Les Cangaceiros

Jusqu´en 1940, les Cangaceiros ont été les véritables maîtres du Sertão. Semant la terreur tout en suscitant l´admiration ; au-delà du mythe, qui étaient-ils vraiment, criminels sanguinaires ou nobles bandits ?

Aucun épisode de l´histoire du Brésil n´est autant enraciné dans le folklore du pays que celui  des Cangaceiros.  Ils sont jusqu´à aujourd´hui une source inépuisable d´inspiration pour toutes les formes d´art et d´expression, du roman à la littérature, de la musique à la BD, du cinéma au théatre, de la peinture à l´art naïf et populaire, sans parler bien sûr des travaux et recherches académiques. Leur réputation a largement dépassé les frontières du Brésil.

Question – Qui étaient ces Cangaceiros, quelle est leur origine ?

Bruno Guinard – Les Cangaceiros étaient les membres de bandes organisées sous le commandement d´un chef. L´origine de ces bandes de brigands est lointaine, puisqu´elle remonte au tout début de l´installation de colons dans le Sertão, à l´époque coloniale. Mais ce n´est qu´au 19ème qu´elles prennent de l´ampleur et qu´apparait pour la première fois le mot Cangaceiro. Ce mot vient de canga, qui désigne le harnais avec le joug que l´on mettait aux boeufs pour les travaux des champs. Comme ces bandits étaient bardés d´harnachements, ils rappelaient l´attirail des bêtes de somme, on disait alors qu´ils portaient le cangaço. Peu à peu ce mot a évolué pour désigner à la fois le champs d´action et l´activité de ces bandes, « cangaço », pourrait se traduire par  « maquis », ceux qui « prenaient le cangaço » devenaient Cangaceiros. Ces bandes sévissaient sur un vaste territoire qui passait par sept Etats du nordeste,  trouvant dans le Sertão un terrain favorable, d´une part car la région est très éloignée des villes de la côte, où étaient concentrées l´armée et la police, mais surtout elle était régit par des vieilles lois claniques qui favorisaient la violence. C´est ainsi, que dès le début du 19ème siècle, ces bandes se sont organisées pour mieux controler le Sertão. Elles agissaient sous contrat, pour le compte des pouvoirs locaux, à la manière de mercenaires. Leurs méfaits n´étaient donc pas, comme dans le vieil ouest américain des Western, avec les attaques de banques, de trains ou de diligences, mais plutôt la défense des intérêts des pouvoirs locaux. Le Sertão fonctionnait à l´époque sur un modèle féodal, tout était prétexte à se faire la guerre, agrandir des possessions, récupérer du bétail volé, punir les violations des codes d´honneur et n´importe quels autres motifs d´insatisfaction et de vengeance.

Question – Comment passe-t´on de mercenaires à nobles bandits ?

BG – Il y a une évolution du Cangaço à la fin du 19ème, on en distingue deux phases : la première, qui s´étend jusqu´à la fin du 19ème et que l´on qualifie de « cangaço dépendant » car agissant sous contrat, comme je l´ai expliqué plus haut. A partir de 1900, surgit un nouveau cangaço, dit « moderne » ou « indépendant ». Il durera jusqu´en 1940. Ce cangaço moderne agissait lui, en toute indépendance ; ses membres n´obéïssaient qu´à leur seul chef. Ce cangaço, priorisait ses propres intérêts. Ce qui ne l´empêcha pas de passer des alliances avec des clans et autres pouvoirs locaux, mais quand il le faisait, il n´y était pas soumis, il se posait comme partenaire et non plus comme subalterne. C´est la grosse différence avec l´ancien cangaço, cette fois les Cangaceiros deviennent eux-mêmes des seigneurs locaux. C´est ce cangaço qui fera couler le plus d´encre, donnera le plus de fil à retordre aux autorités brésiliennes, et permettra le développpement du mythe des « nobles bandits ».

