Et maintenant Dilma ?

La présidente du Brésil est dans une mauvaise passe, une demande d’ouverture d’un processus d’impeachment (destitution), vient d’être présentée contre elle par l’opposition, puis accepté par le président de la chambre des députés. Ce processus de destitution pourrait aboutir sur l’annulation de son mandat. Comment en est-on arrivé là ?

Question : pourquoi cette procédure de destitution contre la présidente ?

Bruno Guinard : Dilma Rousseff connait de grosses difficultés depuis sa réélection fin 2014, principalement au niveau politique, mais aussi pour sa mauvaise gestion du pays. Elle a terminé son premier mandat avec de très mauvais résultats économiques, avec un gouvernement et un parti, sur lesquels pesaient de gros soupçons de corruption. Elle avait malgré tout réussi à se faire réélire, de justesse il est vrai, mais depuis tout va de travers. D’une part la situation économique qui s’est beaucoup dégradée, de l’autre des soupçons de corruption qui se sont transformés en accusations, révélant au grand jour un méga scandale de détournements de fonds des entreprises publiques, dont la Petrobrás (Compagnie des Pétroles Brésiliens), au profit d’un bon nombre d’élus et de membres du gouvernement, ainsi que du PT (Parti des Travailleurs), qui aurait bénéficié de fonds illégaux pour la campagne de Dilma ; même Lula serait impliqué, il pourrait d’ailleurs être l’un des instigateurs de ce système mafieux qui touche pratiquement toutes les grandes entreprises du pays.

Profitant de ce contexte et de l’impopularité de la présidente, l’opposition, impatiente de prendre le pouvoir, a déposé depuis près d’un an 37 demandes d’ouverture du processus de destitution. Ces demandes, qui sont présentées au président de la Chambre des Députés, actuellement Eduardo Cunha, le seul habilité à les recevoir ou les rejetter, avaient été jusqu’ici rejettées par lui, car il existait un accord tacite entre lui et les dirigeants du PT au pouvoir. En échange de son rejet des demandes, le PT n’appuyait pas les enquêtes parlementaires en cours contre Eduardo Cunha, également soupçonné de corruption. Mais comme très récemment des preuves de sa culpabilité ont été apportées, il était difficile pour le PT de continuer à le protéger. En le « lâchant », le PT s’exposait à des représailles de sa part, et c’est ce qui se passe en ce moment. Pour se venger il a accepté l’ouverture du processus d’impeachment contre Dilma Rousseff.

Question : c’est donc plus politique qu’autre chose ?

BG : en effet, la question même de la validité de cette demande de destitution est contestée par de nombreux juristes, et pas forcément des alliés du PT. Car, il apparait évident que si le contexte économique était bon, avec une présidente plus populaire, l’opposition n’aurait probablement pas présentée de demande de destitution. Aujourd’hui l’opposition mise sur l’appui de l’opinion publique, l’impopularité de Dilma devant provoquer un peu partout des manifestations en faveur de sa destitution. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que certains essaient de profiter de la situation politique et économique pour pousser la présidente vers la porte et prendre sa place.

Eduardo Cunha

Eduardo Cunha, président de la Chambre des Députés

Question : si la destitution est prononcée c’est donc le vice-président qui va gouverner, avec le gouvernement actuel ?

BG : en théorie c’est effectivement ce qui se doit se passer, tout comme ce fut le cas en 1992, quand fut prononcée la destitution du président de la république Fernando Collor. Dans la pratique, il y aura forcément un remaniement en profondeur, le PMDB se taillera la part du lion, il formera une nouvelle coalition, peut-être même avec des dissidents du PT, qui lui, peut fort bien resté, ce qui serait légal ; car il faut bien comprendre que ce n’est pas le gouvernement qui serait destitué, mais uniquement la présidente. Si le PMDB tire son épingle du jeu, comme il l’a prévu, c’est qu’il vise les présidentielles de 2018, il va donc tout mettre en oeuvre pour donner une nouvelle image du gouvernement, avec des têtes nouvelles, et surtout il prendra ses distances avec le PT, malgré plus de douze ans de partenariat.

Question : dans ce cas, quel serait le rapport de force entre l’opposition et le gouvernement  ?

BG : le PMDB est le plus grand parti du pays, il n’a pas une idéologie bien définie, c’est un parti du centre, qui peut ratisser à gauche comme à droite, dans un pays où les clivages ne sont pas clairs, c’est d’autant plus pratique. Depuis le retour de la démocratie au Brésil, en 1985, le PMDB est incontournable, il est dans les gouvernements par alliance, et a même gouverné de 1985 à 1992. Aujourd’hui, son problème ce n’est pas l’opposition, mais son allié le PT ! Car ce parti est tellement discrédité que le PMDB doit s’en éloigner au plus vite s’il ne veut pas plonger avec lui. Depuis la chute de popularité de la présidente, et plus clairement encore depuis sa réelection, ce parti a souvent voulu montrer sa différence, pour ne pas dire ses désaccords, avec le PT. Comme le PT a un besoin vital de ce soutien, il s’est plié aux chantages de ce puissant allié, qui aujourd’hui, grâce à tous les postes importants qu’il a obtenu est plus puissant au sein même du gouvernement que le propre PT.

