Manifestations au Brésil

manifestation dimanche 15 Mars

Comme en juin 2013 les Brésiliens sont descendus dans le rue pour dire non à la politique de la présidente Dilma et à la corruption qui éclabousse sa coalition.

Question : le Brésil va-t´il vivre une nouvelle vague de manifestations, comme en juin 2013 ?

Bruno Guinard : les manifestations de ce dimanche annoncent en effet le début d´une nouvelle période de protestations. Elles ont mobilisé, selon les chiffres de la police (publiés le soir du 15 mars), deux millions trois cent mille personnes à travers tout le pays, dont un million pour la seule ville de São Paulo. C´est donc une mobilisation importante et il serait vraiment surprenant qu´elle s´arrête là. Ceci dit, cette mobilisation n´est pas une surprise, elle était annoncée depuis quelques temps, tout comme les manifestations de vendredi dernier, qui elles se voulaient de soutien à la présidente, mais qui ont été un véritable flop.

Question : quelle différence avec juin 2013 ?

BG : sur le fond les exigences sont les mêmes, en juin 2013 la protestation avait commencé à cause d´une augmentation des transports publics. Elle s´est très vite étendue, revendiquant une véritable amélioration des secteurs de l´éducation, de la santé, des transports, de la sécurité. Comme nous étions à la veille de la Coupe du Monde de football, la rue a fait le parallèle entre les dépenses engagées pour les stades et le manque d´investissements dans les services publics. Tout cela a éclaté comme une bombe, sans que personne ne s´y attende vraiment, alors que le contexte économique du pays donnait des signes de détérioration.

Aujourd´hui, ces mêmes revendications sont présentes, mais elles sont en toile de fond. Le devant de la scène est occupé par un méga scandale de corruption au sein de la compagnie pétrolière du Brésil (Petrobrás) et des principales entreprises de travaux publics. L´affaire a éclaté courant 2014, mais l´équipe au pouvoir a réussi à se faire réélire de justesse avant les premiers résultats d´enquêtes qui auraient pu lui être fatals. Depuis, l´ampleur du scandale est connu, ainsi que la plupart des noms qui y sont cités. Ça tombe donc très mal pour l´équipe en place, car elle y est engluée jusqu´au cou. A cela s´ajoute les très mauvais résultats de l´économie, où tous les indicateurs sont dans le rouge. Il y a donc un contexte de ras-le-bol généralisé de la part d´une population qui ne voit toujours rien venir des promesses de 2013, alors que les politiciens et leurs partis se remplissent les poches sans vergogne.

Enfin, en juin 2013, les manifestants étaient surtout des jeunes qui avaient fait marcher à fond les réseaux sociaux et semblaient très peu politisés, en tout cas, ils n´avaient été récupérés par aucun parti. Les manifestations d´aujourd´hui, semblent quant à elles, beaucoup plus dirigées contre la présidente et son équipe. Le gouvernement et les médias n´ont d´ailleurs pas hésité à y voir une action de l´opposition ; celle-ci, est pourtant restée discrète, même si certains signes, il est vrai, laissent à penser qu´elle a pu orchestrer tout cela, en tout cas en partie.

Question : est-ce vraiment l´opposition ?

BG : il est intéressant de constater que si dès le soir des premières manifestations le gouvernement a essayé de minimiser la mobilisation en l´attribuant à l´opposition, dès le lendemain il a tenu un autre discours. La présidente elle-même est intervenue, et avec ses principaux ministres, a adopté un profil bas, promettant d´agir au plus vite pour répondre aux inquiétudes de la population. Cette réaction démontre que le gouvernement est beaucoup plus inquiet qu´il n´y parait. Il sait très bien que, même si la mobilisation a été orchestrée par l´opposition, elle est un détonateur capable d´embraser toute la population, et les raisons ne manquent pas pour un soulèvement général. Alors s´il est vrai, qu´à la différence de 2013, les attaques ont été beaucoup plus ciblées sur la présidente, avec une très forte demande « d´impeachment » (procédure de destitution d´origine anglaise, adoptée dans la constitution brésilienne), il y eu aussi, et c´est beaucoup plus grave, des demandes d´intervention militaire. Ce sont là des signes qui nous indiquent clairement l´implication d´une opposition de droite dans ces manifestations.

affiche manif

Affiche appelant à descendre dans la rue

Question : destitution et intervention militaire, c´est envisageable ?

