Et le Brésil créa l’abeille tueuse…

A la fin des années 50, le Brésil se lance dans un programme d´amélioration de sa production de miel. Afin d´obtenir des hybrides avec des abeilles domestiques, il importe alors des abeilles africaines, espérant ainsi créer une abeille plus résistante aux maladies tropicales…

Les premières abeilles domestiques ont été introduites au Brésil en 1840. A l´époque, elles venaient d´Espagne et du Portugal. Quelques années plus tard, puis à la fin du 19ème siècle, d´autres abeilles domestiques en provenance d´Allemagne et d´Italie, sont venues renforcer l´apiculture brésilienne. Tout se passait plutôt bien jusqu´à ce que dans les années 1950, les ruches soient victimes de maladies et de fléaux qui décimèrent près de 80% des abeilles du Brésil. C´est à ce moment là que le ministère de l´agriculture décide de lancer un programme de recherches afin de rendre les abeilles plus résistantes. Un centre apicole expérimental est inauguré dans l´Etat de São Paulo, sous la conduite du professeur généticien Estevan Kerr. Celui-ci part en Afrique en 1956 et un an plus tard ramène au Brésil 49 reines d´abeilles africaines. Aussitôt installées, les reines fécondées par des bourdons domestiques pondent et quelques semaines après leur arrivée, 26 essaims sont formés.

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Processus de développement des abeilles.

Malheureusement, les recherches brésiliennes n´iront pas plus loin. Suite à un accident survenu dans le centre expérimental, les abeilles hybrides s´échappent dans la nature ; une abeille pas comme les autres, car sans le savoir, l´hybridation avait générée un monstre, une abeille d´une agressivité extrême, qui fera au fil des ans, plusieurs centaines de victimes humaines.

Au Brésil on l´appelle abelha assassina (abeille assassine), ou encore, sans aucune fierté d´en être le créateur, abelha brasileira (abeille brésilienne). Aujourd´hui, on préfère l´appeler abelha africanizada (abeille africanisée). Très vite, ces abeilles tueuses s´attaquent aux ruches des abeilles domestiques, elles  tuent d´abord les reines et détruisent tout l´essaim en quelques instants. En 40 ans elles auront colonisé tout le Brésil, puis en remontant vers le nord toutes les régions tropicales du continent, pour atteindre le sud des Etats-Unis dans les années 90. Partout elles sèment la terreur. Parmi tous les animaux venimeux de la planète, l´abeille tueuse bat les records de victimes humaines, dont le nombre dépasse aujourd´hui le millier sur le continent américain, sans parler des innombrables animaux domestiques.

Perdant immédiatement le controle de la situation, le Brésil essaie alors de réagir en pronant son éradication totale et par tous les moyens. Mais il était trop tard. Un autre désastre se met alors en marche. Partout où un essaim est repéré, on asperge de puissants insectisides, détruisant ainsi une bonne partie de la faune et de la flore locales. On hésite pas non plus à raser et à brûler des forêts entières où ces abeilles sont signalées (parfois à tort, ou comme excuse dans le seul but de déboiser). Tout cela ne servira à rien, l´abeille tueuse prolifère malgré tout. Il ne restera que la solution d´essayer d´en tirer quelques bénéfices…

Essaim d'abeilles

Essaim d´abeilles tueuses

C´est ainsi que, malgré tous ces malheurs et la sombre réputation de cet insecte, tout n´est pas négatif dans cette histoire. En effet, cette abeille, qui produit jusqu´à trois fois plus de miel que l´abeille domestique, est aussi très résistante aux maladies et aux fléaux. Bon nombre d´apiculteurs brésiliens, séduit par sa productivité et rusticité, ont opté pour cette nouvelle abeille. Ils l´ont domestiqué et aujourd´hui, grâce à elle, la production de miel au Brésil est 4 fois plus élevée qu´il y a 30 ans. Certains apiculteurs disent même la préférer à l´abeille européenne, car son agressivité protège les ruches des intrus, humains (les voleurs de ruche et de miel) et animaux. Leur élevage est soumis à certaines contraintes, comme par exemple l´éloignement de toute concentration humaine, routes et cheptel d´animaux domestiques. Les apiculteurs qui travaillent avec cette abeille, doivent aussi utiliser des équipements adaptés, les protégeant totalement des attaques. Par le croisement avec des bourdons africains, ces apiculteurs sont même parvenus à obtenir une abeille moins agressive. Il apparait ainsi que le problème de l´agressivité dans ces hybridations ne fonctionnent que dans un sens, c´est à dire dans l´issu du croisement mâles européens et reines africaines. Dans le cas contraire, mâles africains et reines européennes les hybrides perdent leur agressivité, c´est donc avec ces abeilles métisses, que travaille aujourd´hui la grande majorité des apiculteurs brésiliens.