Comme cette période moderne se termine en 1940, c´est aussi la plus proche de nous, jusqu´à très récemment nous en avions encore des témoins vivants (le dernier Cangaceiro vient de décéder à l´âge de 97 ans). Dès ses débuts, ce cangaço a bénéficié d´un certain crédit auprès de la population brésilienne, car en s´opposant aux pouvoirs locaux, en combattant l´odre représenté par la police et l´armée, il faisait figure de justicier.

C´est aussi, la personnalité de ses chefs, qui marquera le plus le cangaço moderne et forgera l´image d´une cause plutôt noble défendue par ces « héros » du Sertão. Mais qu´on ne s´y trompe pas, il n´y a jamais rien eu de noble dans les actions des Cangaceiros, quand on prend les rapports de police de l´époque, on constate un nombre impressionnant d´atrocités, allant de la torture au viol, au marquage des victimes au fer rouge. Mais il est vrai que derrière tout cette façade sanguinaire, se cachaient des hommes dont on verra plus loin qu´ils n´étaient pas que des monstres.

Question – Il y a eu beaucoup de chefs du Cangaço ?

BG – Le cangaço avait plusieurs bandes dont chacune avait son chef et ses sous-chefs, sans doute y en avait-il des dizaines. Mais le cangaço moderne obéïssait à une certaine hierarchie, il y  avait des grands chefs, capables de fédérer d´autres bandes sous son seul commandement. Le premier de ces grands chefs fut Antônio Silvino, qui a sévit avec sa bande de 1900 à 1918, année où il sera fait prisonnier et condamné à 30 ans de prison. Il sera libéré 20 ans après et mourra de vieillesse en 1944 à Rio de Janeiro (car interdit de séjour dans le nordeste). Après lui, viendra le plus connu et le plus emblématique des chefs cangaceiros, celui que l´on connaissait comme le « Roi du Sertão », le célèbre Lampião, qui règnera, avec sa compagne Maria Bonita, pendant près de vingt ans. A l´époque de Lampião, surtout au début des années 30, sa bande était divisée en trois groupes, chacun était lié à Lampião, mais pouvait aussi agir seul. L´un de ces sous-chefs, Corisco, prendra d´ailleurs la succession de Lampião à la tête du cangaço en 1938. Corisco, surnommé le Diable blond, sera aussi le dernier chef cangaceiro, car il est tué à son tour en 1940. Sa compagne, Dadá, elle aussi tombée sous les balle des soldats, survivra à ses blessures, elle sera acquittée, et mènera une vie paisible à Salvador de Bahia où elle mourra de vieillesse en 1994.

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Dadá, Corisco et sa bande, fin des années 30.

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Lampião et Maria Bonita dans les années 30

Question – et leurs effectifs ?

BG – Ils étaient très variables et très adaptables aux situations, obéïssant à une grande souplesse très stratégique. On sait que les grands chefs cangaceiros se déplaçaient et agissaient avec un noyau limité et composé de leurs meilleurs combattants, entre 10 et 20 hommes, parfois 30. Cela permettait des déplacements plus rapides et une plus grande discrétion pour se camoufler. Mais ils étaient capables de recruter plusieurs dizaines d´hommes en quelques heures. Il y a des exemples d´attaques de bandes de Cangaceiros avec des forces allant de 120 à 130 hommes. On sait aussi que Lampião, sur demande du père catholique Padre Cícero (autre figure emblématique du Sertão et vénéré jusqu´à aujourd´hui), envoya 300 cangaceiros combattre la Coluna Prestes (mouvement politico-militaire et révolutionnaire, qui, en 1925, entreprit une longue marche à travers le Brésil afin de rallier les populations pour faire tomber le pouvoir central).

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Bande de Cangaceiros dans les années 1930.

Question –  Lampião obéïssant à un prêtre ?