BG : la procédure de destitution, ou impeachement, ne s´applique pas dans le cas de l´actuelle présidente, car à ce jour aucune preuve de sa culpabilité n´a été relevée dans les affaires de corruption. Qu´elle soit au courant de ce qui se passait semble assez évident, mais rien ne l´implique directement, l´impeachment est donc irrecevable. Il faut souligner, que depuis la nouvelle constitution de 1988 (post dictature) l´impeachment n´a été prononcé qu´une fois, il a permis de destituer en 1992 (pour corruption) le président de la république de l´époque, Fernando Collor. De toute façon, même si l´on prouvait la culpabilité de la présidente Dilma et qu´elle tombait sous le coup d´un impeachment, ça ne changerait pas grand chose, car dans la constitution brésilienne c´est le vice-président qui la remplacerait jusqu´aux prochaines élections présidentielles, et le vice fait partie de sa coalition. On garderait donc, pour quatre ans encore, la même équipe au pouvoir.

Quant à une intervention militaire, elle serait tout aussi anticonstitutionnelle que l´impeachement, et aurait un impact beaucoup plus dévastateur sur les institutions du pays, sur son économie, et évidemment sur le processus démocratique. Légalement le Congrès ne peut exiger l´intervention militaire, si cela se concrétisait ce serait ni plus ni moins un coup d´Etat. Très franchement cette possibilité est peu probable, même s´il existe au Brésil une mouvance qui revendique l´ordre et l´autorité, l´immense majorité des Brésiliens ne souhaite pas un retour à la dictature.

manif présidente

La présidente directement visée.

Question : que peut faire la présidente Dilma Rousseff ?

BG : sa marge de manoeuvre est très étroite, elle est vraiment dans une situation délicate. D´une part, la moitié des membres de son gouvernement sont cités dans le scandale de la Petrobrás, puis, au parlement elle n´est plus soutenue. A cela s´ajoutent les mauvais résultats de l´économie, qui  ne sont pas faits pour redorer son blason, et enfin, si l´on en croit les sondages, avec 23% d´opinion favorable, la majorité de la  population ne lui fait plus confiance,. Dans un tel contexte on voit mal comment elle va s´en sortir, et surtout comment elle va pouvoir gouverner pendant encore quatre ans. Comme elle ne peut pas compter sur une reprise immédiate de l´économie, il va falloir qu´elle manoeuvre du coté de l´équipe gouvernementale, mais ça risque d´être très délicat dans un système de total clientélisme et où tous, ou presque, sont impliqués dans des scandales de corruption. La seule solution serait qu´elle frappe un grand coup, qu´elle fasse le ménage au sein de son gouvernement en écartant les ministres « souillés » dans les affaires. Puis, qu´avec une nouvelle équipe, « propre » cette fois, elle engage de vraies réformes. C´est politiquement très risqué mais techniquement possible. Une telle initiative mécontenterait une bonne partie de ses alliés, et s´il y a bien une chose qu´elle semble vouloir éviter, c´est la fronde au sein de sa coalition. Pour réussir une telle mutation, une intervention de Lula pourrait lui être très utile, mais jusqu´ici celui-ci n´a pas bougé ; et s´il envisage un retour au pouvoir, ce qui n´est pas exclu, il ne fera rien pour sauver Dilma. Si Lula revient, il se posera en sauveur du pays, et non pas celui d´une présidente qui a échoué.

Dilma Rousseff est donc désormais sur le fil du rasoir, elle n´a jamais été aussi seule et aussi contestée, reste à savoir, dans ce contexte, comment elle va tenir, par quels moyens, avec qui, et pendant combien de temps.

Question : mais que peut-il se passer ?

BG : le gouvernement et la présidente n´ont pas le choix, pour continuer ils vont devoir annoncer de vraies réformes, des mesures spectaculaires capables de taire l´insatisfaction et inverser la tendance socio-économique qui ne fait que se dégrader.

