Dimanche 16 août, le Brésil de nouveau dans la rue

Pour la troisième fois cette année le Brésil est descendu dans la rue, cette fois pour demander la démission de la présidente Dilma. Dans plus de 200 villes, entre 500.000 et 800.000 personnes (selon les sources) ont crié leur ras-le-bol de Dilma, de sa politique, et de la corruption qui mine le pouvoir.

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Dimanche 16 août, le Brésil manifeste

Question : on assiste régulièrement à des grandes manifestations au Brésil, cela veut-il dire que rien ne change, n´est-ce pas devenu un rituel sans effets ?

Bruno Guinard : ce qui se passe est complexe et évolue au fil des évênements politiques, économiques et juridiques. En 2013, la situation politique et économique n´était pas aussi dégradée qu´elle ne l´est aujourd´hui. Les rassemblements d´il y a deux ans étaient plus spontanés, moins politisés, les revendications n´étaient pas les mêmes, en tout cas en apparence, car ce qui se dessinait en toile de fond, et se confirme aujourd´hui, c´est l´urgence, et la volonté quasi générale, d´un changement de politique. La population ne supporte plus ces scandales à répétition, la société est sous haute tension, d´autant plus que tous les indicateurs économiques sont dans le rouge, laissant présager un avenir très sombre.

En juin 2013, la première grande manifestation est partit de l´augmentation du prix des transports publics. Ensuite, en 2014, il y a eu la campagne électorale et les élections, que la présidente Dilma Rousseff a gagné de justesse, pour un second mandat.  Mais à peine réélue, un méga scandale de corruption éclate et met en cause son parti, le Parti des Travailleurs (PT), ainsi que certains membres de la coalition au pouvoir. Ce scandale, connu ici comme Petrolão, car il émane de la compagnie des pétroles brésiliens, le géant Petrobrás. Puis on passe du Petrolão à l´opération Lava-Jato (littéralement le Karcher !) que l´on pourrait résumer par « lavage de linge sale ». Des dirigeants politiques, puis de la Petrobrás et enfin des plus grosses entreprises nationales, sont plongés jusqu´au cou dans un panier de crabe qui semble sans limites. On s´aperçoit alors que la campagne électorale a été tronquée, car financée par des fonds occultes, que la présidente aurait masqué la vérité, et enfin, que le PT, au pouvoir depuis 2002, est à l´origine de ce système maffieux qui permettait de remplir les caisses du parti et les poches de tous les intervenants.

Aujourd´hui on revendique donc très clairement le départ de Dilma, qui, bien que non impliquée  directement, en tout cas pas jusqu´ici, n´arrive plus à convaincre qu´elle ne savait rien. Pire encore, avec elle c´est tout le PT qui est discrédité, y compris Lula, et ça c´est nouveau.

Ces manifestations ne sont donc pas sans effets, car elles mettent la pression sur la classe politique. Cette colère de la rue indique une insatisfaction bien plus profonde encore, qui se confirme par les sondages qui placent la présidente de la république à seulement 8% d´opinions favorables.

Question : Lula est donc dans la tourmente ?

BG : c´est en effet l´un des éléments nouveaux de cette dernière manifestation à l´échelle nationale. Lula jusqu´ici bénificiait d´une image majoritairement bonne. Aujourd´hui il est pointé du doigt, et pas seulement pour les scandales de corruption. On le rend aussi responsable d´avoir mis Dilma au pouvoir pour le remplacer à la fin de son second mandat présidentiel. Car ne pouvant plus se représenter, c´est lui qui a mis Dilma en avant. Elle était alors présentée comme sa continuité. Le problème c´est qu´aujourd´hui, devant les mauvais chiffres de l´économie et les scandales à répétition, c´est lui qui est critiqué pour ce mauvais choix. Cela atteint également les couches populaires, puisqu´avec les coupes budgétaires, le peuple pense que tout ce que Lula lui a donné, est aujourd´hui retiré par Dilma. L´un et l´autre sont donc vu comme des traitres. Cette situation ne fait d´ailleurs que renforcer l´instabilité politique du moment, car lorsque Lula était encore considéré comme un recours possible, tout le monde maintenait le cap, mais sans cette issue de secours, c´est le sauve-qui-peut général.