BG – La population du Sertão est profondément religieuse et le Padre Cícero y a toujours fait l´objet d´une immense dévotion. Il ne s´agissait pas d´un simple prêtre, Padre Cícero était très engagé politiquement, aux cotés des plus défavorisés, il jouissait aussi d´une grande influence parmi les politiciens locaux. Lampião, comme tout bon sertanejo (habitant du Sertão) n´échappait pas à cette dévotion. Il a donc répondu favorablement à l´appel du Padre Cícero, bien plus par admiration et respect que par conviction politique. Bien sûr, lui non plus ne voyait pas d´un très bon oeil cette tentative de prise de pouvoir par un mouvement mené par des militaires, ça sentait trop le coup d´Etat. Pourtant, sans doute les idéaux de la Coluna Prestes étaient plus proches de ceux de Lampião, mais celui-ci l´a plutôt vu comme une menace de changement, sans savoir de quoi le lendemain serait fait. C´est certain, Lampião aura préféré régner sur un monde qu´il connaissait bien, de surcroît un monde bénit par le père Cícero. Et puis dans le Sertão, il faut bien le dire, les dix commandements n´ont jamais fait recette, on ne les respectait que pendant les offices !

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Champs d´action des trois grands mouvements du Sertão entre 1875 et 1938. En vert le cangaço. En bleu le Padre Cícero. En rouge Canudos.

Question –  De quoi, et comment vivaient les Cangaceiros ?

BG – Leurs principaux revenus provenaient du racket. D´abord, tous les voyageurs de commerce, pour pouvoir circuler librement dans le Sertão, devaient s´acquitter de taxes auprès des Cangaceiros. Puis, leurs extorsions s´étendaient aussi aux fermiers et aux commerces fixes. C´est donc le principe maffieux du commerce de protections, qui constituait leur principale source de revenus. Mais il y avait aussi les vols et les pillages des adversaires et des traitres, dans ce cas les Cangaceiros étaient d´une cruauté absolue, ils tuaient, torturaient, violaient et emportaient tout ce qu´ils pouvaient.

Tout ça c´est pour le coté négatif, mais les Cangaceiros ne commettaient pas que des horreurs, ils étaient aussi d´une extrême générosité. Par exemple, lorsqu´ils débarquaient dans un bourg, avec le fruit de leurs larcins ils organisaient des méga fêtes avec boissons à volonté et groupes de musiciens qui animaient ces fêtes toute la nuit. C´était pour les habitants une super occasion de s´amuser et de boire gratuitement, dans une région, où il faut bien le dire les divertissements étaient rares, ces fêtes étaient très attendues et très commentées. Puis les commerces locaux se frottaient les mains, surtout les débits de boissons, mais aussi les coiffeurs, les hébergements, les restaurants, les musiciens, et aussi les filles de joie. Tout le monde y trouvaient son compte.

En dehors de moments festifs qui duraient parfois plusieurs jours, ne se terminant qu´après épuisement total des hommes, ou sur alerte que la police était en route, les Cangaceiros vivaient dans le maquis. Ils avaient toute une série de lieux secrets où ils établissaient leurs campements, car ils vivaient comme des nomades. L´un des sites préféré de la bande à Lampião était le Raso da Catarina, au nord-est de l´Etat de Bahia (voir articles sur le sertão et sur les aras bleus sur ce blog). C´est un massif montagneux extrêment sauvage, sans aucun habitant, car pratiquement sans eau, c´est l´endroit le plus sec du Brésil, mais avec ses nombreux canyons, ses cavernes et ses forêts d´épineux, il était la planque idéale. Pendant ces temps morts, les Cangaceiros se reposaient, peaufinaient leurs prochains coups, remettaient leurs armes et vêtements en état, et s´occupaient de leurs animaux, des chiens et des chevaux. Les butins étaient partagés de formes inégales, les chefs s´attribuiaient la plus grande part, ou la meilleure, venaient ensuite les guerriers de premier ordre, et ce qui restait allait aux simples combattants. La hiérarchie étant établie depuis le début, chaque nouvel intégrant connaissait et acceptait ce partage, il n´y avait donc pas de conflit interne. Enfin, comme la tête des chefs du cangaço étaient mis à prix par les autorités, les Cangaceiros avaient aussi à leurs trousses toute sorte de chasseurs de prime, en plus de la police et de l´armée, il leur fallait des lieux et des hommes sûrs.

