Les Sambaquis

Des montagnes de coquillages, amassés il y a des milliers d’années par un mystérieux peuple côtier du Brésil, font, depuis quelques temps, l’objet d’intenses recherches. Pour le pays, il est enfin question de découvrir sa préhistoire et en finir une bonne fois pour toutes avec l’idée reçue que tout a commencé avec l’arrivée des Portugais.

Questions : ces sambaquis ont été découverts quand ?

Bruno Guinard : en tant que vestiges archéologiques ils sont connus des Brésiliens  depuis le 19ème siècle. Avant, les colonisateurs portugais les connaissaient aussi puisqu’ils ont été les premiers à les détruire pour les utiliser comme matériau de construction, mais ils n’avaient aucune notion de que ces montagnes de coquillages signifiaient. Avant l’arrivée des Portugais, les Indiens Tupi-Guaranis les connaissaient aussi, puisque ce sont eux qui ont conquis les côtes brésiliennes.  Au 19ème siècle des recherches archéologiques ont été entreprises, mais ce n’est qu’à la fin du 20ème qu’elles commencent à apporter quelques réponses. Plus près de nous, depuis une quinzaine d’années environ, d’autres découvertes sont venues étayer de nouvelles théories. Grâce aux nouvelles technologies, les recherches avancent à grands pas, nous sommes donc à la veille d’une véritable relecture de l’existence des sambaquis et par conséquent de la préhistoire brésilienne.

Questions : les Sambaquis, les Tupi-Guaranis, puis les Portugais, comment ça se partage dans le temps?

BG : les Portugais sont arrivés au Brésil, sur les côtes de Bahia, en 1500. A leur arrivée, ces côtes étaient habitées par un grand peuple, les Tupi-Guaranis, divisés en de nombreuses tribus. Probablement entre cinq et mille ans avant l’arrivée des Portugais, les Tupis-Guaranis sont venus de l’Amazonie pour conquérir et peupler le littoral. Ils ont donc été confrontés aux habitants des côtes, dont on ne sait presque rien, sinon qu’ils ont érigé ces montagnes de coquillages, dont certaines remontent à plus de 5.000 ans. Sur la base d’indices archéologiques, certains chercheurs pensent qu’il existe des sambaquis de plus de 9.000 ans, mais qui auraient disparu devant la montée des eaux. Au Brésil en tout cas le plus ancien sambaqui, découvert sur un îlot du sud du pays, date de 8.000 ans. Il fait aujourd’hui l’objet d’intenses recherches.

Quant aux rencontres humaines, il y en a eu deux fondamentales, la première entre les Tupi-Guaranis et le peuple des sambaquis, et la seconde, à partir du 16ème siècle, entre les Portugais et les Tupis-Guaranis. Ce que l’avancée des recherches peu apporter c’est une lumière sur ce qui s’est passé d’une part entre les Tupi-Guaranis et le peuple des sambaquis, mais aussi et surtout ce qui s’est passé avant ; le peuple des sambaquis était-il seul au Brésil, n’a t-il pas lui aussi été confronté à un autre peuple qui était là avant lui ? Il va falloir mieux connaitre la préhistoire brésilienne pour répondre à cette question, mais l’on sait déjà, grâce à de récentes découvertes, qu’un peuple plus ancien existait au Brésil avant les sambaquis.

sambaqui sud brésil

Sambaqui du sud du Brésil

Questions : ils ne seraient donc pas les premiers vestiges humains du Brésil ?

