Relations Brésil-Argentine, la nouvelle donne

Deux pays frontaliers, deux histoires, deux puissances économiques, deux peuples, deux langues, mais un point commun, le Mercosul (Marché Commun du Cône Sud). Avec un nouveau président à la tête de l’Argentine, qu’en sera t-il des relations entre les deux pays ?

Question : d’une façon générale quelles sont les relations entre les deux pays ?

Bruno Guinard : les deux pays sont un peu comme un vieux couple, ils se disputent, se moquent l’un de l’autre, se boudent, se mettent parfois des batons dans les roues, mais au fond ils sont inséparables, car chacun a besoin de l’autre. Bien sûr persiste ce vieux cliché d’éternels rivaux, mais dans les faits ça ne dépasse guère les limites du football, où lá effectivement la rivalité est vivace. Sur le plan commercial, les deux pays sont partenaires, et cela pour des raisons à la fois de proximité géographique, mais aussi par leur haut degré de développement et l’ampleur de leurs marchés. Ce sont les deux puissances économiques de l’Amérique du Sud, elles sont le moteur du Mercosul (Marché Commun du Cône Sud), puis elles sont frontalières, tout cela les amène forcément à travailler ensembles. Bien sûr il y a de nombreux différends commerciaux entre eux, qui mettent souvent des barrières à leurs échanges, et cela malgré les accords du Mercosul (libre échange), que chacun assaisonne comme ça l’arrange. Tout cela est variable, c’est selon les gouvernements en place, leurs relations sont indissociables de la politique. Quand les gouvernements sont proches politiquement, comme ce fut le cas ces dernières années entre le PT de Lula et le Péronisme des Kirchner, les problèmes sont esquivés, laissant la politique prendre le dessus sur les intérêts commerciaux.

Question : et dans le passé ?

BG : les relations entre les deux pays ne sont pas linéaires, elles ont connu des hauts et des bas et cela depuis leur indépendance. L’Argentine a été indépendante en 1816 et le Brésil en 1822, mais les deux jeunes nations ont hérité des vieux désaccords frontaliers de leurs colonisateurs, d’un coté l’Espagne, de l’autre le Portugal. La région du Rio de la Plata a toujours été une source de conflit entre les deux pays et cela s’étend pratiquement jusqu’à la fin du 19ème. Les choses se calment à la fin de la Guerre du Paraguay (1870), dont l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay unis, sortent vainqueurs contre le Paraguay et récupère chacun des morceaux de son territoire. Mais cette alliance n’était que circonstancielle, en fait les deux pays avaient des vues sur l’Uruguay. L’Argentine considérant qu’il faisait partie de son territoire, puisqu’intégré au Vice Royaume de la Plata à l’époque espagnole ; le Brésil quant à lui, perpétuait l’héritage expansioniste du Portugal vers l’extrême sud, installant de gigantesques estancias (fermes) dans cette région de pampa particulièrement propice à l’élevage (bovins et ovins). C’est la fin de la Guerre du Paraguay qui a permis des accords entre les deux pays et consolidé l’existence d’un Uruguay souverain.

Par la suite, avec des frontières stabilisées, l’Argentine a connu une période faste, devenant l’un des pays les plus riches du monde grâce à l’exportation de sa viande et de sa laine, mais aussi par son degré de développement et d’industrialisation. Pendant cette période, qui a duré jusque dans les années 1930, l’Argentine était très en avance sur le Brésil dans tous les domaines. Son déclin s’accentue avec la Seconde Guerre Mondiale, c’est alors que le Brésil prend à son tour son essor. A partir de là, les deux pays vont connaitre des phases de collaboration, puis de mésentente, dans un mélange d’admiration et de défiance qui va forger cette image de pays rivaux. Quand l’Argentine et le Brésil sont gouvernés par des dictatures, ils se soutiennent dans leur lutte contre le communisme et quand, au début des années 2000 la gauche de Lula dirige le Brésil et le Péronisme de Kirchner l’Argentine, c’est la lune de miel. Les deux partis étant populistes, ils s’entendent et soutiennent ensembles leurs voisins du même bord, la Bolivie d’Evo Morales, l’Equateur de Rafael Correa, dans une moindre mesure l’Uruguay de José Mujica et le Chili de Michelle Bachelet, mais surtout le Vénézuela de Hugo Chaves, qui grâce à l’appui inconditionnel du Brésil, intègrera le Mercosul en 2012.

daniel scioli cristina kirchner lula

Daniel Scioli, Cristina Kirchner, et Lula, lors d’un meeting de soutien à Buenos Aires

Question : pour revenir sur le passé, on aurait pu imaginer des liens plus étroits naissants des indépendances de ces pays, ça n’est pourtant pas le cas ?

