Quand les Françaises vendaient leurs charmes au Brésil

cabaret francais

Dès le 19ème siècle, les prostituées françaises s’installent dans les principales villes du pays, elles y font commerce de leurs charmes, ouvrent des cabarets et deviennent le véritable vecteur de la mode et du chic français. Les « Francesas » ont tenu le haut du pavé de la prostitution pendant plusieurs décennies, avant d’être concurrencées par les « Polacas », ces esclaves blanches et juives venues d’Europe de l’Est…

Question : pourquoi des Françaises dans la prostitution au Brésil ?

Bruno Guinard : l’arrivée des prostituées françaises vers la moitié du 19ème siècle, correspond à la période « d’européanisation » et de modernisation du Brésil. A cette époque, ce grand pays tropical est gouverné par une élite blanche totalement tournée vers l’Europe, même ses monarques sont européens. Avec le développement économique, les centres urbains poussent comme des champignons, les nouveaux riches sont désormais citadins, même si la plupart tire leurs fortunes des grandes plantations. Pour être à la mode on est prêt à tout, et la mode à l’époque elle est dictée par les Français. Pour cette nouvelle élite brésilienne issue de la terre, la culture et l’éducation doivent être françaises. Ils ont de l’argent, ils sont avides de cette France lointaine qui leur fait découvrir le Champagne, le parfum, et les bonnes manières. Pour les « professionnelles » françaises, cette énorme demande est une véritable aubaine, elles vont s’établir au Brésil, s’y enrichir, et y transformer en profondeur cette société jusqu’ici archaïque. Ce sera d’autant plus facile pour elles, que les femmes blanches, donc les dames de la bonne société, sont quasiment inaccessibles en dehors du mariage. Pour les hommes,  ces blanches sont « exotiques », elles sont raffinées, parfumées, cultivées, elles sont « sortables », pouvant ainsi accompagner leur « clients » dans les salons et les restaurants à la mode, ce qui n’était pas concevable avec les noires et les métisses. Avec les Francesas, la prostitution se sophistique, fini les rues sombres et les bordels de fortune, les cabarets et les maisons closes voient le jour dans les principales villes.

Question : pourquoi les femmes blanches étaient inacessibles au Brésil ?

BG : la morale chrétienne voulait qu’elles soient immaculées, elles devaient se garder pour leur mari, et avant le mariage ce n’était même pas pensable. Les femmes blanches sortaient peu, lorsqu’elles le faisaient elles étaient toujours accompagnées d’autres personnes, souvent des dames de compagnie, elles étaient couvertes jusqu’aux chevilles, le visage caché par un petit voile qui descendait sur le chapeau. Elles n’avaient accès qu’à des lieux « décents », comme l’église, pas question pour elles d’aller au restaurant ou dans un bar. Les jeunes filles, vers 15 ans, étaient conduites dans des grands bals organisées par les familles, afin qu’elles y connaissent un prétendant, en général déjà choisi par les familles. Dans ce contexte, pour se divertir et se satisfaire sexuellement, il ne restait aux hommes que les esclaves et femmes de maison, ou les prostituées, qui étaient souvent aussi des esclaves. Aucune de ces femmes n’avaient la peau blanche.

Question :  a-t’on une idée du nombre de ces Françaises ?

BG : c’est impossible à savoir car bien entendu elles n’émigraient pas au Brésil comme prostituées. Elles auraient été déportées dès leur arrivée, surtout que dès 1880 les lois se durcissent contre le proxénétisme et la prostitution. Mais elles ont du être assez nombreuses pour qu’au début du 20ème siècle le Brésil s’inquiète du nombre de ces Françaises qui débarquent dans le pays, pour, officiellement, y ouvrir des restaurants, des salons de thé et des boutiques de mode. Le pays en alerte les autorités françaises, qui tentent de mettre en place un contrôle au départ. Mais ce sera peine perdue, la grande force de ces Françaises résidaient dans le fait qu’elles soient « indépendantes », se débrouillant comme de véritables femmes d’affaires.

