La Confrérie de la « Boa Morte » (la bonne mort)

Dans l’une des plus anciennes confréries du Brésil, la Irmandade da Boa Morte, la « bonne mort » signifie accompagner les mourants dans leurs derniers instants de vie, et surtout leur donner un enterrement digne ; une mission qui prenait tout son sens à l’époque de l’esclavage et qui a réussi à traverser les époques.

Question : d’où vient cette confrérie de la bonne mort ?

Bruno Guinard : ses origines se perdent dans le temps, à l’époque coloniale et de l’esclavage. Généralement tout le monde s’accorde pour dire qu’elle fut identifiée dans les 1820, car c’est le moment où l’on en trouve les premières mentions écrites. Au début, on sait qu’elle a commencé à Salvador de Bahia, où elle s’est très vite fixée dans l’église de la Barroquinha, aux abords de l’actuel centre historique. Aujourd’hui, la confrérie n’existe plus que dans la petite ville de Cachoeira (à 116 km de Salvador), ancien centre agricole de la canne à sucre, qui, à l’époque, concentrait un grand nombre d’esclaves. Il s’agit d’une organisation que l’on peut qualifier d’afro-catholique, tant elle est liée à la fois au candomblé et au catholicisme. Ce qui interpelle surtout, c’est le dynamisme et la survivance de cette confrérie, qui a bravé tous les interdits et repoussé toutes les frontières des préjugés et des règles établit.

Question : tu peux expliquer  ?

BG : d’abord, en ce début de 19ème siècle et principalement après l’indépendance du Brésil en 1822, époque où surgit un grand nombre de confréries, il n’y en a quasiment aucune pour les femmes ; celles-ci pouvant les intégrer, mais toujours comme dépendantes de leur époux. La Boa Morte va bouleverser tout ça en créant une confrérie de femmes, de surcroît de femmes pauvres et noires, donc descendantes d’esclaves, ou ex-esclaves elles mêmes. Dans la société de l’époque c’est une vraie révolution, à la fois féministe, mais aussi raciale et sociale.

Ensuite, il a fallu braver l’interdit catholique. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque le catholicisme est religion d’Etat au Brésil et qu’elle ne tolèrait en aucun cas le candomblé, religion animiste considérée comme un culte diabolique (voir article sur ce blog).  Pourtant, au sein des descendants d’Africains, les cultes animistes survivent et se propagent. Pour cela ils « maquillent » leurs croyances en vénérant des saints catholiques, sous lesquels en réalité ils pratiquaient les cultes à leurs divinités. Ces esclaves, aidés d’ex-esclaves et de leurs descendants, vont même jusqu’à construire des églises pour leur usage, car les églises catholiques en général ne les acceptaient pas. C’est ainsi que nous avons à Salvador de Bahia, l’église du Rosario dos Homens Pretos (le Rosaire des hommes noirs), et aussi celle de la Barroquinha, citée plus haut. Le fait d’avoir leurs églises, permettait aux esclaves de prouver leur dévotion au catholicisme, à travers laquelle ils espéraient un traitement plus clément, mais aussi de mieux cacher la pratique de leurs propres cultes.  Les femmes de la Boa Morte ont donc réussi cette prouesse de s’implanter comme confrérie catholique, tout en étant adeptes du candomblé.

Question : par quel biais le catholicisme ?

BG : par leur dévotion à la Vierge Marie, dont elles sont devenues de vraies fidèles et sur laquelle elles comptaient pour les aider dans leur mission. Leur but était de mettre en place une organisation qui s’activerait à fournir aux esclaves un enterrement décent, digne de tout chrétien. Sans cela, les esclaves étaient enterrés comme des indigents, sans aucune bénédiction. Mais la « bonne mort » englobe aussi ce qui précède les funérailles, car pour les adeptes des cultes africains, la mort n’a pas l’aspect tragique qu’elle a chez les catholiques. Pour eux la mort n’est qu’une suite dans une succession de réincarnations. C’est donc plus une fête qu’un drame. On retrouve ici toute la force du syncrétisme religieux qui caractérise la Boa Morte, d’une part on accompagne l’âme, ou l’esprit, du mourant et défunt vers sa prochaine incarnation, et de l’autre on donne à son corps un enterrement chrétien.  En plaçant leur dévotion sur la Sainte Vierge, les femmes de la Boa Morte touchaient au symbole très fort de Marie, mère de ce Christ à l’agonie sur la croix, qui rappelle directement la soufrance des esclaves. Puis Marie, en mère des douleurs qui prend sur ces genoux son fils descendu de la croix, et l’accompagne jusqu’au tombeau. Tout cela s’assimile à la mission de la confrérie.

Procession de la Boa Morte, la Vierge est portée dans les rues de Cachoeira

Question : la procession sur la photo ci-dessus, est à quelle date et est-elle publique  ?