Si la présidente échoue à frapper un grand coup, à engager des réformes et à réparer les erreurs de sa gestion précédente (surtout économiques), et si la mobilisation de la rue se généralise, elle devra démissionner pour laisser la place à son vice-président. On assisterait alors à une inversion des rôles des deux grands partis de l´exécutif, le PT, de Dilma, s´effacerait devant le PMDB, parti de son vice-président Michel Temer. Ce grand parti centriste « attrape-tout », qui, depuis l´avènement de la démocratie au Brésil, fait la pluie et le beau temps sur les gouvernements, accèderait une fois de plus au gouvernement, porté, non pas par les urnes, mais par la cessation de l´exercice de la présidente en cours de mandat (comme ce fut le cas entre 1985 à 1989 à la mort de Tancredo Neves. Mais de toute façon cette option ne satisferait pas la rue, qui met le PMDB dans le même sac que le PT de Dilma. Ce qui est clair aujourd´hui c´est le ras-le-bol de la population, elle ne se laissera plus endormir avec des promesses et des manipulations politiques qui ne servent que les intérêts des partis et des politiciens. Aujourd´hui, le grand danger pour le gouvernement c´est la rue, sans un changement radical le pays va se soulever. Il n´y a donc qu´une seule option, révolutionner la gestion du pays.

manif brasilia

Manifestants à Brasilia

Question : est-ce le scandale de la Petrobrás qui a remis le feu aux poudres ?

BG : sans aucun doute et cela pour trois raisons principales :

La première c´est que la Petrobrás est un symbole pour les Brésiliens, c´était la première entreprise du pays, une entreprise d´Etat présente partout dans le monde, affichant sa puissance technologique et financière. Depuis l´éclatement du scandale de corruption, qui se chiffre à des milliards, la Petrobrás a non seulement perdu sa place de leader, mais fait aussi l´objet de nombreux procès provenant du monde entier de la part d´investisseurs et d´actionnaires qui allèguent avoir été lésés. La Petrobrás c´était un Brésil qui gagne, un Brésil dont tout le monde était fier ; car Petrobrás est omniprésente au Brésil, on la voit à chaque coin de rue, avec les postes à essence bien sûr, mais aussi dans une multitude de projets sociaux, culturels et environnementaux. Petrobrás finançait et sponsorisait beaucoup et presque dans tous les domaines. On a donc touché à la fierté nationale.

Ensuite, parce-que le PT et la présidente n´ont pas dit la vérité lors de la campagne présidentielle de 2014, alors que des enquêtes avaient été ouvertes et que les soupçons se confirmaient. Les électeurs ont donc le sentiment d´avoir été trompés, que la campagne a été tronquée pour repousser la publication des résultats d´enquêtes après les élections.

Enfin, après les millions dépensés pour la Coupe du Monde, le pays apprend que cette fois ce sont des milliards qui ont été détournés des coffres de la Petrobrás (donc publics), pour alimenter tout un réseau d´hommes politiques et leurs partis (appartenant à la coalition en place), alors qu´aucune amélioration des services publics n´a été mise en place.

Question : ça se ressent au quotidien ?

BG : c´est surtout l´aspect économique qui est le plus palpable. Avec le retour de l´inflation les prix augmentent très vite. A cela s´ajoute la hausse du dollar, qui plombe les importations. Donc tout ce qui contient un produit importé augmente, c´est le cas du pain, puisque la farine de blé est importée. Les prix du carburant eux aussi s´envolent à la hausse, alors que les prix du brut ont chuté à l´international, au Brésil l´essence augmente. Il faut bien renflouer les caisses de la Petrobrás ! Et comme tout le transport au Brésil se fait par la route, ces hausses se répercutent sur les produits, y compris de première nécessité. Devant l´incertitude économique les gens deviennent aussi plus prudents, ils consomment moins et remettent à plus tard les gros achats, c´est ainsi que le marché immobilier tourne au ralenti, entrainant avec lui les secteurs de la construction, il en est de même pour l´automobile et l´électroménager. Tout cela devrait très vite se répercuter sur l´emploi, alors que jusqu´ici le Brésil, avec un taux en dessous des 5%, ne souffrait pas du chômage, courant 2015 cela devrait changer.

manif rio

Manifs à Rio, même Batman y était !

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