Les nazis au Brésil (seconde partie)

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Briques marquées de la croix gammée découverte récemment dans une ferme près de São Paulo.

 

 

Question : tu as parlé des communautés allemandes du Brésil, quelle était leur importance et quels rapports avaient-elles avec les nazis ?

BG : l´émigration allemande, et plus exactement germanophone, a commencé dès la première moitié du 19ème . C´est une des grandes émigrations qu´a connu le Brésil, puisque, entre l´arrivée des premiers Allemands au 19ème , et 1939, près de 250.000,00 germanophones étaient entrés dans le pays. Quand Hitler est arrivé au pouvoir en Allemagne, il y avait donc des Allemands depuis plus d´un siècle au Brésil, dont l´immense majorité n´avait même plus de relation avec leur terre natale. La majorité de ces Allemands n´avait donc rien à voir avec le nazisme.

Malgré cela, connaissant l´existence de ces communautés au Brésil, les nazis s´en sont rapprochés et ont essayé de s´en servir pour divulguer leur idéologie sur place et pour organiser des relais dans divers domaines, notamment commerciaux. On peut dire qu´ils n´y sont parvenus qu´en partie. Il existait bien des cellules nazies fonctionnant dans le pays, principalement dans le sud du Brésil, où étaient concentrées les communautés allemandes, mais elles n´ont jamais réussi à fédérer l´ensemble de ces Allemands. Pourtant, dès 1929, les idées d´Hitler circulaient au Brésil, et étaient largement divulguées dans les écoles et les églises des communautés allemandes. Ces représentations du parti nazi avaient pour but, officiellement, de participer à la protection des Allemands sur place. Mais en fait l´idée était de diffuser le nazisme. Le Brésil faisait alors partie de ces pays à forte population allemande. Pour cela, les nazis entretenaient des relations étroites avec les ambassades amies, dont le Brésil, qui leur fournissaient des informations sur les communautés allemandes. C´est comme cela que le parti nazi, directement sous contrôle allemand, s´est installé au Brésil.

On sait aujourd´hui que ce parti nazi avait réussi à recruter 2.800 membres permanents, un chiffre qui est passé à 4.500 à la veille de la guerre. Mais en dehors de ces données, il est très difficile de chiffrer le nombre d´Allemands qui penchaient pour le nazisme. En revanche on est certain que 92% des membres du parti nazi au Brésil étaient des Allemands de ces communautés. Cela représente un pourcentage d´un peu moins de 2% pour l´ensemble des communautés allemandes du pays. C´est un nombre finalement assez limité, mais il ne prend en compte que les membres inscrits, on ne connaitra donc jamais le nombre d´Allemands du Brésil qui plus discrètement sympathisait et aidait les nazis.

Question : il n´y avait pas de Brésiliens dans ce parti nazi ?

BG : 92% était d´origine allemande pour la simple raison que pour adhérer à ce parti il fallait justifier de sa pureté raciale, chose quasiment impossible pour un Brésilien non descendant d´Européens. En dehors des Allemands, les autres membres étaient surtout des Italiens du Brésil, car comme l´Italie mussolinienne n´avait pas la même organisation que l´Allemagne en terme de représentation à l´étranger, ces sympathisants du facisme se rapprochaient des cellules allemandes. Et pour les Brésiliens, comme on l´a vu plus haut, il y avait d´autres possibilités puisque plusieurs partis, associations, cellules ou groupuscules au Brésil étaient pro-nazis. Le plus important de ces groupes facistes, était le parti Ação Integralista, connu aussi comme Partido Integralista, avec plus d´un million et trois cent cinquante mille membres, il dominait la scène politique et avait une forte influence sur le pouvoir de Getulio Vargas.

Question : à l´inverse certains de ces Allemands, ou même des Brésiliens, étaient-ils engagés contre le nazisme ?

