Le Brésil et l’environnement (2/2)

Coulée de boue toxique atteignant l’océan Atlantique

Dans une première partie, à l’occasion de la COP 21 j’ai abordé la question de la déforestation au Brésil. Dans cette suite, je vais présenter d’autres grands problèmes environnementaux, parmi les principaux. Certains ne sont pas récents, d’autres font malheureusement l’actualité de ces derniers jours…

Question : en dehors de la déforestation, quels sont les autres grands problèmes environnementaux du Brésil ?

BG : ils sont multiples et à l’échelle de cet immense pays qui a basé son développement sur l’exploitation de ses ressources naturelles. J’ai déjà évoqué les problèmes de traitement des déchets, qu’ils soient industriels ou ménagers. C’est une des questions clés en zones urbaines, ou le recyclage reste encore du domaine presque expérimental. Au Brésil, les ordures sont principalement menées sur des décharges à ciel ouvert, avec la décomposition elles finissent par s’infiltrer sans les nappes phréatiques, quand elles ne sont pas emportées par les pluies vers les rivières ou l’océan. Il y a aussi la destruction et la pollution des cours d’eau, c’est sans doute l’un plus grands désastres actuellement pour le pays. Ici l’eau a toujours été considérée comme inépuisable, on ne l’a jamais valorisée. Il y a non seulement une pollution intense des cours d’eau, surtout lorsqu’ils abordent les zones urbaines, mais aussi un incroyable gaspillage, ni les individus, ni les les collectivités, ni les Etats, ne se soucient d’économiser l’eau, et cela malgré les dernières pénuries autour de la zone urbaine de São Paulo. On en parle, mais concrétement rien ne se passe. On pourrait encore parler de la pollution de l’air et de l’utilisation de produits toxiques dans l’agriculture, qui sont eux aussi des sujets explosifs.

Décharge à ciel ouvert dans le sud du pays

Décharge à ciel ouvert dans le sud du pays

Question : tu as parlé de problèmes récents ?

BG : les désastres se succèdent et finissent toujours par nous dépasser. On était encore en plein dans l’actualité de la rupture d’un barrage de boue toxique, qui tout près de la ville historique de Mariana, dans le Minas Gerais s’est rompu fin 2015. La coulée de boue a tout détruit sur son passage, tuant plusieurs personnes et détruisant les villages. Cette coulée s’est engoufrée dans le fleuve et elle a désormais atteint l’Atlantique (photo au-dessus), détruisant les côtes de deux Etats, au sud de Bahia et au nord de Espirito Santo, menaçant même la réserve maritime de Abrolhos, sud de Bahia, connue pour être le refuge des baleines jubarte. Je dis on était, car voilà que depuis hier ce désastre est occulté par un autre, cette fois c’est un container de produits toxiques qui a explosé sur le port de Santos, dégageant des nuages de fumées extrêmement polluante, des centaines de riverains ont été touchés et toute la fumée part dans les airs ! Ce sont les deux désastres les plus récents, sans parler des catastrophes dites naturelles, comme les inondations dans le sud, qui sont elles aussi les conséquences de l’intervention humaine, même si on met cela sur le dos du mauvais temps. On pourrait aussi parler des barrages, surtout de celui de Belo Monte en pleine Amazonie, construction très controversée, en cours, mais dont le dossier n’est pas refermé. Il s’agit là aussi d’un désastre gigantesque, c’est le troisième barrage du monde en puissance installée, et tout cela en pleine réserve indienne, sur les terres du pauvre vieux Raoni !

Nuage toxique à Santos

Nuage toxique à Santos

Question : ça fait beaucoup tout ça, qui sont les responsables ?

BG : c’est vrai que mis en vrac comme cela c’est effrayant, mais il faut distinguer deux types de désastres, d’une coté les accidents, comme c’est le cas du barrage de boue toxique et du nuage polluant de Santos, pour ne parler que des plus récents, et d’autre part les désastres « planifiés », comme c’est le cas des barrages, des décharges à ciel ouvert, de la pollution des eaux, etc. Les premiers sont a priori imprévisibles, même si à chaque fois l’accident est causé par la négligence de ceux qui en ont la charge, à la fois ceux qui fabriquent, stockent et transportent ces matériaux toxiques, et les autorités compétentes qui ne contrôlent pas suffisament, ou se laissent berner, et même « acheter »  par ces grandes sociétés privées qui sont toutes puissantes. Dans le cas du barrage de Mariana, l’entreprise minière qui exploite des métaux dans la région, utilisait ce barrage comme stockage de la boue toxique issue de l’extraction des métaux. Le barrage n’aurait jamais du contenir autant de boue, il avait dépassé la limite tolérée depuis des mois, cela avait été signalé par les services techiques officiels. Pourtant rien n’a été fait à grande échelle, juste quelques colmatages par ci par là. Cette boue aurait du être retraitée au fur et à mesure, et non pas s’acumuler, il est évident qu’elle n’allait pas se volatiser toute seule. Alors aujourd’hui la société minière Samarco, une géante ici, se défend en finançant l’aide aux victimes et les projets de récupération de la nature, mais aucun de ses dirigeants n’est en prison, la société continue ses activités. Au fond elle se moque complétement de ces amendes et de ces réparations financières, pour elle ce n’est rien, d’abord elle est richissime et en plus elle a de bonnes assurances et de bons avocats, c’est là le vrai drame, l’impunité.

Question : même chose pour le nuage toxique ?

