Menaces sur Boipeba (1/2) : La tanière du Jaguar

Cova de Onça

Il était une fois une communauté de pêcheurs, qui depuis des siècles coulait des jours heureux entre mer et cocotiers. Leur village occupe une bande de terre coincée entre la plage, la mangrove et la forêt tropicale. C’est un petit village avec une seule rue, elle longe le bord de la plage et pour ses habitants, cette rue est le centre du monde, de leur monde. On y trouve l’église, l’école, et deux ou trois commerces et bars qui servent aussi des repas. Aucune voie terrestre ne relie cette communauté au reste du monde. Le village s’appelle Cova da Onça, ce qui se traduit par « la tanière du jaguar ». Cova da Onça, que l’on appelle aussi São Sebastião, se situe tout au bout de l’île de Boipeba, à environ 120 km sur la côte sud de Salvador de Bahia.

Question : la tanière du jaguar, c’est quoi ce village ?

Bruno Guinard : Cova da Onça (la tanière du jaguar en français) est un lieu difficile à expliquer car ce n’est ni un village indien, ni un quilombo (communauté fondée à l’origine par des esclaves en fuite), ni le siège d’une ancienne propriété terrienne. En fait personne n’en connait l’origine, ni la raison d’être. On se demande d’ailleurs ce qui a bien pu pousser des gens à s’installer dans un coin aussi isolé et sans aucune richesse à exploiter. On  sait seulement qu’il est là depuis des siècles et que bien avant l’arrivée des Portugais dans la région, des Indiens habitaient les parages. Le village est composé de 760 habitants, tous pêcheurs ou parents de pêcheurs, car ici tout le monde est parent, ou presque. En fait, Cova da Onça n’a jamais fait parler d’elle, ni dans la région ni au-delà. Administrativement le village est sous l’autorité de la mairie de Cairu, une bourgade moyenne située à environ 2h00 de bateau. Quand on dit autorité, en fait c’est un bien grand mot pour Cova da Onça, d’abord parce-qu’elle ne reçoint rien, ou presque, de la mairie, déjà pas très argentée, et ensuite parce-que les habitants préfèrent régler leurs problèmes entre eux. Ils sont tellement isolés et depuis si longtemps, qu’il est logique qu’ils aient développé leurs propres règles de conduite. Ce qui ne veut pas dire que les gens de Cova da Onça soient des arriérés, bien au contraire, ils font preuve de beaucoup de respect pour tout ce qui les entoure et de beaucoup de lucidité sur les sujets qui les intéressent. Ce sont des gens simples qui ont l’intelligence de la vie, ce sont des gens purs, comme il en reste peu sur notre planète.

Question : de quoi et comment vivent les habitants de ce village ?

BG : tous les habitants sont liés à la pêche, c’est cela qui les fait vivre. Ils pêchent surtout des poissons et crustacés, comme les crevettes et les crabes, mais aussi des coquillages, des huîtres et des moules sauvages. Ils plantent aussi et récoltent des fruits et tubercules locales, les mangabas, mangues, manioc, patates douces et noix de coco. Leur mode de vie est basé sur un équilibre entre les trois milieux qui les entourent, la mer, la forêt, et la mangrove. C’est une mangrove magnifique, avec des arbres de plusieurs mètres de hauteur, une vraie forêt avec les pieds dans l’eau ! Cette mangrove leur fourni une bonne partie de leur pêche, car c’est là que s’accroche les coquillages et se cachent les crabes. La récolte de fruits et légumes n’est qu’un complément de leur alimentation, la base c’est vraiment ce qu’ils retirent de la mer et des mangroves. Et bien sûr ils se servent des végétaux de leur environnement pour leur médecine, et aussi un peu pour quelques rituels de magie.

Culturellement, comme je le disais plus haut,  cette communauté n’est ni indienne, ni africaine, ni européenne, en fait elle est un mélange des trois car elle a absorbé  des pans  de toutes les cultures qui sont passées dans les environs. Cova da Onça a donc ses fêtes, païennes et catholiques, mais ses fêtes sont uniques car les villageois en ont fait leur propre interprétation. Tout comme ils ont leur propre cuisine, leurs propres  techniques de pêche. Bien sûr c’est toujours basé sur ce qu’on trouve ailleurs dans la région, mais l’isolement leur a façonné des traits de caractères distinctifs.

Question : et Cova da Onça, on sait d’où vient ce nom ?

BG : on peut imaginer qu’à une époque, pas si lointaine d’ailleurs, des jaguars vivaient dans la région. Il est probable que l’un d’entre eux ait établi sa tanière dans ce coin bien protégé par la forêt et que de là il partait en chasse dans le reste de l’île. Puis il existe une grotte sur place, sans doute sa tanière. Ce qui est intéressant c’est que la communauté de Cova da Onça, sans doute sans le savoir, vit et agit un peu comme un jaguar. Elle vit isolée du reste du monde, silencieuse elle ne fait jamais d’esbrouffe, par contre quand on la taquine elle est capable de se rebiffer et d’infliger de sacrés raclées aux intrus. Comme un jaguar !  Mais Cova da Onça n’est pas un nom très commenté dans la région, en revanche on parle beaucoup de la  Ponta dos Castelhanos  (la pointe des Castillans) qui, à deux enjambées de Cova da Onça, est un lieu bien connu de plongée sous-marine, car un bateau espagnol y a coulé au 16ème siècle, d’où le nom de cette bande de sable qui avance dans la mer.