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Lula en combinaison de prisonier, référence directe aux scandales de corruption

Question : Quels sont ces autres éléments nouveaux ?

BG : en plus des critiques directes à Lula, ce qu´il faut retenir de cette dernière manifestation, c´est que pour la première fois certains opposants politiques à la coalition au pouvoir y ont manifesté aux cotés du peuple, ce qui n´avait pas été le cas auparavant. Même s´il ne s´agissait que d´initiatives personnelles de la part de ces dirigeants, car aucun parti ne s´est ouvertement affiché, on sait bien que les politiciens ne font jamais rien qui ne soit pas calculé. Leur présence indique que cette fois l´opposition est certaine que le pouvoir en place est à l´agonie et que l´insatisfaction est si grande, que personne ne lui reprochera d´orchestrer les manifs. Elle ne craint donc plus de s´afficher, surtout le PSDB (centre-droit), premier parti d´opposition et arrivé aux coudes à coudes avec le PT aux dernières élections. Cette fois il pense que l´heure de la relève est proche et qu´il est le mieux placé pour l´assumer. Ceci dit, il est difficile de mesurer l´impacte de cette participation de l´opposition sur l´opinion publique. Il est certain que beaucoup de mécontents ne sont pas descendus dans la rue ce dimanche, car ont jugé la manifestation trop politisée.

Un autre élément souligne lui l´exigence d´avoir au pouvoir des gens « propres », on a ainsi vu brandir un peu partout dans ces manifestions, le nom de Moro, Sergio Fernando Moro, jusqu´ici illustre inconnu. Ce jeune juge fédéral est en effet à l´origine des poursuites et des condamnations dans le dossier de corruption du Petrolão. En osant révéler le scandale et en résistant à toutes les pressions (et sans doute menaces), il est devenu un héros. C´est ce genre d´hommes que la population voudrait voir au pouvoir, courageux et intègre. C´est très intéressant car il tient aujourd´hui le rôle que tenait il y a quelques années Joaquim Barbosa, ancien ministre du suprême tribunal fédéral, lui aussi considérer comme héros national pour avoir juger en 2010 les acteurs d´un autre méga scandale de corruption, connu comme Mensalão.

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« Moro, on est avec toi ».

Question : et l´ampleur des manifestations ?

BG : cette dernière, du dimanche 16 août, a été plus suivie que la précédente en avril dernier, mais moins que celle de mars, qui avait réunie plus de 2 millions de personnes. Mais je ne pense pas que les chiffres soient très importants, ce qui compte aujourd´hui c´est le message de fond. Il y a deux ans la population mécontente demandait des comptes et avaient des exigences précises et matérielles ; mais elle faisait encore confiance à Dilma Rousseff pour leur donner tout cela. A tel point qu´elle a été réélue un an après. Aujourd´hui c´est le rejet total de la présidente, plus personne n´a confiance en elle, au point que la rue et que l´opposition réclame l´impeachment (mise en accusation et destitution).  Plus que le chiffre c´est la fréquence qui interpelle, ce sont quand même trois mégas manifestations en six mois, c´est beaucoup et tout indique que ça va continuer.

Question : que peut-il se passer désormais ?

BG : dans un tel contexte il n´y a pas beaucoup de solutions. Malgré les demandes répétées de l´opposition pour un impeachment, il est difficile de croire que cela puisse se concrétiser, pour la simple raison qu´aucune preuve n´implique la présidente dans les recents scandales. Par conséquent elle n´est passible d´aucune accusation allant à l´encontre de la constitution.

Par contre, tous les analystes politiques du Brésil sont à peu près d´accord sur deux autres scénarios possibles, mais qui sont un peu comme le shampoing « deux en un » car sont de la même trempe. Le premier c´est que la présidente demande sa démission, elle peut pour cela invoquer des raisons d´ingouvernabilité. Ce serait une option très envisageable puisqu´elle n´a plus la majorité au parlement, qu´elle est lâchée par des membres de sa coalition, et pire encore par certains de son propre parti. Elle n´est aujourd´hui plus en mesure de faire voter ses projets de loi, mais uniquement ceux qui vont dans le sens de l´opposition. Une situation insupportable sur le long terme, puisqu´elle prend des mesures impopulaires qui l´affecte directement, alors qu´elles sont dictées par ses opposants. Sa démission permettrait alors à son vice-président, Michel Temer, de la remplacer jusqu´aux nouvelles élections prévues en 2018. Celui-ci n´étant pas du PT mais du PMDB (un grand parti centriste « attrappe-tout », qui baigne dans le pouvoir depuis 30 ans en y faisant la pluie et le beau temps), il pourrait appliquer un lifting sur le gouvernement et annoncer quelques grandes mesures « spectaculaires » pour faire avaler la pilule à la population. Mais rien ne prouve qu´il bénéficierait d´un état de grâce assez long pour tenir jusqu´en 2018. Mais ça ne peut marcher, et si la situation économique s´améliore nettement pendant cette période, le PMDB pourra fort bien présenter son propre candidat à la présidentielle.

