Le Brésil, l’environnement et la Cop 21 (1/2)

La déforestation

Le Brésil représente à lui seul 12% de la forêt mondiale, il est le cinquième pays de la planète en superficie et en population, c’est aussi la huitième puissance économique, donc un gros consommateur d’énergie et le septième plus gros pollueur du monde. Lors de la Cop 21, le pays s’est montré très actif et très engagé pour le climat, pourtant, sur place l’environnement est loin d’être une priorité. Alors, le Brésil tiendra t-il ses engagements ?

Question : le Brésil a-t’il les moyens de tenir ses engagements de la Cop 21 ?

Bruno Guinard : le Brésil est un pays qui possède à la fois la technologie et les connaissances, dans tous les domaines, il est donc à même de réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES). Le doute n’est pas sur sa capacité, mais sur sa volonté et son efficacité à appliquer les mesures adoptées. C’est bien de faire des promesses et de signer des accords, mais ce n’est pas suffisant, il faut que cela se concrétise sur le terrain et là ce n’est pas gagné. Les problèmes d’environnement sont immenses dans ce pays, du gaspillage des énergies, eau et électricité principalement, en passant par le traitement des déchets, sans oublier bien sûr la déforestation, qui est le sujet ici. C’est tout un système qui est à revoir et toute une société qui est à rééduquer. L’économie du pays est basée sur le développement et la consommation, l’un se faisant au détriment de l’environnement, l’autre sans cesse encouragé afin de maintenir et augmenter la production, qu’elle soit industrielle ou agricole. C’est un modèle dépassé, mais on ne le changera pas en quelques années, d’autant que le discours et l’action politique s’en alimente allègrement.

Question : la situation du Brésil est-elle comparable à celle des autres grands pays pollueurs ?

BG : le Brésil est un cas unique sur de nombreux aspects ; d’abord il possède la plus grande couverture végétale du monde, avec à lui seul 12% de la forêt mondiale. C’est gigantesque, et c’est pour cette raison que le monde s’est toujours focalisé sur la déforestation de l’Amazonie, considérée comme le poumon de la planète. L’autre originalité du pays, c’est l’origine de ses émissions de GES ; à la différence de tous les autres grands pollueurs, le secteur énergétique partage la responsabilité des émissions, à peu près à égalité, avec le secteur agricole, 47% et 45%, les 8 % restants émanent du secteur industriel. Cette part énorme de l’agriculture est unique au monde, et aussi très inquiétante, car directement liée à la déforestation. L’élevage extensif est aujourd’hui le premier responsable du déboisement au Brésil, et pas seulement de l’Amazonie, ce sont tous les biomes du pays qui sont détruits.

Question : réduire l’élevage extensif ce serait donc réduire la déforestation  ?

BG : en effet, ce serait réduire considérablement la déforestation et par conséquent réduire les émissions de gaz à effet de serre. Aujourd’hui, la production de boeuf en région amazonienne est responsable de 80% de la déforestation, alors qu’il est possible d’élever les boeufs en espaces confinés, comme c’est le cas aux Etats-Unis où 100% du bétail est confiné. Ce serait un excellent moyen de préserver la forêt, en tout cas en bonne partie. Car cela ne résoudrait pas tout, puisque le bétail confiné a besoin de s’alimenter et c’est en général une alimentation à base de soja, dont la production est elle aussi responsable de la déforestation.

La déforestation en Amazonie

La déforestation en Amazonie

Question : il faudrait donc arrêter de manger de la viande !

BG : ce serait effectivement l’idéal, mais il ne faut pas rêver, les Brésiliens sont parmi les cinq plus gros mangeurs de viande rouge au monde, ils ont le plus grand cheptel aussi, avec près de 198 millions de têtes de bétail (pour 200 millions d’habitants). Ceci dit, si la consommation de viande rouge est culturelle, elle est aussi très liée au pouvoir d’achat des familles. Pendant les années Lula, de 2002 à 2012, la demande interne de viande rouge a explosé puisque les revenus de la population avaient augmenté. Aujourd’hui, avec la crise, la consommation de viande de boeuf a chuté, alors que celle de poulet a augmenté de 20%.

Question : le Brésil est immense, pourquoi l’Amazonie pour l’élevage ?