BG : comme il s’agit d’une dévotion à la Vierge Marie c’est bien autour du 15 août qu’ont lieu les fêtes de la Boa Morte, qui culminent généralement le 15 (Assomption),  avec la procession. Mais les festivités s’étendent tout au long du mois d’août, des groupes de musique et danse, dont la Samba de Roda (samba ancienne qui est à l’origine de tous les types de samba du Brésil) , se présentent dans la ville. C’est aussi l’occasion de voir les différents costumes des soeurs de la confrérie, qui en changent à chaque type de cérémonie. On peut aussi y déguster des mets locaux que l’on vend dans la rue ou sur des petits stands, et enfin, il y a de nombreuses festivités sur les Terreiros de Candomblé. Tout cela est public et se déroule dans la rue, en revanche il est plus difficile d’accéder aux fêtes de candomblé, qui sont plutôt réservées aux adeptes. Mais on peut s’y faire introduire assez facilement, sauf pour certains rituels très spécifiques, qui peuvent être très secrets. Autour du 15 août, la petite ville de Cacheira est prise d’assaut par les visiteurs qui viennent de tout le pays et même de l’étranger. La Boa Morte est ainsi devenue une fête aussi très touristique.

confrerie boa morte

Siège de la confrérie à Cachoeira

Question : combien y-a-t’il de soeurs et comment devient-on membre de la confrérie  ?

BG : il y a aujourd’hui près de 200 soeurs dans la confrérie de la Boa Morte, mais leur nombre est assez fluctuant en raison des soeurs novices, qui abandonnent parfois avant de conclure les trois années d’initiation. Pour devenir membre, il faut avant tout être adepte du candomblé et rattaché à un terreiro, mais aussi prôner le syncrétisme et la tolérance religieuse. C’est la base, mais il faut aussi être une femme, de milieu modeste et avoir plus de 50 ans. Il existe certainement quelques critères plus secrets, qui, même s’ils ne sont pas ouvertement déclarés, semblent fondés et en tout cas alimentent la rumeur. C’est le cas pour la couleur de la peau, s’il n’y a pas de consigne là dessus, le seul fait de venir d’un milieu simple et d’appartenir à un candomblé indique que la personne est noire. C’est d’autant plus évident que Cachoeira concentre le plus gros pourcentage d’Afros-descendants de Bahia. Autre critère, l’âge requis de 50 ans au moins n’est qu’un point de repère, car en réalité ce qui compte c’est que la femme soit ménopausée.

Les candidates répondants à ces critères doivent effectuer une période d’initiation qui dure trois ans. Cette phase permet de tester leur vocation et si elles sont acceptées, elles deviennent membres de la confrérie à part entière. Ensuite, à chaque période de trois ans il est possible de monter dans la hiérarchie et devenir magasinière, trésorière, rédactrice, et plus haut encore administratrice. Le plus haut niveau de la hiérarchie est celui de Juge Perpétuelle, occupé par la plus ancienne des membres, qui en plus du bénéfice de l’âge est passée par toutes les étapes de la hiérarchie. Les soeurs ne sont pas soumises à une vie commune, elle peut fort bien mener leur vie de famille en dehors de la confrérie. En revanche, toutes les tâches sont partagées, la préparation des festivités, l’organistaion des funérailles, la cuisine et le ménage dans les locaux de la confrérie, la collecte des dons, etc.

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Vue générale de la ville de Cacheira

Question : de quoi justement vit la confrérie, des dons uniquement ?

BG : à la base chaque membre de la confrérie participe financièrement, et selon ses moyens, à l’organisation. Mais ce sont les dons qui représentent la majeure partie de ses revenus. A la base les soeurs de la confrérie récoltaient beaucoup de dons, en argent, mais aussi en objets de valeur, en bijoux et parfois en biens immobiliers, sur le même principe que les Ordres Catholiques. Avec ces moyens, non seulement elles organisaient les funérailles des esclaves, payaient des messes et autres cérémonies, mais aussi achetaient des esclaves pour leur donner leur liberté. Ce système a été très actif pendant tout le 19ème, puisque l’abolition de l’esclavage au Brésil n’a été proclamée qu’en 1888. Mais l’abolition de l’esclavage au Brésil n’a pas pour autant résolu le problème de la misère, qui a touché, et touche toujours, majoritairement les descendants d’Africains.

Question : y-a-t’il aujourd’hui encore des vocations ?

BG :  il existe il est vrai une diminution des vocations, qui à long terme pourrait menacer la survie de cette confrérie. Le phénomène ne touche d’ailleurs pas que la Boa Morte, les ordres catholiques connaissent le même sort. Dans la société actuelle, qui est beaucoup plus libérée et qui offre de nombreuses possibilités de confort et de loisirs, il est beaucoup plus difficile de s’infliger les contraintes et les restrictions qu’une telle organisation exige. D’autre part, le développement fulgurant des églises évangélistes ces dernières années, a porté de rudes coups aux cultes africains. Il y a donc une diminution des adeptes du candomblé, ce qui se répercute forcément sur la Boa Morte, dont c’est le terrain de base. L’autre aspect est tout simplement l’amélioration des conditions de vie de la population. Même si Cacheira reste une petite ville assez pauvre et que tous les programmes sociaux lancés au Brésil ces dernières années sont loin de résoudre les problèmes de base du pays, il est incontestable que les conditions de vie de la population s’est améliorée. De plus, elle a aujourd’hui accès aux banques et au crédit, il est donc très rare que quelqu’un ne dépende que de la confrérie pour payer un enterrement, rendant ainsi l’intervention de la Boa Morte moins indispensable.

soeur boa morte 2

Les soeurs de la Boa Morte, ici en costumes de candomblé

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