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Avis de prime pour la capture de Lampião (années 20).

Question – Comment, malgré leur violence ont-ils pu garder une bonne image ?

BG – Les chefs modernes, surtout à partir de Lampião, ont très bien compris l´importance de l´image et des médias. En ce sens, Lampião avait une avance incroyable sur son époque, non seulement il se faisait photographier, filmer et interviewer, mais il travaillait son image comme le ferait aujourd´hui une grande célébrité. Tout ce qu´il portait était minutieusement soigné et étudié, des vêtements aux accessoires, des chapeaux aux bijoux, et à l´armement bien sûr, et c´était pareil pour sa bande. Lampião les voulait impeccables, avec des vêtements et des chaussures sans souillures ni déchirures, un peu comme à l´armée, il était d´une grande rigueur avec ses « soldats », car très soucieux de l´image de sa bande. C´est à Lampião que l´on doit ce look très romantique des Cangaceiros, où tout avait à la fois son utilité et sa praticité, mais aussi sa beauté et son originalité. Leur chapeau, par exemple, est une adaptation du chapeau de cuir typique des vachers du Sertão, mais les Cangaceiros l´ont agrandit en lui donnant des bords plus larges et redressés vers le haut, tout cela pour rappeler le chapeau de Napoléon Bonaparte, homme que les Cangaceiros admiraient pour ses faits de guerre. Lampião a encore enrichi ce chapeau « napoléonien » en lui cousant des symboles, qui fonctionnaient un peu comme des gri-gri et exerçaient une certaine fascination sur les gens. Puis il y faisait accrocher des pièces d´argent scintillantes pour afficher la richesse et la puissance des Cangaceiros. Les vêtements étaient brodés, les fourreaux des armes, les baudriers, tout était travaillé finement. A ce titre, Lampião a créé une véritable esthétique du cangaço, il était un bandit styliste ! On pense même qu´il avait adopté sa paire de lunettes pour se donner un air d´intellectuel, il se faisait photographier lisant un journal, alors qu´en réalité il était semi analphabète, n´ayant frequenté que l´école primaire et que les trois premières années.

Et puis il y a un élément absolumment nouveau avec l´arrivée de Lampião, qui est l´intégration de femmes dans le Cangaço. Elles pouvaient devenir des combattantes, suivant les bandes partout. La plus célèbre de ces femmes est Maria Bonita, la compagne de Lampião. Mais la plus guerrière de toutes a été Dadá, la compagne de Corisco, le dernier grand chef du cangaço. Cette présence des femmes dans le cangaço l´a quelque part « humanisé », c´était une veritable révolution de moeurs à l´époque que des femmes montent à cheval, prennent des armes et participent à des combats. Le cangaço était l´un des rares secteurs d´activités accessible aux femmes, et cela a beaucoup contribué au développement de l´image positive dont bénéficie les Cangaceiros, car finalement ils apparaissaient moins machos et plus féministes que ne l´était la société de l´époque. C´est cette image que les Cangaceiros modernes sont parvenus à diffuser. Avec le temps ils sont devenus un véritable mythe, et l´ambiance politique de l´époque les y a pas mal aidé. Car dans les années 1930, le Brésil était gouverner par un régime autoritaire de type mussolinien, celui du président Vargas, pour une bonne partie de la population, surtout des villes, s´opposer aux autorirés revenait à combattre pour la liberté et la démocratie. Comme les Cangaceiros vivaient libres et n´obéïssaient qu´à leurs lois, une image d´opposants véhiculant un sentiment de liberté est venue leur coller à la peau. On a fini par voir dans le cangaço un mouvement révolutionnaire avec les chefs cangaceiros comme héros.