BG : si l’unité des pays sud-américains, andins et de langue espagnole, ne s’est pas faite, et cela malgré tous les efforts du libérateur Simón Bolivar, que pouvait-il en être de ce Brésil portugais tourné vers l’Atlantique ! Il y a eu plusieurs obstacles au rapprochement du Brésil et de ses voisins. Le premier est géographique, à la période des indépendances sud-américaines, tout le nord et l’ouest du Brésil sont formés par la forêt amazonienne, à l’époque infranchissable et presque inexplorée. C’est une barrière naturelle, d’autant plus que la forêt recouvre aussi l’autre coté des frontières. Plus au sud, même chose avec le Paraguay, les forêts et régions marécageuses du Mato Grosso sont inhabitées. Il ne reste plus qu’une toute petite bande de terre entre le Brésil et l’Argentine, mais elle aussi inhospitalière. Et enfin, une frontière avec l’Uruguay où des deux cotés s’étend une pampa à l’infini. Les seules grandes villes de la région sont alors Montévideo et Buenos Aires, mais elles sont à des centaines de km au sud, pour les atteindre il faut traverser la pampa ou le Rio de la Plata. A l’est c’est la façade atlantique à l’infini, 9.000 km de côtes, puis la jungle au nord et à l’ouest. Le Brésil, pays continental, était donc pratiquement comme une île. A cela s’ajoute le fait qu’il parle une autre langue, qu’il soit d’une autre culture, certes tous ces pays sont issus de cultures ibériques, mais qui ont toujours été rivales. Enfin, pour compléter cet isolement du Brésil au sein du sous-continent, il est la seule nation où une monarchie issue du pays colonisateur s’est installée pour le gouverner. Au sein des indépendantistes voisins, cette situation était pour le moins suspecte. Ils voyaient dans cette monarchie d’origine européenne la continuation du système colonial. Ce n’est qu’à la proclamation de la république, en 1888, que le Brésil sera considéré par ses voisins comme un pays réellement indépendant.

Amerique du sud

Amérique du sud, en orange les pays du Mercosul, en jaune les pays associés

Question : aujourd’hui, qu’est-ce qui peut changer entre les deux pays ?

BG : tout d’abord le Brésil, qui ne s’attendait pas à un tel changement a soutenu l’adversaire du président élu, il va donc devoir réorienter sa position. Ayant choisi Daniel Scioli, candidat de la présidente sortante Cristina Kirchner, cela très ouvertement, puisque Lula s’est même déplacé à Buenos Aires pour un meeting de soutien, le Brésil est face à un certain embarras. Malheureusement pour lui, c’est Mauricio Macri qui a remporté les élections, un libéral que tout oppose à Dilma Rousseff, l’actuelle présidente du Brésil. Même si cela ne devrait pas trop compter dans les futures relations entre les deux pays, le ton va changer. On va passer d’une relation de « hermanos » à celle de « amigos », le tout est de savoir si ce sera « muy amigos », ou pas du tout.

Entre le Brésil et l’Argentine, deux autres pays vont vraiment empoisonner leurs relations, la Chine, commercialement, et le Vénézuela, politiquement. Sur la Chine, il va falloir que les deux pays arrondissent les angles. Ils ont tous deux passé des accords commerciaux avec ce pays, qui, profitant des faiblesses de l’Argentine face à ses créanciers internationaux, lui a déroulé le tapis rouge, lui offrant avantages et infrastructures, au point de se hisser au premier rang des partenaires commerciaux de l’Argentine, raflant ainsi la place du Brésil. L’autre pays qui se dresse entre le Brésil et l’Argentine est le Vénézuela.  Sur ce dossier, le nouveau président argentin a déjà fait savoir qu’il allait demander l’exclusion de ce pays du Mercosul, évoquant ses manquements à la clause démocratique de la constitution de cet accord sud-américain. Pour Macri, en persécutant ses opposants, Nicolas Maduro ne respecte pas la démocratie. En tant que libéral, Macri s’oppose aussi à la politique économique du Vénézuela, qu’il juge totalement inadaptée et désastreuse pour le Mercosul. De son coté, le Brésil est l’un des plus fervents soutiens du chavisme. C’est le Brésil qui en 2012 a plaidé pour l’entrée du Vénézuela dans le Mercosul, c’est aussi lui qui concède des facilités financières à ce pays, sans parler de son silence absolu sur les persécutions des opposants et des journalistes au régime de Maduro. Ce qui se dessine en réalité au sein du Mercosul, c’est la montée du libéralisme, qui, pays par pays, devrait changer le paysage politique et économique du sous-continent dans un très proche avenir. Ça commence par l’Argentine, et au Brésil tout le monde sait que le Parti des Travailleurs ne sera pas reconduit en 2018 et que sa présidente, extrêmement fragilisée, n’est même plus assurée de pouvoir terminer son mandat.

