Où est donc passée Marina Silva ?

L’ex-candidate écologiste, arrivée en troisième position aux dernières élections présidentielles, n’apparait plus en public depuis décembre 2014. Alors que le pays est plongé dans une profonde crise politique, beaucoup se demandent pourquoi Marina Silva reste aussi silencieuse.

Question : ce silence de Marina est-il stratégique, ou correspond-il à un gros coup de blues après sa défaite aux présidentielles ?

Bruno Guinard : le problème avec Marina c’est qu’elle n’est jamais là où on l’attend. C’est d’ailleurs l’un des traits essentiels de sa personnalité. Ce n’est pas un personnage politique classique, son parcours personnel et politique est atypique. C’est donc pour cela qu’il est difficile de savoir ce qui se passe. Depuis décembre elle ne communique qu’à travers son site, et assez rarement. Devant la frustration générale de ses électeurs, et aussi des médias, elle a récemment publié cette phrase assez énigmatique : « le silence aussi est fait pour être entendu ». Chacun y comprend ce qu’il veut, mais aucune explication n’est donné.

Quant à la stratégie, s’il y en a une, on se demande bien qu’elle en est son propos.  Peut-on en politique rester en dehors de la mêlée quand le matche tourne au jeu de massacre et que les spectateurs demandent l’évacuation du stade ? N’est-ce pas trop risqué que de vouloir se protéger des mauvais coups pour apparaitre ensuite tel un messie sur un terrain dévasté ? Marina a créé tant d’attente auprès de tous les « indignés » du Brésil, qu’un abandon de sa part pourrait vite s’apparenter à de l’inconsistance, voire de la lâcheté. Il faut se rappeler que sa campagne présidentielle de 2014 n’a pas été très brillante ; malgré un départ fulgurant où elle caracolait en tête des sondages, la candidate Marina s’y est vite essouflée. Au fil des débats télévisés elle s’est montrée fragile, elle n’a pas réussi à résister au rouleau compresseur de ses anciens alliés du Parti des Travailleurs, de Lula, et de Dilma Rousseff, la présidente réélue. Alors son absence de la scène politique s’interprète aujourd’hui comme une confirmation et un prolongement de sa fragilité.

En ce qui concerne le coup de blues, là encore il est difficile de savoir, mais en tant que personnalité politique de premier plan, Marina a certainement ressenti très fortement sa défaite. D’autant qu’elle fut donnée favorite pendant quelques semaines. Mais par ailleurs, Marina est aussi une mystique, ses racines sont dans la forêt amazonienne et sa foi religieuse est profonde, elle a des ressources morales. Sans doute médite-t’elle beaucoup sur toute cette campagne présidentielle, sur tous ces évênements, la mort accidentelle de son partenaire de campagne, puis sa montée en flèche dans les sondages, et enfin sa dégringolade électorale. Ce sont beaucoup d’éléments à la fois, Marina a très certainement eu besoin de se recomposer et peut-être ne l’est-elle pas encore assez. Ce serait une explication à ce long silence.

Question : mais ce silence est dangereux pour elle ?

BG : il l’est si Marina veut continuer en politique, et surtout si elle vise la présidence. On imagine assez bien que ses opposants ne se gêneront pas pour lui reprocher publiquement son manque de positions et d’engagements à un moment où le pays sombrait dans la tourmente politique, institutionnelle et économique. Le silence n’est pas le meilleur moyen pour elle de fidéliser ses électeurs et d’en convaincre de nouveaux. Il n’est déjà pas très facile de la suivre ni de comprendre son parcours, qu’elle ne peut se permettre de laisser les gens encore plus dans le flou. Ces dernières années Marina a beaucoup promis, elle s’est présentée comme l’alternative politique la plus inovatrice et la plus engagée sur les questions de société et d’environnement. Et puis elle n’a jamais été impliquée ni même éclaboussée par aucun scandale de corruption, c’est la candidate de l’éthique, de la justice sociale et de l’environnement, c’est celle qui a suscité le plus d’espoir auprès d’une population qui n’en peut plus des affaires et de la mauvaise gestion du pays. Ce sont 22 millions d’électeurs qui l’ont choisi au second tour des présidentielles, ce n’est pas rien. Marina pèse lourd dans l’électorat brésilien, et le sien est celui qui est le plus dans l’attente, c’est pour cela qu’elle prend un risque énorme en lui donnant l’impression de l’abandonner.

Question : pourquoi est-elle si difficile à suivre ?