Quant à l’opposition, elle aussi ne fonctionne que sur la base d’une coalition. Le plus puissant parti, le PSDB (centre-droit), est arrivé juste derrière le PT aux dernières présidentielles, mais il souffre lui aussi du même mal que les autres, il ne peut gouverner seul, et surtout, il ne peut arriver au pouvoir seul. Aujourd’hui, malgré tous les problèmes qui pèsent sur le gouvernement, l’opposition ne tire pas sa force de ce qu’elle est par essence, mais uniquement du rejet quasi général du PT. C’est aussi pour cela qu’elle mise sur la rue, sur une révolte populaire qu’elle espère récupérer en sa faveur. Elle a besoin d’un appui populaire qu’elle n’a pas obligatoirement dans les urnes, créer le chaos peut lui être bénéfique si elle se pose en sauveur. C’est un jeu risqué car les mouvements de gauche et les syndicats sont restés fidèles au PT, et ont eux une grande expérience de la rue, ils ont d’ailleurs déjà fait part de leur mobilisation en cas de destitution de Dilma Rousseff.

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La présidente Dilma Rousseff s’adressant à la nation après l’annonce de l’impeachment

Question : quelles sont les chances que la destitution aboutisse ?

BG : pour le moment c’est l’ouverture du processus d’impeachment qui a été acceptée, et même si certains jugent que les arguments ne sont juridiquement pas suffisants dans la situation actuelle, le processus aura bien lieu. Dilma Rousseff fait l’objet d’un procès en vue de sa destitution pour « Crime de Responsabilité », ce qui est prévu dans la constitution. Selon ses détracteurs, la présidente n’aurait pas respecté certaines procédures fiscales, en trichant, par exemple, sur le budget ou en payant des bénéfices sociaux en jonglant avec les banques. Tout cela est très technique. Mais la guerre est ouvertement déclarée entre ceux qui veulent son départ et ceux qui veulent qu’elle s’y maintienne. On va donc assister dans les prochaines semaines à une bataille juridique de grande envergure, au sein du Congrès National et du gouvernement, où les tractations ont déjà commencé afin de convaincre les soutiens des deux bords. La présidente aura quant à elle dix audiences où elle présentera sa défense. Ensuite, une commission d’élus issue de tous les partis politiques décidera de son sort, soit elle aura réussi à convaincre et dans ce cas tout continue comme avant, dans le cas contraire, elle sera écartée du pouvoir pour une durée de 180 jours, période où aura lieu le jugement et le vote de l’assemblée (sénat et chambre). Pendant cette période c’est Michel Temer qui gouvernera. Bien entendu, si elle reçoit une majorité favorable auprès de l’assemblée, elle reprendra ses fonctions jusqu’en 2018. A ce jour, mathématiquement, elle devrait avoir une majorité favorable. La question est de savoir jusqu’à quel point ses alliés lui seront fidèles, ça c’est le grand inconnu, car beaucoup aujourd’hui ont intérêt à lâcher Dilma. Il est donc très difficile de faire des pronostics quand les forces sont à peu près égales, mais ce qui va peser sur les décisions des élus c’est aussi le comportement de la rue, d’où la mobilisation de l’opposition qui appelle à manifester en faveur de la destitution.

Question : tout cela peut durer longtemps ?

BG : tout va dépendre du résultat de la première étape, à savoir le vote de la commission d’élus et la défense de la présidente. Ça peut être résolu dès le début de l’année, mais ça peut aussi durer des mois.

manifestation dilma

Manifestation en faveur du départ de Dilma ce dimanche 13 décembre

Question : et Lula dans tout ça ?

BG : il a pris la défense de Dilma, c’était inévitable, déclarant que cette demande de destitution est un coup d’Etat de l’opposition. Mais sa défense n’a pas convaincu. D’autre part, Lula est aujourd’hui tellement discrédité qu’il n’a plus le pouvoir d’inverser la vapeur. D’une part il est lui-même impliqué, ainsi que des proches et membres de sa famille, dans ce méga scandale de corruption cité plus haut. D’autre part, tous les acquis sociaux des années de vaches grasses qui ont caractérisées ses deux mandats, ont été dilapidées par la gestion catastrophique du gouvernement Dilma. Aujourd’hui, on ne sait même plus si les bénéfices sociaux mis en place par Lula vont pouvoir être payés, quant aux problèmes de fond, ils n’ont jamais été résolus, le pays continue dans la précarité des services de santé, des transports et de l’éducation, et à tout cela s’ajoute la montée du chômage, il a doublé en 3 ans, l’inflation, qui dépasse aujourd’hui les 10%, la récession, la fuite des investisseurs, l’augmentation des taxes et impôts, et la liste est longue.

C’est aussi le discrédit qui plane sur Lula qui a provoqué tout ce chaos politique. Car tant que Lula caracolait en tête des opinions favorables et se voyait réélu haut la main en cas d’élections, il se posait en sauveur du PT et de toute la gauche brésilienne. Le PT pouvait alors se permettre de continuer sur sa lancée, de promettre une amélioration de la situation et dire que tout cela était de la faute de l’opposition et de la crise internationale. Aujourd’hui, ces arguments ne passent plus, et selon les sondages Lula perdrait les élections face à n’importe lequel de ses adversaires. Une véritable descente aux enfers pour un homme qui a tellement été vénéré par son peuple.

hébdomadaire brésilien veja

Couverture du plus grand hebdommadaire brésilien VEJA « la lutte de Lula contre l’impeachement. La défense de l’ex président à la télé n’a pas convaincu et il perd une chance d’expliquer le scandale ».

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