En revanche, ce que l’on sait avec précision, c’est qu’elles étaient partout où il y avait de l’argent. On les retrouve même en pleine Amazonie, à Manaus et à Bélem, en plein boom du caoutchouc. Puis dans les nouveaux centres urbains de l’intérieur des terres, où l’agriculture est en plein essor, comme dans l’Etat de São Paulo. C’est d’ailleurs dans cette région, à Bauru exactement, que se tenait le plus grand cabaret du pays, dirigé par la plus célèbre des Francesas du Brésil, Mme Eny.

Question :  justement, qui étaient ces dames, étaient-elles connues et quand se termine leur « règne » ?

BG : tout le monde connaissait l’existence de ces lieux de rendez-vous chez les Francesas. Certains de leurs établissements portaient leur nom, comme celui de la mère Louise à Copacabana, ou encore celui de madame Eny, à Bauru. D’autres avaient des noms français, parfois évocateurs, comme « Au paradis retrouvé », à São Paulo, ou encore « le Bataclan », à Ilhéus, si souvent cité dans les romans de Jorge Amado. Madame Eny elle, a été incontestablement la plus célèbre et la plus influente de ces « dames ». Fille d’un Italien et d’une Française, émigrés à São Paulo en 1940, elle commence avec un petit hôtel pour rendez-vous intimes, puis dans les années 50 elle part sur le front pionnier de l’ouest de l’Etat, sur la route du Mato Grosso, et s’installe à Bauru. Son cabaret, la « Casa d’Eny » aura vu passer tout ce que le pays comptait d’hommes riches et influents, politiciens et hommes d’affaires, mais aussi d’artistes, de journalistes, de diplomates, et même d’invités étrangers et autres VIP de passage. Un compositor italien, au début des années 60, a même dédié une chanson à la Casa d’Eny qui fera le tour du monde, et sera repris en français par Sacha Distel, sous le nom de « la casa d’Irène ».

Commencé vers 1850, le règne des Francesas s’estompe vers la fin de la Belle Epoque, au début des années 1920, avec la concurrence des Polacas. Mais certaines restent actives jusque dans les années 60, car toutes ne baissent pas le rideau ! Mme Eny par exemple, fermera sa « maison » en 1980, après plus de 40 ans de règne.

Mère Louise Copabana

Entrée de « la mère Louise » à Copabana, années 1920

Question :  quelle influence avaient-elles réellement ?

BG : bien plus qu’on ne l’imagine. Tout d’abord, leurs « maisons » étaient aussi le rendez-vous des hommes influents de la politique et de la finance. Bien des décisions se prenaient autour des coupes de Champagne, que servaient très élégamment les demoiselles du lieu. Madame Eny, par exemple, chez laquelle se retrouvaient ministres, gouverneurs, et même présidents, ou autres politiciens de poids, savaient parfaitement organiser ces rencontres en fonction des intérêts de ses clients, mais aussi des siens, puisque malgré plusieurs tentatives de la justice de fermer son établissement, jamais aucune n’a pu aboutir. Madame Eny n’avait qu’à passer un coup de fil pour que tout s’arrange.

Mais là où les Francesas ont joué le plus grand rôle, c’est sur les moeurs. En plus de dicter la mode et les bonnes manières (ce qui pourrait sembler paradoxal), elles prenaient en charge l’éducation sexuelle des jeunes hommes de bonne famille. C’est le père du garçon, qui accompagnait lui-même son fils pour l’initier aux plaisirs charnels, et cela bien avant même qu’il se marie. Pour ceux qui n’avaient pas les moyens, les garçons faisaient leurs premières armes avec les employées de maison. L’accès aux Françaises marquaient donc la frontière sociale entre les classes, d’un coté ceux qui pouvaient se les payer, et de l’autre les exclus du « beau monde », ceux pour qui ces dames restaient dans le domaine du fantasme. Les nouveaux riches, toujours avides de grimper les échelons de la société, fournissaient ainsi le plus grand contingent de clients à ces dames.

