« Filhos de Gandhy », l´esprit du Mahatma à l´épreuve du carnaval de Bahia

Depuis 1949, les « Fils de Gandhi » marquent leur différence dans le carnaval de Salvador de Bahia. Inspiré à la base d´un esprit pacifiste, lié au candomblé dès 1951, le plus célèbre des blocos de carnaval du Brésil est aujourd´hui victime de son succès.

Question : les fils de Gandhi dans le carnaval de Bahia, c´est quoi au juste ?

Bruno Guinard : au Brésil il ne faut jamais rien prendre au pied de la lettre, encore moins quand il s´agit de carnaval. Comme j´en ai parlé dans l´article précédent sur le carnaval de Rio, les blocos sont des regroupements de personnes, rythmés par des orchestres ou des fanfares, qui ont pour but de défiler dans les rues pendant le carnaval pour animer la foule. Certains de ces groupes, très bien structurés et souvent thématiques, fonctionnent comme de véritables organisations, avec des membres, des cotisations, la vente de costumes, l´organisation de bals, etc. Les Filhos de Gandhy à Salvador de Bahia, sont un de ces innombrables blocos que comptent le Brésil. C´est aujourd´hui le bloco le plus important de Bahia en nombre de figurants, puisqu´il sont entre 10.000 et 12.000 à défiler dans Salvador.

Ce bloco, a la particularité d´être un des plus anciens et traditionnels, mais surtout de se distinguer par son histoire. En effet, en 1949, tout juste un an après l´assassinat de Mahatma Gandhi, les dockers du port de Salvador se sont révoltés contre le pouvoir en place qui voulait remettre en question certains de leurs acquis syndicaux. Craignant une intervention musclée de la police, ces dockers, quelques dizaines tout au plus, ont choisi de manifester pacifiquement en rappelant publiquement la doctrine de la non violence. Cela a eu un tel succès, d´autant que ça se passait en période de carnaval, que ces dockers ont créé un bloco et l´ont appelé Filhos de Gandhy, en prenant bien soin de changer le i de Gandhi en y, pour se démarquer un peu. Ils ont créé le logo, l´association, puis quelques règles de base, dont bien sûr la non violence, se forgeant ainsi une identité propre et originale.

logo gandhy

Logo et symboles des Filhos de Gandhy.

Question : mais tu parlais du candomblé, qu´est-ce que cela a à voir ?

BG :  à l´époque, le candomblé, religion animiste d´origine africaine, était très répandue dans les couches populaires, surtout à Salvador, ville qui concentre jusqu´à aujourd´hui le plus gros pourcentage de descendants d´esclaves africains. Comme ces dockers étaient eux aussi des afro-descendants, ils avaient des liaisons avec le candomblé, sans doute à des degrés différents, mais tous, c´est certain, avaient un pied dans un terreiro (lieu de culte) et honoraient leurs divinités. Ils décident donc très vite, en 1951, d´introduire aux Filhos de Gandhy, l´élément qui en ferait un bloco de la tradition afro-brésilienne, c´est à dire un candomblé de rues, plus connu ici comme afoxé. Les groupes afoxés, qui existent dans le carnaval depuis le 19ème siècle, respectent deux règles de base : la musique qui accompagnent et rythme leur défilé est la même que pour les rites de candomblé, basiquement les percussions, connues comme atabaques, et aussi les cantiques qui sont en langue yorouba (à l´origine du Bénin et du Nigéria). Les afoxés sont donc des blocos très à part dans le carnaval, ils sont en fait la représentation carnavalesque des cérémonies de candomblé.

On retrouve ainsi toute une symbologie liée au candomblé dans les Filhos de Gandhy, notamment la couleurs des vêtements, mais aussi des colliers, formés de perles bleues et blanches, qui sont les couleurs des divinités Oxalá et Ogum. On porte aussi des colliers avec des buzios, ces petits coquillages (cauris en français) très présents dans la culture afro-brésilienne et qui servent aussi à la divination.

CARNAVAL 2011 DE SALVADOR

Les perles bleues et blanches et les buzios font partie des symboles des Filhos de Gandhy

Question : peut-on parler d´un syncrétisme dont le Brésil a le secret ?

BG :  c´est un peu ça, mais il ne s´agit ici que d´un bloco de carnaval, en aucun cas la doctrine de Gandhi n´est entrée dans le candomblé. Cette rencontre des genres n´a donné naissance à aucune religion, ni même à aucun courant de pensée, on reste dans le domaine de la créativité carnavalesque, où, il faut le souligner, tout est permis. Disons qu´il s´agit plutôt d´un joyeux mélange, des costumes indiens avec des couleurs des divinités du candomblé, des portraits de Gandhi et des chants en langue africaine, tout ça dans une fête qui nous vient du Carême !

atabaques

Atabaques (percussions du candomblé) lors du défilé.

Question : avec un tel mélange comment la tradition du bloco se maintient ?

BG :  la tradition du bloco c´est sa philosophie de base et ses règles. Les Filhos de Gandhy ont ainsi toute une série d´obligations qui forment sa tradition ; par exemple, ce bloco est réservé aux hommes, les boissons alcoolisées y sont interdites, tout comme les disputes ou les bagares. Il leur est également interdit de s´éloigner du cortège lors du défilé, même si c´est parfois très tentant pour suivre des passantes bien disposées. Car une pratique des Filhos de Gandhy consisten à échanger des colliers contre des baisers. C´est à dire qu´un Filho de Gandhy offre ses colliers à des passantes, en retour il gagne un baiser, et attention, un vrai baiser sur la bouche, pas une petite bise ! On ne sait pas trop comment, ni quand, cette habitude s´est généralisée, mais elle est aujourd´hui entrée dans la tradition. Cette pratique est très controversée par les puristes du bloco, n´étant pas une règle de base, ils pensent qu´elle ne fait que nuire à l´harmonie du groupe. C´est une des difficultés et remises en question auxquelles le bloco est confronté depuis quelques années.

gandhy

Un des « Gandhi » du bloco

Question : la tradition serait menacée par quelques baisers ?