BG : le container était bourré d’un gaz à base d’acide de chlore et de cyanure entreposé sur un quai. Il a plu et de l’eau s’est engouffrée dans le container c’est la réaction chimique avec l’eau qui a provoqué l’explosion. Cela ne serait pas arrivé si ce container avait été stocké à l’abri, sans un hangar par exemple. Là encore la société dit qu’elle va payer les dégâts ! Mais même à coup de millions on ne répare pas le mal qui est fait sur l’environnement, tant que perdurera cette mentalité qu’on peut tout détruire et reconstruire avec de l’argent, on avancera pas. Les destructions sont toujours plus rapides que les récupérations, pour un désastre provoqué en quelques minutes la nature a besoin de décennies pour se refaire, c’est ça qu’il faut comprendre, il faut tout miser sur l’anticipation et non pas sur les réparations.

Coulée de boue toxique de la mine Samarco

Coulée de boue toxique de la mine Samarco

Question : à te lire on a l’impression que tout le monde s’en moque ?

BG : je ne suis pas optimiste sur l’environnement au Brésil car je connais ce pays depuis plus de 30 ans et je vois au quotidien l’ampleur du désastre. Ceci dit, il y a des belles initiatives et de vraies réussites au Brésil, il y a des ONGs qui se bougent, des localités et des entreprises plus responsables et engagées que d’autres. Cela mérite d’être dit, tout n’est donc pas si noir. Mon pessimisme vient du facteur temps, on détruit beaucoup plus vite qu’on ne peut réparer et les moyens pour détruire sont bien plus importants que ceux destinés à réparer. Ce qu’il faut aujourd’hui c’est faire appliquer les régles environnementales, elles existent, puis combattre la corruption et l’impunité.

Question : quels sont les exemples de réussites ?

BG : quand je suis arrivé au Brésil dans les années 80, on parlait beaucoup de Cubatão, une ville industrielle près de Santos sur la côte de São Paulo. C’était à l’époque une référence mondiale en matière de pollution, en étant la cité industrielle la plus polluée du monde. On calcule que plus de 7 millions de personnes ont été atteintes à l’époque par la toxicité de Cubatão, c’est énorme, et cela pour ne parler que des gens, imaginez la faune et la flore des environs ! Il y a eu une telle levée de bouclier de la part des associations, de la municipalité et des entreprises afin d’inverser la vapeur, que cela a porté ses fruits. Aujourd’hui Cubatão, toujours industrielle, recycle la quasi totalité de ses déchets, elle n’est plus considérée comme une ville polluée. La forêt environnante se récupère et une certaine faune qui avait disparue commence à y revenir, notament une colonie d’ibis rouges, des oiseaux devenus rares ici. C’est très bon signe.

Un autre exemple est la pollution des grandes villes. Dans les années 80 avec le boom de l’industrie automobile, tous les spécialistes prévoyaient des taux de pollution insuportables à cause des voitures, il était prévu que Rio et São Paulo deviendraient irrespirables dès l’an 2000. Hors ce n’est pas le cas, même s’il existe des pics de pollution de temps en temps, d’une façon générale ces métropoles s’en sortent très bien. Cela a surtout été possible grâce à un vrai travail autour de l’automobile. Il y a eu bien sûr le Plan Alcool, qui a mené le pays a posséder la plus grande flotte automobile du monde (quasi 100%) équipée de moteurs non polluants à alcool, puis l’interdiction total des moteurs Diesel, qui au Brésil ne sont autorisés que pour pour les véhicules utilitaires. Même si le Plan Alcool a battu des ailes dans les années 90, il y a eu le gaz qui est venu équiper les moteurs, et aujourd’hui c’est le moteur hybride qui domaine le marché. Comme l’alcool reste moins cher que l’essence, il continu de dominer (l’essence ici contient d’ailleurs presque 30% d’alcool, suivant le type).

Construction du barrage de Belo Monte en Amazonie

Construction du barrage de Belo Monte en Amazonie

Question : et au niveau de la reforestation ?

BG : lá aussi de belles initiatives, avec des ONGs très actives, comme c’est le cas de S.O.S Mata Atlântica, pour ne citer que la plus connue. Mais lá encore il faut être conscient que ces initiatives, très utiles bien sûr, ne représentent qu’une infime partie de ce qu’il faudrait pour réparer les dégâts causés depuis des générations. Le rythme du déboisement augmente cent fois plus vite que celui du reboisement, ce n’est donc pas une course d’égal à égal, c’est comme ci un coureur hyper doppé par ses entraineurs et sponsors partait avec 10 minutes d’avance sur un concurrent mal équipé et dont on a posé des obstacles sur sa course, il arrivera toujours trop tard.

Question : que faudrait-il pour changer tout ça ?

BG : le plus difficile c’est de changer les hommes. Tant qu’ils agiront en maîtres absolus sur la nature en ne se souciant que de ses profits immédiats, on avancera pas. Le Brésil, comme je l’ai dit à plusieurs reprises, possède un arsenal technique et juridique suffisant pour faire appliquer la loi, rien que cela mettrait un grand frein à la destruction de l’environnement. C’est donc du coté des autorités que cela doit se jouer, et ça ne marchera que quand la corruption qui ronge ce pays sera réellement combattue, c’est la base de tout. Tant qu’elle dominera le pays, on délivrera des licences environnementales pour faire des barrages, pour des usines de celluloses en pleine Amazonie, on continuera de déverser ses dechets dans l’eau et dans l’air. La corruption fait fermer les yeux, elle fait taire les hommes, elle est un cancer qui ronge tout. Au Brésil elle est l’alliée d’une vision dépassée, celle du développement à outrance basé sur l’exploitation des ressources naturelles et l’ingénuité des populations qui continuent de croire aux chimères de la consommation.

 

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