BG : en 1998, des scientifiques brésiliens ont daté les ossements d’une femme, découverts dans le Minas Gerais, de 11.500 ans. Cette découverte a été une véritable révolution car le type physique de cette femme ne s’apparente pas aux Indiens, mais est proche de celui des Aborigènes d’Océanie ou des Buschmans du Kalahari. Plus récemment, en 2007, d’autres restes humains, cette fois d’une jeune homme, ont été trouvés dans l’Etat de São Paulo, et ont été datés de 10.000 ans. Ce jeune n’appartiennent pas non plus à la famille asiatique, comme les Indiens, mais est du même type que la femme découverte dans le Minas Gerais. Le plus curieux est que les restes de ce jeune homme gisaient dans un sambaqui, cette fois en pleine jungle, sur une île près de l’embouchure d’un fleuve. Comme on a commencé à découvrir des amas de coquillages près des eaux douces, cela n’a rien de nouveau, mais ce que l’on ignore c’est le lien que pouvaient avoir ces humains de l’intérieur des terres avec ceux des côtes. Les résultats des recherches sur le squelette du jeune homme, prouve qu’il n’appartenait pas au peuple des sambaquis. Pourtant, sa culture est similaire à celle des peuples des sambaquis des côtes. Ces deux peuples ont-ils cohabité, ou les groupes négroïdes auraient-ils disparu face à l’arrivée des groupes asiatiques ? Ce que l’on sait c’est que le type asiatique n’apparait qu’à partir de 8.000 ans au Brésil, tous les restes humains datés d’avant cette période avaient le type physique négroïdes, comme ce jeune et comme la femme du Minas Gerais.

Questions : autrement dit il y aurait eu un peuple primitif au Brésil avant les Indiens ?

BG : oui un homme préhistorique, dont on sait, grâce aux peintures rupestres retrouvées dans le nordeste et au Minas Gerais, qu’il aurait cohabité avec la mégafaune (qui s’éteint il y  a 10.000 ans). Aujourd’hui, les preuves sont là, ce qui manque c’est rassembler les pièces pour établir une théorie sérieuse sur la présence de ces humains antérieurs aux Indiens. Auraient-ils eux aussi peuplé les Amériques en passant par le détroit de Béring, qui reste jusqu’ici la théorie la plus acceptée, et dans ce cas ils y auraient précédé les Indiens, ou sont-ils venus par les océans ? On sait que le peuple des sambaquis connaissait la navigation, en plus de vestiges d’embarcations, on a retrouvé des os de baleines et de requins lors des fouilles, ce qui implique qu’ils chassaient et pêchaient au large. L’homme préhistorique du Brésil a-t’il été « délogé » par les Indiens des sambaquis ?

Animaux de la mégafaune brésilienne

Animaux de la mégafaune brésilienne

Questions :  les peuples des sambaquis ont-ils été incorporés aux Tupi-Guaranis ?

BG : les Tupi-Guaranis, aujourd’hui disparus, ont été en contact avec les premiers Européens, on les connait donc suffisament pour savoir qu’ils étaient un peuple guerrier et cannibale. L’expansion par la guerre leur a permis de conquérir un gigantesque territoire qui s’étendait du nord au sud du pays. Devant une telle puissance, les peuples des sambaquis, qui semblaient plutôt pacifiques, n’ont certainement pas pu résister. Il n’est donc pas exagéré de parler d’extermination, d’autant qu’on a retrouvé aucune trace de fusion de leur culture avec celle des sambaquis, que ce soit  au niveau de l’alimentation, des techniques de chasse et de pêche, des rites funéraires, ou de l’habitat. Même le mot sambaqui, que l’on utilise jusqu’à aujourd’hui, est un mot tupi, qui signifie amas de coquillages.

Questions : comment se présentent les Sambaquis, où sont-ils, sont-ils communs ?

BG : on en a identifié près de 950 sur tout le littoral brésilien, dont la majeure partie se trouve dans le sud du pays. Les lieux de prédilection des groupes humains qui les ont érigé sont les côtes découpées, avec des îles, des forêts, des criques et des embouchures de fleuves. Ainsi, on ne trouve pas de sambaquis sur les longues côtes de sable du nordeste, plutôt désertiques et avec un arrière-pays lui aussi pauvre en diversité. Ceci confirme que ce peuple ne vivait pas exclusivement de la mer, il chassait le gibier terrestre et récoltait des fruits et baies dans l’intérieur des terres. La taille des sambaquis était très variable, ils pouvaient n’avoir que quelques mètres de hauteur, et les plus grands atteignaient plus de 70 mètres avec des extensions au sol de plus de 600 m. Dans ce cas, ce sont des sambaquis qui ont été accumulés sur plusieurs siècles, certains sur plus de 900 ans. Mais la plupart ont perdu de leur taille originale, aujourd’hui les plus communs n’ont que quelques mètres de hauteur, en général de 4 à 8 m.