BG : l’Amazonie serait l’un des derniers endroits où aller élever du bétail si la terre n’y était pas gratuite. C’est loin de tous les grands centres urbains et d’exportation, les accès y sont difficiles, le climat n’y est pas propice, le sol y est pauvre, pourtant c’est là que vont investir les gros éleveurs. On retombe ici sur la question de la volonté et de l’efficacité des autorités à faire appliquer les lois sur le terrain. La plupart des terres exploitées en région amazonienne sont des terres occupées illégalement. Au début des familles de petits agriculteurs en ont été les pionniers, puis sont venus les grands éleveurs du sud du pays, qui ont très vite compris qu’ils pouvaient s’accaparer ces terres sans les payer, soit parce-qu’elles appartiennent à l’Etat, dans leur immense majorité, soit parce-qu’elles sont occupées par des gens qui en ont obtenu l’usufruit mais n’ont pas les moyens de les défendre, notamment les petits paysans, mais aussi les Indiens. Ces grands éleveurs déboisent par le feu, c’est le premier désastre, ensuite ils y lâchent le bétail, qui a besoin de grandes surfaces car l’herbe y est pauvre. Le second désastre c’est qu’après avoir épuisé ce pâturage, il faut déboiser à coté pour que le bétail continue de s’alimenter, c’est donc sans fin, il faut sans cesse avancer sur cette forêt, qui très fragile n’a jamais le temps de se recomposer.

Question : pourquoi le gouvernement n’intervient pas  ?

BG : d’abord, il est incapable de contrôler efficacement son territoire. Pourtant, comme je l’ai dit plus haut, le Brésil en a les moyens techniques. Là où ça coince c’est que localement, au niveau des Etats et des municipalités, il y a des « arrangements », entre fonctionnaires et investisseurs, qu’il est difficile de « déranger ». Puis il y a ce souci permanent du développement, les infrastructures implantées, routes, ports, aéroports, villes, etc, et l’exploitation de la forêt, rapportent beaucoup plus à certains, que de la préserver. D’abord il y a la vente du bois, puis le bétail, pour les politiciens, les gros éleveurs et les industriels locaux, il y a beaucoup à gagner. Partant de ce principe, ils jouent sur tous les tableaux, en percevant des pots de vin, en vendant le bois et la viande, et en recevant l’aval de la population qui croit aux chimères du développement. Une route par ci, un port fluvial par là, et on se fait réélire ! Même si ces infrastructures servent plutôt les intérêts de ceux qui les ont implanté. C’est pour toutes ces raisons que j’exprime mes doutes sur l’avenir de l’environnement au Brésil. Et bien sûr on ne parle ici que de l’Amazonie, mais il faut savoir que les autres régions et couvertures végétales du pays ne sont pas mieux loties. Que dire de la Mata Atlântica (forêt atlantique), dont 93% a déjà disparu, ou encore du Cerrado, cette savane du centre du pays, que l’on détruit allègrement depuis quelques années, sans que cela ne fasse trop de bruit. C’est pourtant un biotope unique, il est lui aussi victime du boeuf, mais aussi de la construction de routes et de l’exploitation minière. Ces dernières 30 années, c’est 60% du Cerrado qui a disparu !

Question : et les défenseurs, écologistes et ONGs, sont-ils actifs  ?

BG : ce sont les seules qui soient réellement engagées et confiables à ce jour, malheureusement elles sont aussi dépendantes du bon vouloir des autorités quand il faut agir sur le terrain, car seules, elles ne peuvent intervenir. Mais leur rôle est très positif, elles surveillent et elles dénoncent, il y a de réelles avancées dans ce domaine, elles mettent la pression sur les autorités et elles divulguent très efficacement ce qui se passe sur place. De plus, elles font un véritable travail scientifique, plus personne ne peut maquiller les données ou les conséquences. Le seul problème c’est qu’elles aussi sont victimes de la violence qui sévit sur le terrain. Bon nombre de liders environnementaux sont tués chaque année, et ce n’est pas nouveau, on se souvient tous de Chico Mendes, ou encore de Dorothy Stang, tous deux assassinés parce-qu’ils défendaient une exploitation durable de la forêt et dénonçaient les destructeurs. Il ne s’agit ici que des plus célèbres au niveau international, mais ils sont nombreux ceux qui périssent pour aller à l’encontre des intérêts « privés » locaux. Dans ce domaine aussi le Brésil détient le record du monde, entre 2003 et 2012 ce sont 448 défenseurs environnementaux qui ont été assassinés dans le pays, ce qui représente près de la moitié des cas au pour la même période dans le monde (908 assassinats).

