Le guerrier des temps modernes

Pris dans la tourmente d’une civilisation à laquelle ils ne peuvent plus échapper, les Indiens du Brésil se ruent sur les nouvelles technologies. Le jeune guerrier arborant ses parures de guerre, aura donc choisi de poser son arc et ses flèches pour accéder à son compte Twitter…   

Question : beaucoup d’Indiens ont accès aux nouvelles technologies ?

Bruno Guinard : il s’agit principalement de la nouvelle génération, mais presque tous s’y intéressent et le phénomène n’est pas nouveau. Dans le passé, il était commun de voir des télévisions dans les tribus, n’ayant pas toujours d’antennes, ce sont souvent des vidéos qui étaient projetées, parfois même des vieux westerns américains où l’on voyait des Apaches ou des Comanches tomber comme des mouches sous les balles des cow-boys. Ensuite, dans les années 1980 et 90, ce sont les caméras et caméscopes qui ont fasciné les Indiens. Certaines tribus ce sont même spécialisées dans les tournages de vidéos qui montraient les violations contre leur territoire. Les Indiens ont très vite compris l’importance de la communication et grâce à ces témoignages filmés certains ont obtenu réparation. Aujourd’hui, ils sont passés à l’ordinateur et au Smartphone et par ces outils accèdent aux réseaux sociaux. Une bonne partie de ces Indiens, déclarent qu’ils s’en servent dans le but de diffuser et préserver leur culture. Mais la jeunesse, qui s’émancipe de plus en plus du carcan culturel, avoue sans tabou qu’elle utilise les réseaux sociaux comme le font les « non Indiens ». Certains disent même que c’est la drague qu’ils recherchent sur Internet ; on s’éloigne donc pas mal du documentaire ethnique !

Question : n’est-ce pas un peu paradoxal de vouloir préserver une culture ancestrale par des moyens modernes ?

BG : ça l’est si on se limite dans notre appréciation des cultures natives. Si on en reste à l’image de l’Indien primitif vivant de chasse et de cueillette au fond de la forêt, on risque d’être très fort déçu. La majorité des Indiens est aujourd’hui en contact direct avec notre civilisation. A tel point, que certains vieux caciques pensent que ces technologies sont un bon moyen de conserver leur culture pour la postérité ; s’il est aujourd’hui possible à tous de la documenter, c’est mieux que de la laisser disparaitre sans laisser de traces. Et puis il y a le facteur distance, beaucoup de tribus sont très éloignées les unes des autres, par Internet elles peuvent communiquer, partager des informations, se donner des nouvelles ; enfin, dans le meilleur des cas ! Car il faut bien le dire, 90% des communications n’ont rien à voir avec l’ethnoloigie. Les Indiens naviguent sur tous les sujets, la mode, la musique, la danse, ils n’y aucune différence dans leurs goûts, ils sont des internautes communs.

Question : et la drague ?

BG : il y a un aspect intéressant dans cette drague indienne sur le web. Dans les tribus, par tradition c’est le cacique qui gèrait le patrimoine génétique de son clan. Il n’y a pas d’état civil chez les Indiens, c’est donc lui qui sait si une personne peut en épouser une autre, et cela pour éviter la consanguinité. Les tribus ne comptaient en général pas plus de quelques centaines d’individus, il y était donc facile de se retrouver dans le hamac d’un parent très proche. Seul l’orientation du cacique permettait d’y remédier, ce qui veut dire que certaines unions n’étaient pas permises. Aujourd’hui, la nouvelle génération veut pouvoir choisir son, ou sa, partenaire. C’est un des aspects directs de l’influence de notre civilisation sur les Indiens. Alors les jeunes cherchent des partenaires ailleurs, hors de la tribu, et très souvent hors de leur propre peuple. De plus, cette jeunesse est bilingue, et les principales langues indiennes sont aujourd’hui écrites, sur la base de l’alphabet portugais, on peut donc communiquer dans sa langue natale, mais aussi chercher au-delà, en langue portugaise.

indien cinéaste

L’Indien cinéaste

Question : l’accès à Internet est arrivé partout dans les tribus ?

BG : presque, mais ce n’est pas toujours simple. Et puis tous les Indiens ne sont pas au fond de l’Amazonie, sur les 890.000 Indiens du Brésil, plus de 300.000 habitent dans des zones urbaines, qui aujourd’hui ont toutes accès à Internet. Les Indiens « urbains » sont donc bien connectés. Pour ceux des zones rurales et des réserves indiennes, l’accès est forcément plus limité. Mais là aussi le développement est fulgurant, là où l’électricité n’arrive pas ce sont des panneaux solaires qui sont installés pour faire fonctionner les ordinateurs, sinon ce sont des relais via satellite ou radio. De plus, une grande partie des terres indiennes (ou réserves) cotoient aujourd’hui des installations qui elles aussi ont des accès Internet, c’est le cas des barrages, des mines, des sciries, et autres usines, parfois des grosses fermes et abattoirs. C’est d’ailleurs tout cela qui fait le plus souvent le malheur des Indiens, mais c’est aussi tout cela qui apporte l’accès à Internet.

Question : en installant ces accès dans les tribus ?

BG : plutôt en les multipliant et les améliorant, car les installations pour l’accès à Internet font partie des structures qui sont déjà sur les terres indiennes, ça peut être les écoles ou dispensaires, et souvent aussi le siège des missions religieuses. Aujourd’hui tout est connecté, c’est pas 100% bien sûr, mais ça fonctionne quand même. Ce qui est important à observer c’est que le processus est enclenché, et qu’il ne fera que se développer. Et puis les Indiens ne sont pas tenus à rester en permanence dans la tribu, ils en sortent pour aller en ville, ou pour des rencontres avec d’autres tribus, ou encore pour toute sorte d’évênements qui les intéressent. Beaucoup aiment le foot, et pendant les matches internationaux ils portent les couleurs du Brésil.

