Brésil, le pays du café

Le café est indissociable du Brésil qui en est le premier producteur mondial. Pendant plus d´un siècle, il a même été son premier produit d´exportation, pesant définitivement sur l’histoire, l´économie et la géographie du pays.

Question : comment le café, qui n´est pas originaire du Brésil, y est-il arrivé ?

Bruno Guinard : le café fait partie de ces produits agricoles qui ont bouleversé le monde en modifiant à la fois les habitudes alimentaires et l´expansion commerciale. On pourrait citer aussi la canne à sucre, le cacao, le thé, le maïs, et bien d´autres encore. Le café, qui est originaire d´Ethiopie, s´est d´abord répandu dans le monde musulman. C´est à Constantinople que les chrétiens l´ont découvert, mais il est resté interdit en Europe jusqu´au 16ème siècle, car considéré comme une boisson « mahométaine ». En 1570, sur autorisation du pape, les Vénitiens l´introduisent en Europe. Le café y devient une boisson à la mode, et ce sont les Français qui auront l´idée d´y rajouter du sucre. A partir de là, il se répand partout et dans toutes les couches sociales. Les importations du Moyen-Orient ne suffisant plus, les puissances coloniales se lancent alors dans la plantation de caféiers dans leurs possessions, et notamment dans les Caraïbes. C´est alors Saint-Domingue (actuel Haïti), qui fournit la moitié de la production mondiale. Mais la guerre d´indépendance haïtienne ruine son secteur caféier, les planteurs français fuient et s´installent un peu partout dans le reste des Caraïbes, surtout en Jamaïque et à Cuba. Le café était déjà répandu dans les Antilles et en Guyane, et c´est de là, qu´en 1727 il va gagner le Brésil.

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Planche avec caféier, ses fleurs et cerises.

A l´époque, le Brésil est encore une colonie portugaise, dont l´économie repose sur la production de canne à sucre. Le gouverneur de la province du Grão-Pará, frontalière de la Guyane, soucieux de développer d´autres sources de revenus pour sa région, dépêche à Cayenne, comme ambassadeur de sa province, un jeune lieutenant-colonel, avec la délicate mission d´en ramener des boutures, ou des semences de café. L´opération est ultra secrète, car les nations productrices, dont la France, interdisent totalement la multiplication de caféiers hors de leur contrôle. Le jeune militaire brésilien, Francisco de Melo Palheta, est beau garçon, élégant et fougueux, et pour s´en procurer, il va jouer de ses charmes auprès de l´épouse du gouverneur de Guyane, Mme d´Orvilliers. Gagnant sa confiance, il obtient quelques plans de caféiers. On dit qu´il les aurait reçu de Mme d´Orvilliers en signe de remerciements pour leurs longues promenades dans les jardins du palais du gouverneur… Malheureusement, les caféiers ne supporteront pas le long voyage entre Cayenne et Belem (capitale de la province du Grão-Pará), qui à l´époque était une véritable expédition, seul un caféier arrive à bon port. Celui-ci survivra et produira les semences qui sont à la base du dévelopement de la production caféière du Brésil.

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Caféier avec ses cerises.

Question :  il faudra beaucoup de temps pour que le Brésil devienne un gros producteur et exportateur ?

BG : et consommateur, car il est aujourd´hui le deuxième au monde. Au début, le café ne produit pas bien dans la région amazonienne du Grão-Pará, on va alors l´introduire dans le nordeste du Brésil, région plus sèche et plus accidentée. Il va y produire de façon satisfaisante, mais la région souffre de sécheresse à répétition, ce qui empêche d´obtenir des récoltes constantes. De plus, le manque d´infrastructures du nordeste commence à peser sur son développement agricole, le cycle économique de la canne à sucre est sur le déclin, la capitale du pays est déplacée à Rio de Janeiro, les gros fermiers et investisseurs commencent leur migration vers le sud-est. C´est lá que le café va bénéficier à la fois d´un climat plus tempéré et des altitudes plus propices, mais aussi d´investissements qui vont permettre sa production et exportation. Son  introduction à Rio, Minas Gerais et São Paulo est un succès sans précédent. En 1779, le Brésil exporte ses premiers sacs de café, une quantité initiale bien modeste, 1.200 kg, mais qui est symbolique et marque le début d´un nouveau cycle économique pour le pays. En 1806 ça devient plus sérieux, l´exportation de café brésilien passe à 120 tonnes. A partir de 1850, le café devient la première source de revenus du Brésil, et cela durera jusqu´à la première moitié du 20ème siècle.