BG : la résistance au nazisme et au facisme brésilien émanait principalement du parti communiste, qui à l´époque était commandé par Luis Carlos Prestes (à noter qu´il était un ami fidèle d´Oscar Niemeyer, lui aussi sympathisant du communisme, et descendant d´Allemands). Certains allemands opposants au nazisme, dont des juifs, avaient rejoint le parti communiste brésilien. La plus connue de ces activistes est Olga Benário, une allemande de confession juive, membre du parti communiste allemand et poursuivie en Allemagne pour son opposition au nazisme. Elle s´enfuit en Union Soviétique où après un stage d´entrainement on l´envoya au Brésil pour aider le parti communiste local dans sa lutte. Elle devint la compagne de Luis Carlos Prestes, ancien chef du PC brésilien et ils luttèrent ensemble jusqu´à leur arrestation en 1936. Au Brésil elle participa activement à la lutte contre les milices facistes, elle fut capturée par la police de Vargas et livrée aux nazis (alors qu´elle était enceinte), elle fut exterminée dans les chambres à gaz du camp de Bernburg, en Allemagne.

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Olga Benário « j´ai lutté pour ce qui est juste, ce qui est bon et pour le meilleur du monde ».

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Luis Carlos Prestes (barbu au 1er plan) lors de son procès en 1936.

 

Question : quelle est l´histoire de ces communautés allemandes au Brésil ?

BG : en fait, plutôt que de parler de communautés allemandes, il serait plus exact de parler de communautés germanophones, car à l´époque des grandes migrations vers le Brésil l´Allemagne n´existait pas en tant que nation. Elle était morcelée en divers territoires et des populations germanophones existaient bien en dehors des frontières actuelles de l´Allemagne, surtout en Europe de l´est. C´est le cas par exemple des Poméraniens, dont une partie du territoire se trouve en Pologne. Ce sont eux qui ont formé la principale communauté germanophone du Brésil, et ici, ils se définissent toujours comme Poméraniens, non pas comme Allemands. Comme d´autres peuples de langue allemande, ils ont fuit l´instabilité politique et la misère.

Dans l´Allemagne du 19ème l´agriculture se mécanisait au même rythme que les zones urbaines s´industrialisaient, on avait besoin de moins de bras dans les campagnes, ce qui provoqua leur dépeuplement. Dans un même temps, malgré l´industrialisation, les villes n´arrivaient pas encore à absorber toute cette main d´oeuvre. La pauvreté menaçait les villes et par conséquent le processus politico-économique, dont les dirigeants et industriels craignaient les troubles sociaux et la montée du marxisme. L´exil d´une partie de ces populations apparaissait alors comme la meilleure solution. Les gouvernements des länder favorisaient les départs, tandis que de son coté le Brésil ouvrait grand ses portes en leur offrant des terres à exploiter. Les industriels allemands projetaient même qu´en les installant à l´autre bout du monde, ces émigrés de même langue leur serviraient un jour de relais pour y écouler leurs produits industriels.

Puis après la 1ère Guerre Mondiale et la ruine de l´Allemagne, une nouvelle vague d´émigrants arrive au Brésil. Enfin, il faut savoir que pendant très longtemps, en tout cas jusque dans les années 1930 quand Vargas les a forcé à s´intégrer, ces communautés germanophones ont vécu en quasi autarcie. On trouve d´ailleurs des descendants et des vestiges de ces communautés qui ont conservé bien des aspects de la culture germanique, comme l´architecture, le folklore, la gastronomie, et la langue bien sûr.

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Oktoberfest, à Blumeneau dans le sud du Brésil.

 

 

Question : on a vu plus haut une photo de briques marquées de la croix gammée, tu peux expliquer ?

BG : elles ont été découvertes récemment dans une ferme à 160 km de São Paulo. Cette ferme appartenait dans les années 30 à une famille brésilienne de riches industriels de Rio, les Rocha Miranda, membres du parti faciste Ação Integralista. A l´époque cette famille y organisait des fêtes et des réunions avec des activistes nazis. Une partie de la ferme a été construites avec ces briques marquées de la croix gammée. Et ce ne fut pas la seule découverte, on y a trouvé une photo d´époque d´une équipe locale de football dont la bannière arbore une croix gammée ! Puis des documents qui informent que cette ferme se servait d´esclaves (donc près de 50 ans après l´abolition !). La famille adoptait des enfants dans des orphelinats dans le seul but de s´en servir comme esclaves, un des survivants, aujourd´hui âgé de plus de 90 ans a pu en témoigner. Grâce à son témoignage, on sait que les enfants étaient adoptés vers l´âge de 10 ans, qu´on les identifiait par un numéro, ils étaient frappés et gardés par des chiens féroces. Au moins 50 enfants auraient ainsi connu le même sort.