Le seul obstacle à ce premier scénario, est tout simplement que la présidente a déclaré publiquement et très clairement, qu´elle ne démissionnerait pas « car en démocratie il faut respecter le choix des urnes ». Il nous reste donc la seconde option : la présidente reste ce fait ce que ferait son vice si elle démissionnait, elle opère le lifting sur sa politique, remanie son gouvernement et mise sur un inversement de la tendance économique. Si la rue se calme et si sa coalition rentre dans les rangs,  ça peut marcher, même si cela semble aujourd´hui improbable, en politique rien n´est jamais impossible.

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Manifestation à Recife

Question : ça ressemble quand même à une impasse politique.

BG : c´est une impasse politique car dans ce pays c´est le principe du clientélisme qui gère les gouvernements et ça fonctionne comme ça depuis le retour de la démocratie. L´impasse est donc inévitable quand un parti, ou une coalition, se maintient longtemps au pouvoir. Ce qui est le cas du PT, puisqu´il dirige le pays depuis 13 ans. Pour se maintenir au pouvoir et converser la majorité au parlement, il a du beaucoup donner à ses alliés. Des ministères, des secrétariats d´Etat, des appuis politiques et financiers au niveau des Etats et des mairies, etc, etc. Il se trouve qu´au bout de tant d´années, il n´y a plus rien à donner, c´est comme un citron qu´on a trop pressé, il est à sec. D´autant plus qu´on est en période de récession, des coupes budgéraires, et qu´avec l´ampleur des scandales de corruption tout le monde est sous haute surveillance. Alors « les rats quittent le navire », c´est l´image la plus juste. Les partis alliés sont prêts à changer de camps et ils le font en faisant le jeu de l´oppostion, par exemple en ne votant pas les mesures gouvernementales au parlement, d´où la notion d´ingouvernabilité pour la présidente.

Question : quel est l´impacte de la crise économique sur la situation politique actuelle ?

BG : il faut surtout comprendre que la crise économique actuelle émane directement de la crise politique, et non pas le contraire. Les mauvais chiffres de l´économie sont le résultat de toute une série de mesures erronées prises principalement depuis 2010, donc depuis l´arrivée de Dilma au pouvoir, et de toute une série de mesures non prises et de réformes non faites. C´est la conjonction de tous ces facteurs négatifs qui nous a mené où nous sommes, c´est à dire à la récession,  au retour de l´inflation, à la dévaluation de la monnaie, au ralentissement de la production industrielle, à la montée du chômage, à la hausse des prix. L´actuel gouvernement n´a réussi dans aucun domaine, et même ses grands programmes sociaux, si chers au PT, sont remis en question ; car en fait les problèmes de fond n´ont pas été résolus, l´éducation et la santé sont toujours aussi précaires, l´insécurité n´a fait qu´augmenter. La population s´en rend massivement compte aujourd´hui, d´où la grogne généralisée. Et pour enfoncer un peu plus le clou, elle découvre que tous ces gens au pouvoir ont volé le pays et les caisse des entreprises publiques, et cela dans des proportions jusqu´ici inégalées. L´argument de la crise internationale, que la présidente avançait pour se défendre, ne passe plus. On sait désormais que les problèmes du Brésil sont essentiellement internes, et que ce n´est qu´à travers la stabilité politique et l´efficacité de ses dirigeants que le Brésil retrouvera le chemin de la croissance. Mais la route sera longue jusqu´à Brasilia !

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São Paulo ce dimanche, 350.000 personnes dans l´avenue principale du centre ville.

 

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