100 ans de samba

Le Brésil fête cette année le centenaire de la samba, de nombreux hommages seront rendus dans tout le pays à cette danse et musique tellement indissociable de l’image et de la culture du pays.

Question : comment peut-on déterminer que la samba a cent ans ?

Bruno Guinard : car c’est en 1916 que pour la première fois une samba est enregistrée sous cette appellation. Cette année là, un certain Donga dépose auprès de la Biblioteca Nacional de Rio de Janeiro, la version écrite d’une chanson, qu’il avait composé avec d’autres musiciens. Cette chanson s’appelait « Pelo Telefone », elle sera enregistrée quelques mois plus tard ; commercialisée sur disques 78 tours elle devient immédiatement un immense succès. La samba moderne et urbaine, était née, et cette première version « commerciale » fixait ce rythme aux origines diverses, jusqu’alors sans réelle définition.

Voici un lien pour découvrir cette « première » samba, le film date de 1966, l’on y voit le fameux Donga, alors âgé de 76 ans, et le tout jeune chanteur Chico Buarque, au début de sa carrière :

Question : mais elle existait bien avant ?

BG : on trouve les premières mentions à la fin du 18ème siècle, pour définir les pas de danse et les rondes très animées que pratiquaient les esclaves. Mais il y avait des tas de noms pour définir ces danses, suivant les régions ou les groupes d’esclaves. Ces rythmes étaient très proches de ceux pratiqués dans les cérémonies de candomblé, qu’on appelaient batuque ou batucada, noms qui ont perduré et désignent toujours les rythmes et les danses accompagnés de percussions. Le mot lundu était aussi très utilisé pour les cérémonies de candomblé, et tout cela se confond, car pouvant dénominer une même chose ou en désigner une autre. En tout cas, il est certain que la samba prend ses origines dans ces rythmes et danses des descendants d’esclaves africains. Si l’origine religieuse n’est pas complètement admise, on sait en revanche que la samba est à la base une ronde accompagnée de percussions, de tapages de pieds et de mains. Au milieu de cette ronde une personne en invite une autre pour « sambar » (danser la samba), quand celle-ci a fini sa démonstration elle en invite une autre pour prendre sa place. En général, la personne qui danse au milieu donne tout d’elle pour « samber » au mieux, et en étant la plus sensuelle possible. Il y a donc un aspect coquin dans cette ronde de samba, les garçons ou les filles invitant en général la personne avec laquelle ils aimeraient bien aller au-delà de la danse. Cettte samba des origines, qui est probablement la plus proche de ce qui se dansait en Afrique, existe toujours dans certaines campagnes du Brésil, et principalement dans la région du Recôncavo, qui est le pourtour de la baie de Tous les Saints à Bahia. Le principe de cette ronde accompagnée de percussions, de chants ou d’incantations, rappelle aussi les cérémonies de candomblé, lorsque les adeptes reçoivent l’esprit d’une divinité pendant la transe et entrent dans la ronde.

batuque

Un batuque peint au 19ème au Brésil par Johann Moritz Rugendas

Question : l’origine de la samba n’est donc pas Rio de Janeiro ?

BG : on pourrait en effet le croire car on l’associe à l’image du carnaval, et surtout aux somptueux défilés des écoles de samba. Il est vrai que les batuques, les lundus, et autres rythmes, existaient aussi à Rio, comme partout dans le pays où étaient concentrées d’importantes communautés noires, mais ce sont des émigrés du nordeste, et surtout de Bahia, arrivés à la fin du 19ème, qui y ont apporté les rondes de samba, la samba de roda. Cette samba s’est enrichit des autres rythmes de même origine, mais aussi de la structure des chansons européennes, c’est à dire avec un texte et des rimes. C’est donc le fruit de cette fusion qui donne le ton des premières sambas, dont celle de Donga datant de 1916. A partir de là, la samba s’est généralisée pour devenir la musique la plus populaire du Brésil. Mais, comme Rio de Janeiro, alors capitale du pays, dictait la mode et concentrait l’industrie et la création artistique, c’est à Rio que la samba, telle que nous la connaissons, s’est  développée. Plus tard, et toujours à Rio, elle donnera naissance à bien d’autres créations musicales et types de samba, dont la célèbre Bossa Nova.

Question : la musique des descendants d’Africains a donc conquis tous les Brésiliens, même blancs ?

BG : oui et cela pour plusieurs raisons : d’abord, avec des textes structurés en chanson, la samba perd son aspect de musique « primitive » ; elle sort de la « senzala » (la maison des esclaves), elle n’est plus associée aux rites religieux ou aux réunions festives des noirs. La technologie la propulse dans une autre dimension, elle devient urbaine, se commercialise et se sophistique. C’est le peuple tout entier qui se reconnait dans la samba, les noirs et les pauvres, car ils en sont à l’origine, et les classes plus aisées et blanches, car cette musique métisse leur correspond aussi, n’oublions pas que l’immense majorité des Brésiliens est métisse.

Puis, dans les années 1930, le dictateur Getúlio Vargas, très attaché à l’identité brésilienne, en fait la danse nationale, il met tout en oeuvre pour que la samba véhicule l’image du Brésil, celle d’un peuple heureux et festif, et qui puise ses racines dans diverses origines. C’est à cette époque qu’apparait la samba-exaltação, un type de samba qui avait pour but de valoriser le Brésil, dans cette lignée on trouve la chanson Aquarela do Brasil (connue en français sous le nom de Brasil), et que Walt Disney adoptera en 1942 pour son film Saludos Amigos. La samba se fait alors connaitre en dehors du Brésil, et Carmen Miranda, qui séduit Hollywood avec sa coiffe de fruits tropicaux et son déhanchement, en sera la plus grande ambassadrice. Dans les années 40 la radio se généralise, diffusant dans tout le pays les airs de samba à la mode. Quant au carnaval avec ses défilés d’écoles de samba, nées dans les années 20, il devient l’immense fête de rue que l’on connait aujourd’hui.