La découverte de cette ferme, dont les vestiges du nazisme sont inconstestables, est la première de cette ampleur au Brésil. Elle prouve non seulement que le nazisme avait ses adeptes au Brésil, et dans ce cas il ne s´agit même pas de descendants d´Allemands, mais aussi que les liens avec le parti faciste brésilien étaient étroits.

 

Question : ce parti faciste était celui de Getulio Vargas ?

BG : non, Getulio Vargas n´a jamais appartenu à ce parti, il est passé par plusieurs partis selon les périodes. Tout d´abord chez les républicians dans son Etat, le Rio Grande do Sul, où il a commencé sa carrière politique, puis chez les libéraux jusqu´en 1946, et enfin chez les travaillistes jusqu´à son suicide en 1954. Ceci dit, il était très proche des Integralistas, qui était eux ouvertement facistes. Vargas ne pouvait pas s´afficher clairement chez les facistes car depuis 1935 il était sous haute surveillance américaine, dont la pression finira par l´obliger à prendre position contre l´Allemagne (en 1942). Pour soutenir les facistes et imposer leurs idées, Vargas menait un double jeu, par exemple, pour ne pas provoquer les Américains, il ne faisait pas publier les textes anti-sémites, mais dans la pratique il les faisait appliquer. C´est ainsi que, par exemple, des mesures étaient prises pour empêcher des juifs d´émigrer au Brésil.

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Getulio Vargas

 

Question : quelle image les Brésiliens ont gardé de Vargas ?

BG : Vargas, à l´exemple de Perón en Argentine, a laissé une image plutôt positive, dans les milieux conservateurs bien sûr, mais aussi dans la classe ouvrière, surtout grâce à la législation du travail qu´il a mis en place, et dont la plupart des lois sont toujours en vigueur aujourd´hui, ce qui en fait rien de moins que la plus protectionniste du monde pour les employés. Puis, comme on l´a vu, il s´est débrouillé pour ne fâcher personne, ni les facistes ni les Américains, il a ainsi fait passer l´image d´un fin négociateur qui ne visait que les intérêts du Brésil. Il s´est ainsi forgé une image de « père de la nation », celui qui a apporté la stabilité et la modernité au pays. Puis, en se suicidant en 1954 alors qu´il était président, il « donna officiellement sa vie pour le pays », comme il le dit lui-même sur sa lettre d´adieu ; le petit coté martyr de la nation qui manquait à son palmarès.

Vargas a en tout cas influencé des générations de politiciens au Brésil, quelque soit leurs tendances politiques, c´est une figure de tout premier plan dans l´histoire du pays… C´est sans doute pour cela qu´en 2010, sous la présidence de Lula, Getulio Vargas a été inscrit sur la liste des Héros de la Patrie. Son nom est partout, des rues, des places, des avenues, des écoles, et autres bâtiments publics le portent, il a même sa fondation ! Sans doute avait-t´on oublié qu´il avait la fibre d´un dictateur, et qu´Olga Benário n´avait pas celle d´une héroïne…

 

Question : où en est le nazisme, ou le neo-nazisme, aujourd´hui au Brésil ?

BG : comme dans d´autres pays occidentaux, des groupes neo-nazis sont toujours actifs au Brésil. La police met parfois la main sur des réseaux nazis comme le montre la photo ci-dessous. On y voit un groupe d´hommes récemment arrêté par la police à Niteroi (ville voisine de Rio). Avec ce groupe, la police a découvert leur arsenal ainsi que du matériel de divulgation du nazisme. Il est très difficile de connaitre le nombre et l´importance de ces groupes, car toute manifestation et diffusion du nazisme et autres idéaux racistes et anti-sémites est complètement interdit au Brésil. Ces groupes restent donc très discrets, ils finissent cependant par se faire repérer, en général pour des histoires de droit commun et des agressions raciales.

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Groupe de militants nazis à Niteroi

Mais cela reste un phénomène très marginal, il n´y a pas une montée du nazisme au Brésil, ni d´aucun groupe politique d´extrême droite. Le Brésil est une des rares démocraties au monde où les extrêmes n´existent pas, en tout cas ne sont pas représentées par des partis politiques. Le pays est gouverné par un très large centre où se confondent très aisément les divers courants, et aucun n´est actuellement proche de l´extrême droite.

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