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Paysage caféier du sud-est du Brésil

Question :  tu parlais du poids du café sur l´histoire et la géographie du pays.

BG : en effet, c´est à travers le grand cycle économique du café, qui dure presque un siècle, à partir des années 1830/1850, que le Brésil connait ses plus grands bouleversements. Tout d´abord avec le déplacement des élites politiques et des ressources financières vers le sud-est du pays, le nordeste perdant définitivement de son importance ; alors que la région était traditionnellement le fleuron de la colonie portugaise. Cette délocalisation du pouvoir politique et financier, entraine le développement de la production de café dans le sud-est. On l´a vu, cette région est plus propice, mais elle est aussi plus riche et son développement y est plus dynamique.

C´est à la même époque que la traite négrière est condamnée par l´Angleterre, qui fait pression sur le Brésil, pays qui n´a pas encore aboli l´esclavage (il ne le fera qu´en 1888) et continue de s´approvisionner en Africains. L´Angleterre, qui craint pour ses colonies une concurrence déloyale du Brésil, grâce à sa main d´oeuvre esclave bon marché, l´oblige à pénaliser la traite et faire la chasse aux trafiquants. Le Brésil, ne pouvant plus se fournir officiellement en esclaves, se retrouve privé de sa principale ressource financière, qui était jusqu´ici la traite négrière. A cela, s´ajoute le déclin de la canne à sucre dans le nordeste, provoqué par la concurrence internationale, surtout européenne avec le développement d´une industrie sucrière à base de betteraves. Le déplacement des élites vers le sud-est s´accentue, un marché interne d´esclaves se développe (eux aussi déplacés vers le sud-est) et le trafic clandestin augmente.

Les investisseurs, qui cherchent alors d´autres secteurs que la traite négrière, vont se tourner vers le café, à la fois rentable et bénéficiant de la main d´oeuvre esclave déplacée du nordeste. On peut dire, que d´une certaine façon la pression anglaise a eu un effet contraire, elle a contribué favorablement au développement de la culture caféière au Brésil, par conséquent à son enrichissement, alors qu´à la base elle était destinée à le ruiner. Les investissements destinés au café, vont ainsi permettre de développer les infrastructures de tout le sud-est, voies ferrées, ports, routes et villes poussent comme des champignons, les plantations font place aux forêts, les collines se couvrent de longues rangées de caféiers. Une bourgeoisie, connue comme « barons du café » va naître autour de cette production, l´argent inonde les régions caféières, les villes sont dotées de villas somptueuses, mais aussi de bâtiments officiels, de théatres, de squares et de commerces, tout cela sur un modèle européen. C´est ce qu´on pourrait appeler la seconde vague d´« européennisation » du Brésil (la première correspondant à l´arrivée des Portugais au 16ème siècle).

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Esclaves dans une plantation de café sud-est du Brésil, vers 1880.

Ce que les barons du café n´avaient pas prévu en faisant déplacer les esclaves vers le sud-est, c´est qu´ils y seraient en contact avec un mouvement abolitionniste beaucoup plus actif que dans le nordeste, resté, quant à lui, très conservateur. Ce mouvement, qui émane des élites intellectuelles et politiques urbaines, se répand très vite chez les esclaves. Ceux-ci vont alors résister en refusant de travailler, ou en fuyant vers les villes ou les quilombos (communautés d´esclaves en fuite), où il est plus facile de se cacher en attendant une abolition qui se fait imminente. Celle-ci sera signée le 13 mai 1888 par la princesse Isabel, fille de l´empereur du Brésil. Cet acte, va à son tour entrainer la chute de la monarchie, jusqu´ici essentiellement soutenue par les élites rurales et esclavagistes. La république est ainsi proclamée en 1889.