Question :  que reste-t’il aujourd’hui de cette influence ?

BG : elles ont peut-être permis qu’on ait relativement bien accepté que l’homme aille satisfaire sa sexualité ailleurs qu’à la maison, ou encore qu’il entretienne des relations extra-conjugales. Ce qui n’est d’ailleurs pas propre au Brésil, lui aussi société machiste, mais ici cet aspect des moeurs s’est imposé par la présence des Françaises. Ce sont elles qui ont facilité ce genre de rapports, en servant « d’échappatoires » à la rigidité de la morale chrétienne, elles ont permis que la société « s’arrange » de ses propres paradoxes. Cela n’a été possible et accepté, que par le fait qu’elles véhiculaient un modèle, celui de la culture française, considérée à l’époque comme « supérieure ». Bien sûr on a volontairement, ou hypocritement, confondu les choses, le chic, la mode, la sophistication, la légéreté des moeurs, la culture. Ces Francesas restent en tout cas gravées dans la mémoire collective des Brésiliens, et parfois dans le langage, ici le mot rendez-vous (en français dans la langue brésilienne) a conservé son sens intime et exclusivement coquin.

prostituée de luxe

Prostituée de luxe avec sa servante (Rio, années 20)

Question :  elles étaient donc très bien acceptées par la société brésilienne ?

BG : elles l’étaient surtout par les hommes. Ne nous y trompons pas, les femmes vertueuses et les épouses, alliées au clergé, leur menaient une lutte acharnée. Mais comme c’est toujours les hommes qui avaient le dernier mot, en général les remues-ménages n’allaient pas très loin. Du coté des autorités, on les surveillait ; mais là aussi les commandes étaient aux mains d’hommes, dont la plupart n’avait aucune envie de voir les « dames » boucler leurs valises. Tout va donc cohabiter à peu près paisiblement jusqu’à la fin du 19ème siècle, quand une nouvelle vague de prostituées va venir bouleverser la donne.

chambre d'époque du cabaret

Chambre d’époque du cabaret le « Bataclan » à Ilhéus (Bahia)

Question :  les Polacas, blanches, juives et esclaves, c’est ça ?

BG : en effet, comme évoqué en haut de texte, de nouvelles prostituées venues d’Europe de l’Est vont déferler sur le Brésil. Cette fois, à l’inverse des Françaises, elles ne viennent pas en « indépendantes », elles sont le fruit d’un véritable trafic de jeunes filles en provenance de toute l’Europe de l’Est. Cette « traite des blanches » est organisée et contrôlée par des Juifs, qui installés en Europe et au Brésil, vont fortement supplanter les Françaises. Les jeunes filles étaient recrutées dans les familles les plus démunies et dans les communautés les plus menacées par l’antisémitisme en Europe de l’Est, surtout en Russie et ses zones d’infuences, comme l’Ukraine, la Bielorussie, puis la Pologne, la Roumanie, la Hongrie, etc. Des femmes plus âgées faisaient sur place les contacts, passaient dans les familles y faisant miroiter une vie de rêve aux Amériques. Ayant gagné la confiance de la famille, ces femmes obtenaient que l’aînée des filles la suive aux Amériques. D’autres femmes prenaient le relais sur les bateaux d’émigrés, car il était interdit aux jeunes filles de voyager seules, et au Brésil elles n’étaient acceptées que dans des cas d’adoption par une famille. C’est lá que les réseaux sur place entraient en jeu, en proposant des familles d’accueil pour les jeunes filles ; ces familles bien entendu faisaient partie des réseaux. Une fois débarquées au Brésil, ou parfois à Buenos Aires pour être ensuite acheminer vers le sud du Brésil, elles étaient placées dans des bordels pour y faire leur éducation. Controlées par les proxénètes, elles n’avaient plus aucune chance de s’en sortir, elles devaient « travailler » pour eux jusqu’à ce qu’elles soient trop défraîchies pour plaire aux clients. Elles finissaient en général dans la rue, pauvres et rejettées par tous. Comme ces filles venaient des pays de l’Est de l’Europe, on les appelaient Polacas, mais ce qui est intéressant, c’est qu’au début, pour reprendre le « label » bien implanté de la Francesa, les proxénètes les présentaient elles aussi comme des Françaises. Certaines, celles qui semblaient avoir le meilleur potentiel, avaient même transitées par Paris pour y apprendre quelques bribes de français et de bonnes manières. Au Brésil, comme ces filles avaient la peau blanche et parlaient une autre langue, on ne faisait pas la différence avec les vraies françaises, d’autant plus qu’elles les imitaient. Elles étaient en quelque sorte des contrefaçons !