BG : son parcours politique, qui commence dès la chute de la dictature en 1985, est assez logique jusqu’à sa sortie du gouvernement Lula en 2008. Il faut se rappeler que Marina a commencé sa carrière politique très à gauche, tout d’abord dans la lutte syndicale, puis au Parti de Travailleurs. On connaissait Marina aux cotés de Chico Mendes, dans la lutte pour les droits des travailleurs ruraux, surtout des seringueiros (les récolteurs de caoutchouc), et l’exploitation durable de la forêt. Puis Marina, la femme de l’Amazonie, qui en 1988 était élue au conseil municipal de Rio Branco, la capitale du Acre. Une élection qui fût un évênement national, car cette candidate était celle qui avait reçu le plus de voix et ausi la seule à occuper un siège de la gauche dans cette mairie conservatrice. Deux ans plus tard, elle répète sa performance en se faisant élire député régional, toujours en obtenant la plus grosse partie des voix. En 1994, elle est élue sénatrice de la république, représentant alors son Etat, le Acre, dans la capitale fédérale Brasilia. Une fois de plus elle crée l’évênement, non seulement elle a engrangé le plus grand nombre de voix, mais elle est aussi, à 34 ans, la plus jeune élue dans l’histoire du pays, à occuper un siège au sénat.

marina et chico silva

Affiche de la candidature de Marina et de Chico Mendes (1986).

Affiliée au PT (parti des travailleurs) depuis 1986, elle y représente le courant écologiste et y milite pour un développement durable, particulièrement celui de l’Amazonie. Marina est alors nommée ministre de l’environnement par Lula, qui, en 2003, vient de remporter l’élection présidentielle. Elle restera à ce poste jusqu’à sa rupture avec le PT en 2008.

marina lula

Marina aux coté de Lula, alors président de la république.

C’est là que son parcours devient plus tortueux. Tout d’abord, elle quitte le PT, puis adhère au PV, le parti des Verts, avec lequel elle se présente aux élections présidentielles de 2010. Mais malgré le fait que dès sa sortie du gouvernement un mouvement populaire la sollicite comme présidente, personne ne croit aux chances de sa candidature. C’est que Marina se retrouve alors dans une position difficile, elle a pour principaux adversaires ses anciens alliés du PT. Les sondages la placent autour des 10% des intentions de vote, pourtant, elle fini par obtenir un score inattendu, terminant en troisième position avec plus de 19% des voix, ce qui représente 20 millions de voix. Marina devient un phénomène, jamais aucun parti vert n’avait obtenu autant de voix dans le monde. Elle se lance alors dans la fondation d’un nouveau parti, le Rede Sustentabilidade (réseau durable) et prépare la prochaine présidentielle de 2014.

Mais en 2013, elle n’obtient pas suffisament de signatures pour faire enregistrer son parti auprès du tribunal électoral. Elle est alors conviée par le PSB, le parti du candidat Eduardo Campos, mais celui-ci meurt accidentellement en août 2014. Privé de candidat, le PSB propose à Marina de se présenter comme leur candidate à la présidentielle. Marina accepte, elle est alors au plus haut de sa popularité, dépassant même la présidente sortante Dilma Rousseff dans les sondages. Pourtant, elle n’arrivera pas au second tour, et c’est le candidat du centre droit Aécio Neves qui y affronte Dilma.

C’est à ce moment là que Marina prend une décision déroutante, elle décide de soutenir Aécio Neves, contre Dilma Rousseff. Il faut se rappeler qu’en 2010, dans un contexte égal, Marina arrivée en troisième position, fît planer le doute jusqu’au dernier moment, sur sa position. Allait-elle se ranger aux cotés de ses anciens alliés, ou soutenir le candidat de droite ? Elle choisit alors de ne pas donner de consignes de vote, refusant toutes les propositions alléchantes des deux candidats restés en lice. Cette décision lui valut à l’époque un grand élan de sympathie dans l’opinion publique, Marina apparaissant comme une candidate qui ne cherchait pas la pouvoir à tout prix, une candidate cohérente avec son discours et ses propositions.

Puis en 2014, contre toute attente, Marina se met à soutenir Aécio Neves et sa coalition de droite contre le PT de Lula, un parti où elle a pourtant passé presque 30 ans. Aécio Neves perd l’élection, Marina n’a rien gagné. Elle quitte alors ses alliés occasionnels du PSB pour se dédier à son nouveau parti, le Rede Sustentabilidade, qui n’est d’ailleurs toujours pas enregistré officiellement.

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Marina Silva, soutien à Aécio Neves au second tour des présidentielles

Question : une grosse erreur stratégique ?

BG : sans doute car ce parti de droite, et sa coalition, qu’elle a soutenu, est une  puissante alliance qui a gouverné le pays par deux fois, avant Lula. Le PSDB est un parti qui est lui aussi impliqué dans des scandales de corruption, proche des milieux d’affaires, il ne jouit pas d’une bonne image dans les milieux populaires. C’est vraiment l’opposé de ce que représente Marina. Il est donc évident que cette décision de soutenir cette coalition de droite, lui a fait perdre une partie de ses électeurs, d’autant que certains de ses principaux alliés, comme Luiza Erundina du PSB (première femme à accéder au poste de maire de São Paulo, en 1988 sous la bannière du PT), qui est une figure politique de poids, et Walter Feldman, son directeur de campagne, ont rompu avec elle. Inspirés par la montée de partis comme Syriza en Grèce et Podemos en Espagne, certains des fidèles de Marina cogitent la création d’un nouveau mouvement, le Avante (en avant), on est donc en pleine dissidence, une hémorragie que Marina ne pourra juguler par son silence.