Pour remplacer la main d´oeuvre esclave, la jeune république du Brésil fait alors venir des émigrés en grand nombre. Ils seront des millions à répondre à l´appel de cette Amérique tropicale, d´Italie, d´Allemagne, de Grèce, d´Europe de l´est, du Moyen-Orient et même du Japon, ils déferlent sur les  plantations de café. Cette arrivée massive d´étrangers va complètement transformer le pays. D´abord, il se « blanchit », sur la peau et dans les mentalités, car si au 19ème siècle 90% de la population brésilienne était noire ou métisse, dès la fin de ce siècle elle est majoritairement blanche (elle représente aujourd´hui 50% des brésiliens). Les mentalités évoluent aussi, car ces émigrés ne se laissent pas traiter comme des esclaves, ils sont là par leur propre volonté, pour réussir, pour réaliser leur rêve américain. Bon nombre de ces émigrés vont très vite devenir autonomes, rachetant même parfois les plantations de leur patron. Une nouvelle classe sociale naît alors au Brésil, celle des ouvriers, rurale dans un premier temps, cette classe va aussi très vite gagner les villes et former une classe ouvrière qui va peser définitivement dans la société brésilienne.

Les élites du sud-est, continuent quant à elles, de s´enrichir et de se diversifier grâce au café, et c´est d´elles que sera issue l´immense majorité des hommes politiques du pays, le pouvoir se partageant essentiellement entre les classes dirigeantes de São Paulo et de Minas Gerais. C´est de lá que naîtra l´expresion « le pouvoir café au lait », car si São Paulo est le plus gros producteur de café, Minas Gerais est celui du lait. Il faudra attendre les années 1990 et 2000 pour qu´un président du Brésil vienne d´une autre région. A partir des années 50, le café cesse d´être la principale source de revenus du pays, le Brésil s´industrialise, il exploite ses richesses minières à grande échelle et une agriculture diversifiée se développe et se modernise, un front pionnier s´ouvre à l´ouest dans le Mato Grosso. Les barons du café vont alors investir sur d´autres secteurs économiques, restant toutefois maîtres du jeu financier, puisque, jusqu´à aujourd´hui, on les retrouve souvent à la base des grandes entreprises et institutions financières du pays, ce qui n´est pas le cas des « barons du caoutchouc » ou de ceux du cacao, qui ont pour la plupart été ruinés. On le voit, l´influence et les transformations dues au café, ont été aussi profondes que durables.

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Emigrants dans une plantation de café à São Paulo, années 20.

Question :  a-t´on une idée du nombre d´esclaves qui étaient destinés au café ?

BG : on sait qu´à partir des années 1820, qui marque la grande expansion de cette culture, la traite au Brésil commercialisait plus de 40.000 esclaves par an ; ce chiffre sera multiplé par dix dans les années 1840, car la traite, pourtant réduite, n´a pas encore cessé. D´une part elle s´effectue internement, (du nordeste vers le sud-est), et de l´autre les trafiquants utilisent des routes maritimes moins surveillées par les Anglais, comme celle du Mozambique. C´est ainsi, que malgré les restrictions, que sont à la fois la pression britanique et la législation brésilienne de 1830 qui interdit le trafic, devenu par cette loi « acte de piraterie », la traite reste active face à la demande grandissante de la production caféière. A Rio de Janeiro, les seules plantations du Vale da Paraíba comptaient autour de 100.000 esclaves vers 1860, un nombre qui passe à 130.000 dix ans plus tard. Chaque ferme de café utilisait plusieurs centaines d´esclaves, on calcule 1 esclave pour 1.000 caféiers et l´on sait que ces fermes comptaient chacune entre 400.000 et 500.000 caféiers.