Question :  et ce trafic a duré jusqu’à quand ?

BG : jusque dans les années 30, période à laquelle le gouvernement autoritaire du Brésil interdit l’entrée de juifs dans le pays. La traite des Polacas a donc duré une quarataine d’années. Si, jusqu’à la fin de la Belle Époque, comme on l’a vu, les proxénètes les font se confondre avec les Francesas, ensuite, ayant sans doute fait leurs preuves « professionnelles », et désireux de les imposer comme une nouveauté, ils les distinguent clairement comme Polacas. Si cette stratégie a bien fonctionné commercialement, elle a aussi permis de mieux identifier les réseaux et de les combattre. C’est la Seconde Guerre Mondiale qui met fin à cet odieux trafic.

Question :  les Polacas n’avaient donc pas les bras aussi longs que les Francesas ?

BG : il y avait une grosse différence entre les deux  prostitutions, l’une était juive. Si les Françaises étaient livrées à elles-mêmes et s’inséraient dans une société installée dans le pays depuis toujours, les juives, quant à elles, étaient victimes d’organisations mafieuses clairement dominées par des juifs, ce qui aux yeux de la communauté juive, récemment installée, était inacceptable. Cette communauté ne voulait en aucun cas être assimilée à ce trafic et à la prostitution, ce qui aurait été une entrave à son insertion dans le pays, elle voulait montrer une bonne image des juifs et aussi faire respecter leur morale. C’est donc cette communauté qui a été la plus active dans le combat de ces réseaux. Ensuite, dans les années 40, donc après la traite, la communauté juive a tout fait pour se démarquer des Polacas qui, pour la plupart étaient restées actives, il fallait que tout soit bien clair, qu’on ne fasse pas l’amalgame entre les juifs et la prostitution. Les Polacas n’avaient donc aucun accès à la communauté, ni à ses cérémonies, ni à ses quartiers de prédilection. Les Polacas étaient sous haute surveillance, et même interdites de sépultures dans les cimetières juifs. Ce n’est que très récemment, que des recherches ont été entreprises et qu’une poignée d’intellectuelles juives du Brésil, a réussi à identifier des tombes et a faire transférer les restes des Polacas dans des cimetières juifs.

polacas annees 20
polocas anees 20

Polacas dans les années 20

Question :  et des Polacas, qu’en reste-t’il aujourd’hui ?

BG : pour les Brésiliens à peu près la même chose que pour les Francesas, et aucun d’entre eux se rappelle que ces filles ont été des victimes. Pour la communauté juive, si par le passé elles étaient gênantes pour l’intégration des juifs au Brésil, aujourd’hui elles font plutôt l’objet de recherches, qui étaient ces filles, dont on a jamais su qui elles étaient exactement, c’est la question qui revient le plus souvent. Enfin, comme pour les Francesas, ces Polacas ont laissé un mot dans la langue brésilienne, le cafetão, ce qui veut dire le proxénète ou le protecteur de la prostituée. Ce mot vient de caftan, mot qui désigne le manteau noir des juifs ashkénases, ceux-là même qui étaient à la base des réseaux de prostitutions.

En tout cas, dans le Brésil d’aujourd’hui il faut faire attention, sans les Francesas et sans les Polacas, il n’est pas recommandé d’y prendre un rendez-vous avec un cafetão !

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