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Carte du Brésil en 1500 et ce qui restait de ces deux grandes forêts en 2000

Question : l’élevage n’apporte donc aucun bénéfice à la population ?

BG : on nous berne tous avec ce discours et ces promesses de développement. L’agriculture à cette échelle, en tout cas en région amazonienne, est un désastre, elle ne bénéficie qu’une poignée de personnes, toujours les mêmes, politiciens, gros éleveurs et industriels. Sur le terrain, la population n’a rien de plus, aucune infrastructure qui lui soit réellement utile, comme école ou hôpitaux. Au contraire, elle est victime de la spolation du peu de terre qu’elle a réussi à cultiver, puis des violences quand elle ne cède pas aux exigences des mafias locales ; il faut savoir que sur les dix municipalités les plus violentes du Brésil, la moitié est en Amazonie. Au rythme du déboisement actuel, l’Amazonie sera un désert avant la fin de ce siècle, et là, tout le monde aura perdu, sur tous les tableaux !

Vue aérienne de la déforestation par le feu et de l’avancée du bétail

Vue aérienne de la déforestation par le feu et de l’avancée du bétail

Question : le reboisement, est-il réel et dans quelles proportions ?

BG : il existe un grand nombre d’initiatives dans ce sens, que ce soit les Etats, le secteur privé ou encore associatif. On parle beaucoup de reboisement, et il faut reconnaitre qu’il existe un mouvement actif en ce sens et des beaux projets. Pour le moment, il est très difficile d’avoir des données précises sur ce qui a été reboisé au Brésil ces dernières années. On avance le chiffre de 5,5 millions d’hectares, ce qui est peu si on compare le déboisement, qui, pour la seule Amazonie, était de 500.000 km² (pratiquement la superficie de la France) en 1992, chiffre qui a été publié lors de l’Eco-92. Depuis, le rythme s’est encore acceléré et jusqu’en 2004 la moyenne annuelle était de 28.000 km² par an en Amazonie. Ensuite, le rythme a chuté, pour reprendre en 2008. En 2014, c’est le désastre, le déboisement augmente encore de 29% !  Bien sûr on ne parle même pas de la Mata Atlântica, qui, comme on le sait, a perdu 93% de sa superficie originale.

C’est donc un constat très sombre que le reboisement ne peut embellir, malgré les efforts dans ce sens. D’autre part, on ne connait pas exactement la part de reboisement destinée à la récupération de forêts natives, car on compte dans le reboisement tout ce qui a été replanté en compensation, c’est le cas des industries qui déboisent pour le bois, elle sont obligées de replanter, mais en fait elles n’augmentent pas la superficie forestière, dans le meilleur des cas elles le compensent, et de toute façon elles replantent des espèces souvent plus intéressantes pour son industrie. Il faut donc regarder les données avec précautions.

Question : les accords de la COP 21 vont pourtant dans le bon sens.

BG : pour honorer ses engagements à la COP 21, le Brésil va devoir récupérer 12 millions d’hectares de forêt, et pour le faire il lui faudra investir 13 milliards d’Euros jusqu’en 2030. Pratiquement un milliard d’Euros par an, c’est énorme quand on sait qu’aujourd’hui les coffres de l’Etat sont vides, qu’il a du couper dans tous ses budgets pour réduire ses dépenses et qu’enfin, la situation économique du pays ne laisse présager aucune amélioration pour les mois à venir.  Par ailleurs, la capacité actuelle du pays à reboiser, est de 700.000 hectares par an au maximum, en incluant tous les secteurs, privés, associatifs et publics. Il va donc falloir développer ces capacités, ce qui implique là aussi des investissements. Il n’y a donc pas de quoi se réjouir car ça fait beaucoup d’obstacles à franchir ; ceci dit, ce gigantesque projet peut aussi être le fer de lance d’une nouvelle économie, avec d’autres ressources et d’autres types d’emplois. Par ailleurs, le gouvernement s’est aussi engagé à combattre par tous les moyens le déboisement illégal. Si cela se concrétise, entre une augmentation du reboisement et une diminution de la déforestation, alors oui la COP 21 aura permis de minimiser les dégâts au Brésil.

Dans la seconde partie : les autres grands problèmes environnementaux du Brésil.

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