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Apiculteurs dans l´Etat de Bahia.

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Guerrières d´abeilles tueuses.

Quant à l´agressivité de ces abeilles, largement exagérée par les médias et qui, dès les années 70, inspire le cinéma avec plusieurs films sensationnalistes, on en sait plus aujourd´hui grâce aux recherches d´entomologistes américains. Ceux-ci ont en effet découvert que l´hybridation de bourdons européens et de reines d´abeilles africaines générait un très grand pourcentage de guerrières. Un essaim d´abeilles tueuses fonctionnent alors comme une vraie machine de guerre, pour ne pas dire une dictature militaire ! C´est bien connu, plus une société est sur-armée et plus elle a tendance à être belliqueuse. Ces abeilles n´échappent donc pas à la règle. A titre de comparaison, lorsqu´un essaim d´abeilles européennes est attaqué, les guerrières répliquent en piquant l´agresseur, mais en général le nombre de piqûres n´est que de quelques dizaines, il peut aller jusqu´à un maximum de 200 dans un cas évalué comme très menaçant par les guerrières européennes. Ces dernières semblent considérer que cette charge est suffisante pour éloigner l´ennemi. Ce nombre de piqûres, à mois d´être allergique, n´est pas fatal pour un humain, c´est la raison pour laquelle on a enregistré très peu de victimes mortelles d´abeilles européennes.

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Abeille tueuse, apparemment identique à l´abeille domestique.

 

Quant au venin, celui des abeilles européennes est identique à celui des abeilles tueuses. En revanche, quand les abeilles tueuses se sentent menacées, elles lancenl leur grosse cavalerie de guerrières, qui, dix fois plus nombreuses que pour un essaim européen, vont inoculer dix fois plus de venin, soit environ 2.000 piqûres, ce qui est en général fatal à un être humain.

De plus, ces abeilles, qui ne jouent pas la dissuassion, mais bel et bien l´anéantissement de l´ennemi, sont extrêmement irritables et restent 24h sur 24 sur le qui-vive. Si les abeilles européennes ne réagissent que quand le danger s´approche à moins de 50 mètres de l´essaim, les abeilles tueuses considèrent un espace de sécurité de 400 mètres et sont capables de poursuivre une victime sur plus d´un kilomètre. De taille égale à l´abeille européenne, doté d´un venin qui n´est pas plus puissant, c´est bien l´esprit belliqueux qui domine l´organisation de ces abeilles. A part cela, elle ne diffère morphologiquement pas de l´abeille européenne, et c´est uniquement dans son comportement qu´elle s´en distingue. En plus du fait de produire plus de guerrières, ces abeilles, déjà plus résistantes aux maladies, sont capables de grandes facultés d´adaptation, surtout climatique, cela veut dire qu´elles n´hésitent jamais à quitter l´essaim, même en pleine tempête. Elles sont aussi migratrices, abandonnant leur territoire quand celui-ci ne leur fournit plus assez de nouriture.

Pourtant, le Brésil possède des abeilles natives, bien connues des peuples indigènes qui en ont toujours exploité le miel. Ces abeilles natives, plus petites que les européennes, ont la particularité de ne pas posséder de dard, totalement inoffensives elles sont donc très faciles à manipuler. Par contre, leur production de miel est très inférieure à celle des abeilles européennes, environ le tiers, et par conséquent très loin derrière la production des « africanisées ». Même si ce miel local a un goût unique, il reste en marge de la production nationale, cependant, quelques petits apiculteurs et particuliers se sont mis à défendre cette production native et naturelle. Son développement semble en bonne voie, reste à espérer qu´on ira pas tenter avec ces abeilles une nouvelle hybridation hasardeuse.

abeille brésiliennes

Abeilles brésiliennes, espèce native sans dard.

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