Mauricio Macri le soir de sa victoire

Mauricio Macri le soir de sa victoire

Question : comment le Brésil va réagir à ce changement en Argentine et quelle est la marge de manoeuvre des deux pays ?

BG : le Brésil, malgré sa déception, a déjà félicité le nouveau président pour sa victoire. Ce dernier, à aussitôt fait savoir qu’il se rendrait très vite au Brésil, qui sera son premier voyage présidentiel. Tout cela est bon signe et évidemment très réaliste, chacun des deux pays ayant économiquement un besoin presque vital de l’autre. Il faut savoir que ce qui sépare les deux pays est moins important que ce qui les unit, à savoir les échanges commerciaux, et cela malgré les divergences politiques. Il est même tout a fait probable que les échanges commerciaux soient meilleurs avec Macri. Il a d’ailleurs promis de les dynamiser, tout comme le moribond Mercosul. On va donc assister à un paradoxe, une Argentine bien plus partenaire du Brésil qu’elle ne l’était avec Cristina Kirchner, alors que celle-ci était pourtant si proche de Dilma Rousseff ! Il faut dire que malgré cette « grande amitié » politique, les échanges commerciaux entre les deux pays ont chuté de 40% ces trois dernières années. Bien sûr les deux pays sont en crise, le Brésil est en récession, mais ça n’explique pas l’ampleur de ce désastre commercial. Si Macri est plus flexible, notamment sur les barrières douanières, ce qui permettrait de réactiver des échanges bloqués par l’actuel protectionnisme de l’Argentine, le Brésil ne pourra que s’en réjouir.

Sur le Vénézuela, le dossier est bien plus sensible. Pour ne pas froisser Macri et risquer un éclatement du Mercosul et de bonnes affaires commerciales avec l’Argentine, le Brésil devrait faire mine de l’entendre et promettre d’y réfléchir. Mais concrètement, il ne fera rien, à moins que le chavisme ne soit discrédité lors des élections prévues au Vénézuela en ce mois de décembre, ce qui amènerait le Brésil à revoir sa position. Sur ce dossier, le Brésil devrait donc pour le moment garder le silence en regardant Macri s’agiter.

 

Dilma Rousseff et Nicolas Maduro, hommage à Chaves.

Dilma Rousseff et Nicolas Maduro, hommage à Chaves.

En ce qui concerne la marge de manoeuvre, les deux pays n’ont pas de quoi pavoiser. Seul au niveau commercial et technique où les Etats ne sont guère impliqués, on peut s’attendre à ce que ça bouge. Car au niveau des gouvernements les deux pays ont, ou auront, de grosses difficultés. Du coté du Brésil, les institutions sont bloquées par une crise politique sans précédent. Concrètement la présidente ne gouverne pas puisqu’elle n’arrive même plus à faire voter ses décisions. Une grande partie de son gouvernement et de son parti est englué dans un méga scandale de corruption, qui pourrait mener la présidente à un impeachment et Lula en prison. Aucune grande décison interne ne sera donc prise du coté brésilien. Pour Macri, c’est pour le moment un peu plus confortable. Il a gagné dans les urnes, et semble bien décidé à sortir son pays de l’impasse. Mais après 12 ans de populisme et dans une société profondément assistée par l’Etat (aujourd’hui 50% des Argentins dépendent de l’Etat), il aura beaucoup de mal à toucher à certains acquis sociaux. Il sera sous haute surveillance des syndicats, des diverses organisations civiles et populaires, ainsi que d’une bonne partie du parlement resté fidèle au Péronisme. Ses grands projets libéraux pourraient très vite se heurter à la rue et dieu sait combien en Argentine, on a la manif facile !

lula et dilma

Lula et Dilma « mon candidat a perdu en Argentine, je crois que le populisme est en train de perde de son charme »…

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