Le Brésil et les réfugiés syriens

Avec plus de dix millions de descendants de Syro-libanais sur son sol, le Brésil est le pays des Amériques qui accueille aujourd’hui le plus de réfugiés syriens. Ils y sont actuellement près de 8.000 et l’accélération des démarches mise en place par les autorités brésiliennes devraient permettre d’en accueillir un plus grand nombre dans les prochains mois.     

Question : on a entendu dernièrement la présidente du Brésil dire que son pays accueillerait des réfugiés « à bras ouverts », qu’en est-il ?

Bruno Guinard : c’est en effet ce qu’a dit la présidente Dilma Rousseff pendant les commémorations du 07 septembre dernier (jour de l’indépendance) à Brasilia. La communauté internationale a entendu cela comme un pas en avant dans l’accueil des réfugiés, mais dans les faits, le Brésil accueille déjà des réfugiés syriens, et cela depuis le début du conflit en Syrie. Ce n’est donc pas une nouveauté. Ce qui va changer c’est que les démarches administratives vont être simplifiées, en particulier pour ceux qui demandent un visa auprès des consulats du Brésil dans les pays de transit. Le problème avec le Brésil, pays signataire de la Convention de Genève, c’est la partie pratique, à savoir : comment acheminer les réfugiés jusqu’ici ? La totalité de ceux qui sont arrivés dans le pays, sont venue en avion, sur des lignes commerciales. Des billets qui coûtent chers. Seuls ceux qui en avaient les moyens ont donc pu arriver au Brésil, certains il est vrai se sont fait aider par des proches déjà installés dans le pays. Mais si le Brésil ne fait pas un effort, ou ne cherche pas d’aide pour mettre en place un transport plus massif, le nombre de réfugiés restera faible.

Question :  que devrait faire le Brésil dans ce sens?

BG : je pense à l’affrétement de navires depuis certains ports de la Méditérranée, soit militaires soit civils. Ça permettrait d’en acheminer plusieurs milliers à la fois. Pourquoi ne pas affréter un navire de croisière, ou même demander une aide à ces grands croisiéristes qui fréquentent déjà les côtes du Brésil avec des touristes. A l’époque des grandes migrations vers le Brésil on trouvait des moyens, on devrait en être capable aujourd’hui.

Question :  le Brésil en a t’il les moyens et les structures ?

BG : oui, les moyens financiers pour affréter des bateaux existent, mais cela demande une volonté, une organisation et une logistique, que le Brésil n’a pas. Son autre gros problème c’est en effet le manque de structures d’accueil. Ce sont en général les associations caritatives (dont Cáritas est en tête de l’aide aux refugiés au Brésil), religieuses et humanitaires qui se chargent de les accueillir. Parfois elles sont aidées par des municipalités, mais c’est rare. Le plus souvent, ces réfugiés syriens sont accueillis par des familles d’origine syrienne, en tout cas pour ceux qui ont gardé des liens familiaux. L’Etat en revanche n’a rien mis en place, s’il se dit favorable à l’accueil, il ne s’en donne pas les moyens ; problème qui n’est d’ailleurs pas propre aux Syriens, mais pour tous les réfugiés.

Question : pourquoi y-t’il autant de Syriens au Brésil ?

BG : la communauté d’origine syrienne est aujourd’hui d’environ trois millions. Elle est le fruit d’une longue histoire d’émigration, qui commence à la fin du 19ème siècle pendant le cycle du caoutchouc en Amazonie. Sur tous les sites d’extraction du latex, en général le long des rivières, des petites villes s’étaient construites. Il fallait donc du commerce pour approvisionner leurs habitants, ce sont les Syriens, ou Syro-libanais qui s’en sont chargés. Après la fin du cycle du caoutchouc, dans les années 1910/20, ces « Turcos » comme on les appelaient ici, se sont déplacés vers Rio de Janeiro, où là encore ils ont fondé des commerces. Puis ensuite, à São Paulo, qui dès les années 30 a connu un grand boom industriel et un afflux important de population. Si on compte aussi les Libanais, qui ont suivi le même parcours et n’ont, quant à eux, jamais cessé d’émigrer au Brésil, la communauté syro-libanaise est aujourd’hui d’environ dix millions.

Question :  pourquoi les appelait-on des Turcs, étaient-ce péjoratif ?

BG : c’est que jusqu’à la fin de la Première Guerre Mondiale, la Syrie et le Liban était sous domination ottomane. Les Syro-libanais arrivaient donc au Brésil avec des passeports turcs, ce nom est resté. Ensuite, il y avait aussi une grande confusion entre Libanais et Syriens, car cette région, sous mandat français jusqu’en 1945, en fait ne faisait qu’une. Elle était divisée en plusieurs sous-régions administratives, mais ni la Syrie ni le Liban n’existait comme nation. Le nom de Syro-libanais vient peut-être aussi de leur langue commune, l’arabe syro-libanais.

Question :  quelle relation entretient le Brésil avec la Syrie ?