A Cuiaba

A Cuiabá (Mato Grosso), des Indiens du Xingu au stade pour le match Russie-Corée du sud, Coupe 2014

Question : l’Indien sort de sa réserve et le blanc se rapproche de son territoire ?

BG : après cinq siècles de colonisation, ce voisinage est inévitable. Le contact entre les deux cultures a toujours existé, depuis l’arrivée des premiers Européens. Même si l’Indien est aujourd’hui extrêmement minoritaire au Brésil (890.000 Indiens sur 200 millions d’habitants), sa culture a très profondément influencé celle du colonisateur, on retrouve l’Indien dans bien des aspects, l’alimentation, la langue, et le physique bien sûr, le métissage avec les Indiens est évident. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que l’Indien, en tout cas celui de la nouvelle génération, ne fuit plus, ne se bat plus, il s’intégre et le fait spontanément et au rythme du développement des nouvelles technologies, donc très rapidemment. Il veut bien rester Indien, mais en ayant les mêmes choses et les mêmes droits que les autres. Et comme il est de mieux en mieux informé il n’est naïf ni manipulable. Sur Internet il trouve d’autres ressources, d’autres armes, s’il ne peut plus faire la guerre, alors il l’a fait sur les réseaux sociaux, soit en diffusant ses revendications, soit en se défoulant sur des jeux online. C’est une transformation en profondeur qui s’opère depuis quelques années chez les Indiens.

Question : quels sont les autres signes de modernités qui touchent les Indiens ?

BG : aux abords de leurs territoires les blancs se sont implantés, il y a même des exemples caricaturaux de réserves encerclées par la civilisation. Avec les rivières et les forêts surexploitées ou dévastées tout autour, les Indiens ne peuvent plus pêcher ni chasser. Alors ils sortent de la réserve et vont faire leurs courses en ville. Il n’est pas rare de voir des Indiens, parfois même en tenue traditionnelle, passer dans les rayons d’un supermarché pour y choisir du poisson congelé ! Les Indiens bénéficient eux aussi des allocations familiales données par l’Etat, avec cet argent ils accèdent aux produits des « blancs ». Puis, les Indiens votent aussi, et au Brésil le vote est électronique, et ça marche !

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Indien Kaiapó dans un supermarché de Tucumã (Etat du Pará)

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Indien dans l’urne devant la machine à voter

Question :  la tenue justement, est-elle aussi rejettée par les plus jeunes ?

BG : oui, sauf chez les groupes plus éloignés et des plus récemment contactés. Chez les Indiens plus proches de notre civilisation, géographiquement et culturellement, la tenue vestimentaire traditionnelle est surtout portée lors des cérémonies. Mais on la porte aussi comme signe identitaire lors de revendications, soit pour une manifestation ou réunion en ville, soit pour bloquer une route, ou encore pour se rendre au siège de la fondation des Indiens à Brasilia, la Funai (équivalent du ministère des affaires indiennes). Porter les peintures corporelles et les plumes est toujours le signe que quelque chose d’important se passe ou va se passer. Même si depuis une quarante d’années environ, la plupart des Indiens avaient déjà adopté le short, bien plus pratique que le pagne, ils le portent avec les peintures, les plumes et les colliers traditionnels. Le short, ils l’ont aussi adopté sur exigence des missionnaires, pour une question de pudeur. Ainsi, peu à peu le short a fait partie de la tenue traditionnelle, ce qui doit bien énerver les puristes et ethnologues en quête d’authenticité !

Question :  le téléphone portable, est-il très présent ?

BG : il fait désormais partie de la panoplie de l’Indien moderne, et est un complément à l’ordinateur, il y a des moments où il est plus facile de communiquer par téléphone cellulaire. Les Indiens ne sont pas du tout à la traine, ils utilisent toutes les technologies nouvelles de communication, comme n’importe quel autre habitant de la planète. On a pas de chiffres sur le nombre de lignes téléphoniques détenues par les Indiens car ce n’est pas une question que l’on pose pour acquérir un abonnement ; mais lors des réunions et autres rencontres avec des Indiens, on voit, et on entend, qu’ils ont tous un portable, même s’ils portent les peintures et plumes traditionnelles.

Question :  est-ce la fin des cultures indiennes ?

BG : je crois que la fin a sonné depuis longtemps, en fait depuis que les blancs et leur civilisation les ont approché. La culture de l’Indien est directement liée à la nature, celle-ci disparaissant l’Indien perd forcément ses racines. Il lui faut donc se construire une nouvelle identité, loin des arbres et des animaux, et peut-être que les nouvelles technologies peuvent lui permettre de passer à un autre stade de son existence. Si le portable permet de communiquer avec d’autres Indiens, et dans leur langue, c’est une chance pour que cette langue survive. Et si par les réseaux sociaux les Indiens peuvent enfin s’exprimer et se battre à armes égales avec les blancs, c’est peut-être aussi une chance supplémentaire d’exister. Bien sûr reste à savoir jusqu’à quel point la nouvelle génération est prête à abandonner sa culture et son identité, si elle choisi de faire le vide pour devenir exclusivement « blanche », ces nouvelles technologies n’auront servies à rien.

Si l’Indien se sert de son portable pour commander une pizza aux quatre fromages, c’est qu’il ne restera pas grand chose du grand guerrier de la forêt.

indien smartphone

Indiens de générations différentes sur leur portables

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