Ils sont essentiellement formés par des coquillages, qui constituaient la base de l’alimentation de ce peuple. On a longtemps cru que les sambaquis n’étaient que des amas de ces restes d’aliments, mais avec les fouilles on y a découvert de nombreux ossements humains, toujours placés selon des rites funéraires complexes. On a aussi mis à jour des vestiges d’habitations, et une multitude de restes d’objets, comme des poteries, des pointes de flèches, hameçons, mais aussi d’embarcations ; les sambaquis étaient donc bien plus que des « décharges » pour ces groupes qui les habitaient, ils sont le témoin d’une vaste utilisation et d’une culture sophistiquée.

stratifications
reste poteries

Stratifications et restes de poteries d’un sambaqui

Questions : les Sambaquis n’existent qu’au Brésil ?

BG : sambaqui est le nom brésilien pour ces amas de coquillages anciens, mais on en trouve un peu partout dans le monde, en étant toutefois plus communs sur les côtes atlantiques. Mais c’est au Brésil qu’on trouve les plus grands amas de coquillages au monde, certains encore aujourd’hui avec 30 mètres de hauteur. Les plus anciens sambaquis ont été trouvés en péninsule ibérique, où ils ont été érigés au Paléolithique Moyen (entre 45 000 et 10.000 avant J.C), et les plus récents sont ceux des Amériques, dont le Brésil, où les derniers ont été érigés vers 1.000 avant l’arrivée des Portugais. Le plus ancien du Brésil date de 8.000 ans. Ce qui est fascinant c’est que malgré les giganstesques distances qui les séparent et aussi les périodes, il existe une certaine homogénité entre ces amas de coquillages, ce qui s’explique sans doute par les similitudes du milieu où ils sont placés, à savoir les côtes. Cela ne prouve en rien que les peuples du nord de l’Europe (la Scandinavie est un des lieux où les amas de coquillages sont les plus nombreux), avaient des liens avec les peuples indiens des sambaquis des Caraïbes ou du Brésil. Mais cela confirme la théorie que les côtes ont été d’importants lieux de migrations et de passage pour les premiers peuples, quelque soit le continent.

vestiges humains

Vestiges humains mis à jour sur un sambaqui au sud du Brésil

Questions : a-t’on trouvé suffisament de vestiges dans les sambaquis pour mieux connaitre cette population ?

BG : sur un unique site à Santa Catarina dans le sud du pays, les archéologues ont trouvé 42.000 squelettes. Il s’agit d’un sambaqui qui a été érigé sur plus de 900 ans, ce qui explique le si grand nombre de restes humains. Des milliers de vestiges ont été mis à jour, on a ainsi découvert que les sambaquis n’étaient pas fait uniquement de coquillages, même si ça reste leur base, on y a retrouvé de grandes quantités d’os d’animaux marins, mais aussi terrestres. Beaucoup de fragments de poteries, dont certaines finement décorées témoignent d’un sens esthétique développé. Par ailleurs, des vestiges d’habitations apportent des informations de toute première importance, grâce à elles on apprend que ce peuple était sédentaire et que certains sambaquis étaient habités par des groupes importants, entre 100 et 200 personnes. On apprend aussi que ce peuple enterrait ses morts sur son propre lieu d’habitation. La compostion chimique des amas de coquillages permet une excellente conservation des matières, les squelettes sont donc en parfait était, ainsi que tous les autres vestiges.

Questions : n’est-ce pas étrange de vivre sur des restes d’alimention ?

BG : les sambaquis fournissaient beaucoup d’avantages. Tout d’abord, les coquillages et les os sont des matières propres, tout avaient été nettoyé, il n’y avait donc pas de mauvaises odeurs, rien n’étaient en décomposition, pas même les corps enterrés puisque la composition de ces amas permet une fossilisation des matières. Comme ces amas sont secs, il est impossible pour les moustiques d’y déposer leurs larves. Les sambaquis fournissaient donc un habitat sain. D’autre part, ces amas sont pauvres, pas de végétation, pas de faune, ce qui éloigne les animaux nuisibles. Les sambaquis étaient aussi souvent très hauts, ce qui permettait d’observer ce qui se passe dans les environs, probablement ils étaient des endroits idéaux pour scruter le large et voir s’approcher les grands animaux marins.

cotes sambaquis
femme minas gerais

Paysage typique des côtes des sambaquis et visage de la femme du Minas Gerais (11.500 ans)

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