école de samba

Bateria (percussion) et sa Rainha (reine), école de samba Beija-Flor (Rio de Janeiro).

Question : la samba est-elle toujours à la mode ?

BG : la samba est indémodable car elle se renouvelle sans cesse. C’est une musique capable de fusionner avec d’autres rythmes, comme le reggae, le rock, le rap, le jazz, le funk, le bolero, et bien d’autres encore. Ce qui fait la force de la samba c’est qu’elle est multiple, il y a de nombreux types de samba, donc presque pour tous les goûts et pour toutes les classes sociales.

instruments samba

Quelques instruments de la samba

Question : tu as quelques exemples ?

BG : à l’étranger on connait surtout la samba de carnaval,  samba-enredo, mais ici elle n’est jouée que pour les défilés des écoles de samba. Ce n’est pas la samba que l’on écoute tous les jours, pas même dans les écoles de samba. Pour elles, il existe une autre samba, crée sur les lieux où se préparent les défilés et les écoles, elle s’appelle samba-de-terreiro, et ne sort pas de l’enceinte des lieux de préparation et de répétitions des écoles. Ce rythme est né pour conserver l’esprit de la samba au sein même des écoles, car lors du défilé, la samba-enredo est une samba plutôt marchée que dansée, les écoles devant passer face au public sans s’arrêter. Très connue en dehors du Brésil, la Bossa Nova, est à l’opposé de la samba de carnaval, c’est une samba douce, inspirée du jazz, mais aussi de l’anticonformisme musical de Claude Debussy. La Bossa Nova est très carioca, c’est la samba née à Rio, c’est aussi celle des intellectuels et des grands interprètes internationaux, comme Vinicius de Morais, Tom Jobim, Baden Powel, João Gilberto, Nara Leão, Stan Getz, et bien d’autres encore. Si elle est très connue au Brésil, elle n’est pas populaire, elle reste une musique des années 1960 et 70. Parmi les sambas très polulaires, il y a le Pagode, c’est vraiment la samba du peuple, avec des centaines de groupes et d’interprètes, cette samba est répandue dans tout le pays et c’est la plus commerciale, il n’a qu’à Rio où elle se heurte au funk et au samba-funk. L’interprète le plus connu et le plus vendu du pagode est Zeca Pagodinho. Nous avons là les deux extrêmes de la samba, le Pagode, très instrumentalisé, basique dans son rythme et ses paroles, puis la Bossa Nova, sophistiquée tant dans sa musique que dans ses textes.

Puis il y a des sambas plus traditionnelles, en général moins diffusées elles sont aussi moins urbaines, la samba de ronde en fait partie, mais elle n’est pas la seule. Le chorinho est un autre type de samba, plus langoureuse, elle accompagne les réunions entre amis, on la joue souvent dans les bars. La samba-canção se rapproche de la variété, elle est née dans les années 20 et s’est différenciée par des textes plus élaborés, des mélodies romantiques et un rythme plus lent, elle est toujours d’actualité, même si son public n’est pas des plus jeunes. Une des sambas très en vogue est le partido-alto ; il s’agit d’une samba intermédiaire entre la samba moderne et les sambas plus primitives et plus « africaines ». A la base c’était une samba plus instrumentalisée que les sambas « primitives », avec le temps on lui a introduit des textes, qui sont souvent repris par tout le groupe de musiciens, en chorale ou en contre-chant. Cette samba reste très fidèle à l’instrumentalisation originale, on dit aussi que c’est la samba moderne la plus proche des rythmes angolais. Son interprète le plus connu est Martinho da Vila.

Ce ne sont là que quelques exemples, car il y a bien d’autres sambas, et au sein même d’un type de samba on en distingue plusieurs tendances.

soirée sanmba rio de janeiro

Une soirée samba dans le centre de Rio.

Question : quelle est la place de la samba dans la variété ?

BG : au Brésil la variété s’appelle MPB (musique populaire brésilienne), la samba est une catégorie à part, ce qui n’empêche pas que les interprètes de variétés reprennent des sambas. Tous les chanteurs brésiliens ont des sambas dans leur répertoire. La samba est une source d’inspiration infinie, elle est aux racines de la musique brésilienne. On la retrouve donc partout, dans les nombreuses fusions, et même aujourd’hui dans le hip-hop, au Brésil il n’y a guère que le hard rock qui a du y échapper !

Question : d’autres choses à savoir sur la samba ?

BG : il y aurait encore beaucoup à dire, mais tout d’abord, et c’est très important, le mot samba est masculin au Brésil, on devrait donc dire le samba. Il faut aussi savoir qu’au Brésil le samba a son jour de fête national, qui est le 2 décembre. Si on s’y trouve à cette date il ne faut absolument pas rater une soirée samba. Enfin, comme 2016 fête le centenaire de la samba, de nombreuses commémorations vont être organisées dans tout le pays, ce sera bien sûr un des thèmes principaux du carnaval, et il faut s’attendre aussi à quelques hommages lors des J.O.

 

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