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Lampião dans son costume complet.

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Chapeaux et cartouchières de Cangaceiros

Question – Comment Lampião approchait les médias, quels étaient-ils à l´époque ?

BG – Dans le Sertão à l´époque, l´information était très limitée. Peu de journaux y parvenaient et il n´y avait pas encore de radio dans la région. Par contre, il existait la littérature de colportage (voir l´article sur la literatura de Cordel sur ce blog), il s´agit de petits fascicules qui sont vendus accrochés sur des ficelles, d´où le nom de cordel (petites cordes). Ces textes, rédigés dans un langage local très imagé, reprenaient toutes ces histoires de Cangaceiros. D´autre part, la musique était très présente partout, les chanteurs et compositeurs, souvent chansonniers (os repentistas), eux aussi s´inspiraient des histoires du cangaço pour leurs compositions.

Autour de 1926, donc quelques années après ses débuts dans le cangaço, grâce à la médiatisation, Lampião passe de simple individu bandit à grand personnage héroïque. C´est  l´époque où il est approché et interviewé par des journalistes venant des grandes capitales de la côte et du sud du pays, et par des grands journaux. L´information sur Lampião n´émane donc plus seulement des rapports de police, souvent succincts et tendencieux, mais de vrais journalistes. Ceux-ci s´intéressent au personnage, à ses motivations, à sa philosophie de vie, à ses idéaux. Ces journalistes sont fascinés par cette existence romanesque au coeur de ce Sertão déjà tellement fabuleux. Lampião se prête totalement au jeu, il aime cette idée d´être un grand personnage public, il pose pour les photos et répond à toutes les questions. Mais son coup de maître en matière de médiatisation date de 1936. Cette année là il est en contact avec un journaliste-reporter et cinéaste syrio-libanais, Benjamim Abraão, qui lui propose de le suivre dans le Sertão et de le filmer dans son quotidien. Lampião accepte. Il découvre alors l´image en mouvement, il se fascine pour la caméra et prend complètement son rôle en main, il donne même des conseils et des idées de plans et de prises de vue, il met en scène sa bande et tous sont subjugués de se voir en mouvement lors des essais de projection. Benjamim Abraão suivra Lampião et sa bande pendant plusieurs mois, on lui doit un très grand nombre de photos, et surtout des images de films absolument uniques. Le film de Benjamim Abraão a été censuré par les autorités de l´époque, et en partie détruit, mais on en a retrouvé en 1957 une dizaines de minutes dans un vieux dépôt. Ce sont ces images, qui restaurées ont inspiré la plupart des films et des BD qui ont été fait depuis sur le cangaço.

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Lampião lors d´une interview avec Benjamim Abrahão

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BD de Hugo Pratt, inspirée du cangaço, en français «  la macunba du gringo. Dargaud 1978 ».

Question – Comment un cinéaste venu de si loin s´est-il intéressé à Lampião  ?