Question : et on s’éloigne aussi de l’écologie.

BG : oui et c’est aussi un défi pour Marina, car, il faut bien l’admettre, l’écologie à elle seule n’est pas suffisament mobilisatrice, en tout cas au Brésil. On l’a vu pour sa campagne, il a fallu que Marina élargisse son champs d’action, qu’elle incorpore plus de social, plus d’économie, bref, qu’elle propose un programme plus complet, capable de répondre à toutes les attentes des électeurs. L’écologie n’a pas été l’essentiel de sa dernière campagne présidentielle, car bien sûr c’était stratégique, il fallait ratisser plus large. Mais malgré ça, Marina est une écologiste convaincue, c’est quand même elle qui a été la seule des trois grands candidats à essayer d’introduire l’écologie dans les débats. Bien sûr sa marge était étroite, car, il ne faut pas oublier qu’elle se présentait à l’élection sous les couleurs d’un autre parti, le PSB, qui n’est pas un parti écologiste. D’autre part, Marina n’a pas un bilan irréprochable sur ses années passées comme ministre de l’environnement, elle y a enregistré plus d’échecs que de réussites. En axant essentiellement son discours sur l’écologie elle aurait prit le risque que ses adversaires ne lui jettent ce bilan à la figure, et ça elle ne pouvait pas se le permettre.

Question : c’est à cause de ses échecs qu’elle a quitté le gouvernement ?

BG : officiellement elle aurait quitté le gouvernement en raison de son désaccord avec Lula sur la question des « licences environnementales ». A l’époque, le ministère de l’environnement, dirigé par Marina, retardait l’obtention de ces licences, ce qui freinait la réalisation des grands projets de barrages en région amazonienne. Cela énervait beaucoup Lula, pour qui les questions d’environnement ne sont jamais prioritaires. Ce fut la rupture. Mais il se dit aussi que Marina aurait lâché Lula  pour présenter sa propre candidature aux présidentielles de 2010. Ce que l’on sait c’est que Marina fut la première au Brésil à s’élever en faveur d’une réduction des émissions de gaz à effets de serre. Grâce à elle, en 2009 le Brésil a adopté et signé, au sommet de Copenhague, les premières mesures qui fixent ses objectifs de réduction de ces gaz jusqu’à 2020. On doit cela en grande partie à Marina.

Mais ses échecs sont aussi cinglants sur les autres gros dossiers, comme par exemple les produits transgéniques. Marina est contre, mais en tant que ministre de l’environnement elle n’a pas gagné cette bataille. Elle a aussi perdu celle du nucléaire, la construction de la centrale Angra III (entre Rio et São Paulo) s’est faite. Elle n’a pas non plus réussi à enrayer durablement le phénomène de la déforestation, même si sous son mandat il y avait eu une amélioration, avec Dilma Rousseff la déforestaion a repris de plus belle. C’est donc un bilan discutable.

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Déforestation de l’Amazonie.

Question : mais avait-elle les moyens et le pouvoir de faire changer les choses ?

BG : non bien sûr. Marina était pleine de bonnes intentions et très certainement compétente pour les appliquer. Mais elle était trop seule dans ce combat, elle avait contre elle les blindés de l’agroalimentaire, de la construction civile, de l’énergie et des autres lobbies y ayant des intérêts ; avec en plus un gouvernement complice de ces lobbies et un parlement à la solde de toute cette clique. Personne n’aurait réussi dans un tel contexte, mais ça, Marina ne pouvait pas le dire puisqu’elle même faisait partie du gouvernement en place, c’eut été un aveu de complicité, ou de faiblesse.

Question : aujourd’hui, que devrait dire et faire Marina ?

BG : elle devrait prendre position autrement que par des messages écrits et des phrases énigmatiques que personne ne comprend, par exemple en étant présente dans les médias, desquels elle est absente, malgré leurs invitations. Puis, dernièrement, il y a eu dans le pays plusieurs grandes mobilisations pacifiques contre le gouvernement et contre la corruption. Marina les a soutenu de loin et de façon très virtuelle. Ce n’est pas assez. Elle devrait participer à ces mobilisations,  qui se succèdent depuis mars dernier dans toutes les grandes villes du Brésil. Elle doit se poser en alternative crédible, et pour cela elle ne peut se soustraire au débat et encore moins à la réalité de la crise. Il faut qu’elle comprenne que sa défaite est une victoire si l’on compare la situation de la présidente Dilma aujourd’hui, qui a dégringolé à 13% d’opinions favorables et n’est tellement plus crédible qu’elle n’a aucune chance de rebondir. Marina elle, a le champs libre, elle peut profiter de la déconfiture du PT pour rassembler la gauche, elle en est aujourd’hui l’alternative la plus probable. Mais Marina le veut-elle vraiment ?

C’est le mystère du moment, car deux voies s’ouvrent à Marina Silva, devenir la candidate de l’avenir, ou se mettre définitivement au placard du passé.

campagne présidentielle

Marina lors de la campagne présidentielle.

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