BG : leur relation a toujours été très proche, surtout en raison de l’importante communauté installée au Brésil. Il s’agissait jusqu’ici, de liens plutôt amicaux et culturels que commerciaux, car leurs échanges à ce niveau sont restés assez insignifiants. Lula et Bachar el Assad entretenaient de bonnes relations, le Brésil de Lula (proche aussi de l’Iran) ayant appuyé par son vote à l’ONU la restitution du plateau du Golan par Israël. D’autre part, Lula avait proposé un accord de libre-échange entre les deux pays et une adhésion de la Syrie à l’OMC. Dilma Rousseff a ensuite continué sur la même ligne, mais l’an passé, celle-ci s’est soudainement démarquée de cette position en votant la résolution du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, qui condamne le gouvernement de Bachar el Assad et les groupes armés qui participent au conflit.

lula bachar el assad

Lula et Bachar el Assad en 2010 à Brasilia

Question :  comment se passe l’intégration de ces refugiés et quel avenir pour eux au Brésil ?

BG : le Brésil est un des rares pays qui n’attend pas l’analyse des demandes d’asile pour délivrer des papiers. Une fois reçus auprès des services de la Police Fédérale, les refugiés obtiennent une carte de séjour et un permis de travail. Cela facilite énormément l’intégration car ils peuvent ainsi travailler immédiatement. Bien sûr le rendez-vous avec la Police Fédérale peut être long à obtenir, tout dépend de la ville où ils se trouvent (on échappe difficilement à la burocratie brésilienne !). Par ailleurs, il y a la barrière de la langue, mais souvent pour commencer ils font des petits boulots simples et manuels, parfois même dans les magasins et commerces des descendants syro-libanais. Ceux qui dominent bien l’anglais et ont une bonne formation technique, peuvent intégrer des grandes sociétés qui oeuvrent dans leur domaine. Le Brésil a d’immenses carences en main d’oeuvre spécialisée, ces refugiés, dont la majeure partie semble bien formée, sont donc assurés d’y trouver un emploi.

Question :  dans le passé les Syro-libanais semblent s’être bien intégrés au Brésil, est-ce la même chose aujourd’hui ?

BG : le Brésil est un pays qui s’est construit et est devenu une grande puissance industrielle grâce à l’émigration, tout comme la plupart des jeunes et grands pays, comme le Canada, les Etats-Unis, l’Argentine, ou encore l’Australie. Il n’y a donc aucune raison à ce que l’arrivée de nouvelles populations soit aujourd’hui un problème ; au contraire, comme expliqué plus haut, le Brésil a besoin de gens qualifiés, il a de l’espace et des ressources et un réel potentiel de développement. Alors, même si la croissance est en panne actuellement, les bases sont bien lá. La différence avec le passé, c’est que les Syro-libanais venus au Brésil à l’époque de l’empire ottoman et tout au long du XXème siècle, étaient quasiment tous chrétiens. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, les nouveaux venus sont musulmans. On ne sait donc pas comment va se passer leur intégration dans un pays essentiellement chrétien, mais tout porte à croire que cela se fera sans problème, car il n’y a au Brésil aucun fanatisme religieux, dans ce domaine c’est la tolérance qui domine. De plus, ces réfugiés syriens ne sont pas des extrêmistes. Et enfin, le Brésil est un pays qui a une faculté d’intégration totalement inédite, presque magique. Ici on devient Brésilien dès la seconde génération, et cela se fait sans aucune imposition, de façon très naturelle et spontanée.

Question :  comment réagit la population brésilienne, est-elle favorable à l’accueil de refugiés ?

BG : le Brésil n’échappe pas à la règle qui semble être celle de tous les pays occidentaux, une partie de la population approuve, une autre est contre. Il existe toujours une grande confusion dans la tête des gens, ils confondent réfugiés et émigrés. Dans ce cas précis des Syriens, qui sont des réfugiés car ils fuient la guerre, il est évident que c’est la solidarité qui devrait l’emporter sur n’importe quelle autre réaction. Pourtant il y a une bonne partie de la population qui ne comprend pas comment on accepte ces étrangers alors que les Brésiliens eux-mêmes sont plongés dans une crise profonde. Cette réaction est quand même la plus courante, j’ai pu le vérifier aussi sur les réseaux sociaux et dans les médias. Ceci dit, quand on explique clairement ce qui se passe, les gens comprennent et changent d’opinion. Il y a donc tout un travail d’information à faire au niveau des médias et des institutions. Il n’y a que comme ça que la population y deviendra plus favorable ; et c’est maintenant qu’il faut le faire, avant que cet accueil des refugiés ne soit ratrappé par le jeu politique. On entend déjà des sons de cloches qui disent que la présidente du Brésil essaie de détourner l’attention en s’occupant des réfugiés, ou bien encore qu’elle est aveugle ou suicidaire en les acceptant alors que le pays s’enfonce chaque jour un peu plus dans le marasme. Voilà, c’est ça l’ambiance, très probablement la même que dans beaucoup d’autres pays d’accueil. Ceci dit, au Brésil il n’existe aucune réaction violente envers les réfugiés, personne ne manifeste contre leur accueil, et quand ils sont sur place la tendance est plutôt à la solidarité, rejoignant ainsi le discours de la présidente « le Brésil les accueille à bras ouverts », ce qui ici nous rappelle la statue du christ rédempteur qui ouvre ses bras sur la ville de Rio…

syriens au bresil

Retrouvailles familiales de Syriens au brésil

 

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