre le moustique. Les sites sur lesquels on déverse depuis des années le plus de pesticides sont justement les banlieues de Recife, où les cas de microcéphalie sont très largement supérieurs au reste du pays. Le pesticide utilisé est le pyriproxyfen, un produit chimique à base de pyridine, composant très nocif pour l’homme et l’environnement. L’ingestion, l’inhalation ou le contact cutané provoque d’importants troubles au niveau gastro-intestinal, respiratoire et neurologique, ainsi que des problèmes de peaux, de nausées, de diarrhées de vomissements, etc. Sur l’environnement, ce produit reste présent dans l’eau pendant des années provoquant l’augmentation du pH, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur la flore et la faune aquatique. Bien sûr ça ne veut pas dire que ce pesticide soit lié aux cas de microcéphalie, dont il n’est même pas encore prouvé que ce soit la zika qui en soit responsable, mais on est en droit de se poser la question : si en 40 ans la prolifération du moustique Aedes aegypti au Brésil n’a pu être enrayée par l’utilisation de pesticides, ne serait-il pas plus bénéfique à tout le monde d’investir dans un véritable programme d’assainissement des zones urbaines insalubres ? Cela aurait des effets très positif sur la santé publique. Quant aux quelques moustiques qui continueraient de sévir dans cette ambiance plus saine, ils seraient tout simplement combattus comme on l’a toujours fait, et bien plus naturellement, avec des moustiquaires au dessus du lit et des crèmes anti-moustiques sur la peau !

Question :  crème anti-moustique et moustiquaire, et on va au Brésil ?

BG : il faut relativiser, bien sûr une femme enceinte, ou qui prévoit d’avoir un bébé, doit s’abstenir. Mais pour les autres personnes, en se protégeant des moustiques le risque est minime. Puis les touristes dorment et logent dans des hébergements propres, avec la clim, ou des ventilateurs, ils suffit donc de faire attention à ne pas y laisser pénétrer un mousique. Et puis tous les moustiques ne sont pas vecteurs de la zika ! Il faut en tout cas rester prudent, c’est évident. Puis il faut savoir que le stade flambant neuf de Recife, qui a été construit pour la Coupe du Monde 2014, est implanté dans une des zones les plus insalubres de la ville, là où aujourd’hui la zika sévit et où l’on trouve le plus de cas de microcéphalie. En 2014, la dengue faisait des ravages dans ce secteur, quelqu’un s’en est-il inquiété ?

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