ponta dos Castelhanos

La Ponta dos Castelhanos

Question : il y a donc une histoire très ancienne sur ce site…

BG : le naufrage du bateau espagnol date de 1535, c’est en effet le tout début de la conquête ibérique de ces terres sud-américaines. Ce que l’on sait c’est que cette nef espagnole, la Madre de Dios, remontait d’une expédition exploratrice en Patagonie, dans l’actuelle Argentine. La nef s’est échouée à cause du banc de sable et s’est retrouvée par 8 mètres de fond. Il y avait à bord 110 hommes, tous ont réussi à rejoindre la plage mais 90 d’entres eux ont été immédiatement massacrés par les Indiens de la tribu des Aymorês, une ethnie guerrière et nomade qui a donné beaucoup de fil à retordre aux colonisateurs. Les autres Espagnols ont réussi à s’enfuir et l’on sait que 17 d’entre eux ont été sauvés par le Portugais qui vivait parmi les Indiens de la région, le fameux Caramuru, dont on dit qu’il était aussi un espion au service de la France… En tout cas, cette épave espagnole aux abords de la Ponta dos Castelhanos a fait naître bien des mythes, dont celui d’un trésor. En réalité, selon de vrais plongeurs professionnels, l’épave de la nef espagnole n’existe pas, ou alors elle a totalement disparu. En revanche, à ce même endroit il existe bel et bien une épave, mais ce serait celle d’un vapeur français qui effectuait la ligne Bordeaux-Rio de Janeiro au 19ème siècle. Ce bateau français, du nom de Béarn, a coulé ici en 1865 et c’est bien cette épave que les plongeurs visitent régulièrement à Ponta dos Castellanos, qu’on aurait pu rebaptiser la Ponta des Girondins !

Sud Salvador

Partie de la côte de Bahia au sud de Salvador

Question : dans ton titre tu parles de paradis, Cova da Onça en est un ?

BG : je crois que oui car Cova da Onça a tous les ingrédients pour cela. D’abord il y a le site géographique, d’une beauté exceptionnelle avec des km de plages bordées de cocotiers, des criques et des piscines naturelles dans une mer calme, propre et chaude, et en arrière plan la forêt tropicale. C’est le parfait décor de carte postale. Ensuite, il y a cette communauté, qui sans s’en douter vit d’une façon dont rêvent beaucoup de citadins, surtout dans les pays développés.

Tous ces gens qui recherchent une vie plus saine, plus naturelle, cette ruée vers les produits bios et équitables, tout ce tapage autour du développement durable. Et ici, dans ce village tous ces rêves sont le quotidien de chaque habitant. Pour les villageois de Cova da Onça tout cela coule de source, ils ne se posent même pas la question, notre mode de vie, s’ils le connaissaient vraiment, serait pour eux une abérration. Enfin, il y a l’environnement, la faune et la flore y sont préservées et jamais les villageois n’agissent en prédateurs irresponsables, ils prélèvent ce dont ils ont besoin de la façon la moins agressive possible, ils savent combien leur survie dépend de cette nature. Alors bien sûr que le bonheur est relatif et que chacun en a sa propre interprétation, mais ce petit coin de Bahia, je vous le dis, si ce n’est pas le paradis ça y ressemble beaucoup.

Question : mais dans ton titre tu parles aussi de pilleurs…

BG : oui, chaque médaille a son revers et celui de la carte postale se ternit pas mal depuis quelques temps.  De grosses menaces planent sur Cova da Onça et sur Boipeba d’une façon générale. Un méga projet touristique et immobilier est en cours et se propose de tout refaire, d’implanter un nouveau décor, une nouvelle vie pour les habitants de Cova da Onça. Ce sont les gens qui sont à l’origine de ce projet que j’appelle les pilleurs de paradis. Au Brésil, ils n’en sont pas à leur premier méfait, et cette fois c’est au tour de Cova da Onça ! Il s’agit d’une bande de milliardaires de Rio de Janeiro, des voyous en polo Lacoste, qui passent une partie de leurs loisirs à dénicher des coins perdus sur le littoral brésilien pour y construire des marinas, des terrains de golf, des aérodromes, des villas de luxe, et des mégas piscines au milieu de beaucoup de gazon. C’est fou comme les milliardaires aiment le gazon…

Question : et tu n’aimes pas le gazon ?!

BG : pas quand on rase la forêt pour le planter, pas quand le bruit des tondeuses remplace le chant des oiseaux, et pas quand on assèche les nappes phréatiques pour l’arroser alors que les réserves d’eau douce sont très limitées et suffisent à peine aux habitants de l’île, surtout en été.

Question : et les milliardaires ?

BG : pas quand ils ne respectent rien, ni les gens, ni la nature, ni les lois, qu’ils sont prêts à tout pour arriver à leurs fins. Il y a des milliardaires respectueux de l’humain et de son environnement, des milliardaires sensibles et à l’âme charitable, je pense que Bill Gates en est un, mais ceux qui sont en train d’acheter Cova da Onça, en sont aux antipodes.

Qui sont ces milliardaires et quel est ce projet ? à suivre dans la seconde partie…

alentours cova onca

Alentours de Cova da Onça

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