Depuis le début de l´arrivée d´esclaves au Brésil, au 16ème siècle, et jusqu´à l´abolition de l´esclavage en 1888, le pays a importé plus de trois millions d´Africains, ce qui représente près de 60% de tous les esclaves transportés vers les Amériques. Et il ne s´agit ici que de chiffres officiels, car il est impossible de connaitre ceux du trafic négrier. Le café a probablement utilisé la moitié de la masse d´esclaves du Brésil, soit plus d´un million et demi, et cela principalement au cours du 19ème siècle.

Question :  c´est le café qui a fait connaitre le Brésil au niveau international ?

BG : en tout cas il est vrai, qu´avant le football le Brésil s´est surtout fait connaitre par son café. Ça a commencé par les gravures de Jean-Baptiste Debret, qui retraçaient la vie quotidienne au Brésil au cours du 19ème siècle. Ces gravures ont eu beaucoup de succès en Europe.

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Esclaves revenant d´une plantation de café, par Jean-Baptiste Debret (19ème siècle).

Ensuite, surtout pendant la première moitié du 20ème siècle, ce sont surtout les marques de café qui font la publicité du Brésil. L´industrie caféière, essentiellement européenne, s´approvisionne au Brésil en grains verts et torréfie en Europe. Au Brésil, on plante, on sèche, on met en sacs et on transporte jusqu´aux ports, dont celui de Santos, dans l´Etat de São Paulo, qui écoule toujours l´essentiel de la production brésilienne. Santos est, tellement lié au café, qu´il est devennu une appellation, le « café Santos ». Aujourd´hui, les choses ont changé, le café n´est plus la première source de revenus du Brésil, et une industrie caféière s´est développée sur place. Même si le pays continue d´exporter son café en grains pour être torréfié et vendu comme produit fini à l´étranger, il a lui-même son industrie et c´est elle qui alimente son marché interne, le second du monde juste derrière celui des Etats-Unis. Il est donc certain que le café est indissociable du Brésil, c´est même sa principale carte de visite.

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Publicités pour les cafés brésiliens, première moitié du 20ème siècle.

Question :  où en est la production actuellement ?

BG : en 2014 le Brésil a produit près de 35% du café mondial, ce qui représente 54 millions de sacs (la norme est de 60 kg par sac). Il est le premier producteur et exportateur de café vert en grains du monde, une place qu´il occupe depuis 150 ans. Ses plus proches concurrents sont aujourd´hui le Vietnam avec 23 millions de sacs, ce pays étant le premier producteur mondial de robusta, et la Colombie avec 9 millions (ces chiffres varient sensiblement d´une année sur l´autre en raison des aléas de la nature). La production brésilienne est composée à 70% d´arabica.

Mais qu´on ne s´y trompe pas, les premiers exportateurs de café industrialisé sont l´Italie et l´Allemagne, le Brésil restant essentiellement un pays producteur de grains vendus brut. Les principaux acheteurs de grains brésiliens sont l´Europe et les Etats-Unis, et seulement un tiers de la production brésilienne reste dans le pays, pour la consommation locale. Les Brésiliens consomment généralement le café très léger. On ne le trouve sur place qu´en version moulue et dans tous les foyers il y a une bouteille thermique dans la cuisine avec du café chaud en permanence. On l´offre même un peu partout sous forme de « cafezinho » (mini café), généralement déjà sucré, dans certains magasins ou institutions, banques, administrations, etc, même si cette tendance se raréfie, elle est toujours présente dans les salles d´attente et au bureau. C´est même un métier au Brésil, dans les entreprises il y a une personne pour faire le cafezinho et le servir. Ceci dit, depuis une dizaine d´années, et surtout dans les grands centres urbains, la tendance est au café de qualité, l´Expresso est devenu à la mode et des cafeteria ont vu le jour un peu partout.

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A suivre dans un prochain article : hébergement dans des fermes de café.

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