BG – Lá encore on retrouve la main du Padre Cícero, car à la base Benjamim Abraão était venu pour le rencontrer lui, le prêtre adoré de tout le Sertão. C´est au cours d´une de ces rencontres que Padre Cícero présente Lampião au cinéaste. Fort de cette indication du Padre Cícero, Lampião lui ouvre les portes de son univers. Malheureusement pour Benjamim Abraão, une dure répression se met en place dans la région pour en finir avec le cangaço, il sera assassiné en 1938, quelques mois avant Lampião, dans des circonstances mystérieuses mais certainement planifiées par les autorités. Benjamim Abraão, il faut le souligner, est lui aussi un personnage fascinant, il avait fuit la guerre avec les Ottomans lors de la première Guerre Mondiale, et s´était réfugié au Brésil en 1915. On a retrouvé les carnets de notes de sa période auprès des Cangaceiros, les passages les plus intéressants, et aussi les plus compromettant, étaient rédigés en arabe afin de mieux protéger les informations au cas où ces carnets tomberaient aux mains de la police. Traduit récemment, ils sont utilisées pour les recherches historiques et les biographies sur Lampião, mais ont aussi servi de base pour la réalisation d´un film brésilien de 1996, « O baile perfumado » (le bal parfumé) qui retrace cette période du cinéaste auprès de Lampião et de sa bande. Les images originales du propre Benjamim Abraão sont mixées avec des prises de vue actuelles, ce qui apportent au film une véritable touche d´authencité. La grande originalité de ces images est de découvrir ces facettes totalement inattendues des Cangaceiros, on les voit rires, s´amuser, se vêtir et se pomponner, puis danser, d´où le nom du film.

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Scène du film O baile perfumado.

Question – Comment le cangaço succombe à la répression ?

BG – Il y a deux facteurs importants qui ont contribué à mettre fin au cangaço. D´une part le développement technologique, avec la multiplication des lignes de chemin de fer dans le Sertão le transport et le déplacement des troupes se fait plus rapidement et plus efficacement. A cela s´ajoute les moyens de communication, le télégraphe se généralise, puis c´est l´arrivée du téléphone, qui permet aux autorités policières et militaires de passer et d´analyser les informations immédiatement. Le second facteur est bien sûr la détermination et les moyens qu´apportent le régime autoritaire de Vargas dans cette lutte contre le cangaço. L´armée, ou plutôt les armées car chaque Etat régional avait la sienne, et la police, sont mieux unifiées et obtiennent plus de pouvoir, comme par exemple poursuivre l´ennemi même au-delà des frontières, alors qu´avant ce n´était pas possible. Pour se faire une brigade spéciale appelée « volante » est organisée, entrainée et armée. Le cangaço n´est d´ailleurs pas la seule cible des autorités de l´époque, il y avait dans le Brésil plusieurs rebellions, parfois séparatistes, qu´il fallait mater. Le régime avait décidé de mettre de l´ordre partout et avait déclaré les Cangaceiros hors-la-loi et extrémistes, à ce titre il fallait les exterminer à tout prix, la consigne était d´abattre tous ceux qui refusaient de se rendre. C´est ainsi que la volante, grâce à une dénonciation émanant probablement d´un fermier mécontent, découvre que la bande de Lampião s´est réfugiées dans une grotte à Angico, dans l´actuel Etat de Sergipe. Coincé dans une embuscade, Lampião, Maria Bonita et 8 membres de la bande, ainsi que leurs femmes, y sont exterminées en juillet 1938.

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Détachement de la police volante.

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Lampião et Maria Bonita avec leurs chiens (photo de 1936).

Question – Mais n´y avait-il que huit combattants avec Lampião ?

BG – En fait une vaste opération policière poursuivait la bande depuis plusieurs semaines et menait même des incursions dans le Raso da Catarina, lieu de prédilection de Lampião. Devant l´ampleur des opérations, Lampião décide de diviser sa bande en trois groupes afin de prendre la police à revers. Cette stratégie a permis aux autres Cangaceiros d´échapper à l´embuscade, dont le sous-chef Corisco, qui après la mort de Lampião prendra sa place à la tête du Cangaço. Certaines rumeurs ont permis de penser que cette division de la bande était le résultat de querelles entre les sous-chefs et Lampião, et que chacun était partit de son coté sur une séparation de fait, mais rien ne prouve cette version.

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Une des rares photos de Maria Bonita avant d´entrer dans le cangaço (probablement début des années 20).

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Grotte de Angico, lieu de l´embuscade où fut tué Lampião, aujourd´hui lieu de visite et de recueillement.

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Corisco, le dernier chef du Cangaço, ici vers 1939.

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