BG :  ce que constate les organisateurs c´est que bon nombre des figurants du bloco, s´inscrivent aux Filhos de Gandhy uniquement dans le but de séduire des filles. C´est vrai et plus personne ne le nie aujourd´hui, l´uniforme des Fils de Gandhy a un effet aphrodisiaque sur la gente féminine, c´est peut-être le turban à l´indienne qui les fait tomber comme des mouches, à moins que ce ne soit l´alfazema (l´eau de Cologne à la lavande) dont chaque figurant est muni pour asperger la foule, allez savoir… En tout cas, ces Fils de Gandhy, plus proches de l´esprit de Casanova, se dévergondent un peu plus chaque année ; ils acceptent des boissons alcoolisées pendant le défilé, s´éloignent du cortège, ou s´arrêtent pour récupérer des numéros de téléphones de leurs conquêtes, ce qui casse le rythme de l´ensemble, et pire encore, ils n´hésitent plus à se battre. Des bagares ont été enregistrées récemment, diffusées dans les médias elles portent préjudice à l´image du bloco. C´est donc l´essence même du groupe qui est menacée et c´est pour cette raison que les organisateurs essayent actuellement de limiter et sélectionner les figurants. La tâche est ardue quand on sait qu´ils sont aujourd´hui 12.000,  c´est un bloco énorme, très difficile à controler. En plus de ça, seul un petit nombre des figurants du bloco est aujourd´hui attaché au candomblé, ces Fils de Gandhy « modernes » ne connaissent donc pas les cantiques en yorouba et ont du mal à suivre cette musique tellement éloignée de leurs goûts musicaux. Il y a même au sein de ces figurants, un courant qui préconise une ouverture musicale sur la modernité, certains avouent même s´ennuyer lors du défilé… Alors, s´il n´y avaient pas toutes ces filles pour leur mettre un peu de baume au coeur, qu´en serait-il du bloco des Filhos de Gandhy ?!

coliers bracelets

Filhos de Gandhy, échange de colliers et de baisers.

Question : que les filles n´aient pas accès au bloco, ça ne choque personne ?

BG :  si, ça choque les filles, car il s´agit d´une règle qui date de la fondation du  bloco en 1949, époque où les femmes n´avaient pas la place qu´elles ont aujourd´hui dans la société. La règle leur interdisait de participer au bloco et de revêtir l´uniforme, par contre, ce sont elles qui fabriquaient les costumes et elles qui accompagnaient le défilé en portant des boissons et des aliments pour ces messieurs. C´était donc très machiste à l´origine. Aujourd´hui, même si l´interdiction est toujours de rigueur, les femmes ne suivent plus leurs hommes pour les nourrir et les raffraîchir. Elles aussi vont vivre le carnaval, et souvent bien loin du regard des Fils de Gandhy. Mais le vrai changement est arrivé en 1979, quand un groupe de femmes a fondé le bloco féminin Filhas de Gandhy (Filles de Gandhy). Au début les hommes ne les ont pas pris au sérieux, mais ces femmes leur ont vite prouvé qu´elles étaient capables de mener une bateria de percussions et un défilé aussi bien qu´eux. Aujourd´hui, ces Filles de Gandhy sont un des blocos féminins des plus importants de Bahia. Puis, elles aussi ont adopté les échanges de colliers et de baisers, mais elles se disent plus sélectives et précisent qu´elles défilent non pas pour les baisers, mais pour les aspects culturels et religieux du bloco, et pour la conquête de leur espace en tant que femmes. Bien qu´elles ne défilent pas en même temps que les hommes, les Filhos de Gandhy les reconnait comme appartenant à la même tradition.

fihas gandhy

Filhas de Gandhy en costumes de défilé.

Question : si l´esprit initial n´y est plus, quel avenir pour ce bloco ?

BG : ce bloco est un des piliers du carnaval de Bahia, il est toujours considéré comme l´un des gardiens de la tradition des afoxés, son défilé est l´un des plus attendu par le public. Même s´il ne fait pas danser les foules par sa musique, il a comme un rôle sacré, c´est un peu le porte-bonheur, le garant d´un bon carnaval. A ce titre son avenir est assuré. Depuis sa fondation, et malgré quelques pannes et problèmes financiers dans les années 70, le bloco n´a pas cessé de croître, il y a trente ans il comptait 1.000 figurants, ils sont aujourd´hui dix fois plus. Mais il est indéniable qu´il va falloir opérer un certain recentrage vers la philosophie de base, sans cela le bloco risque de perdre son âme, ce qui fragiliserait son avenir. Pour cela le bloco peut compter sur un noyau dur d´adeptes, de ceux qui sont dans le bloco de père en fils, ceux qui ont le bloco dans la peau (et même dessus avec des tatouages !). Au sein du groupe ces « puristes » discutent des mesures à prendre pour maintenir le cap traditionnel, mais bien sûr dans le pur respect de la tolérance, celle-là même qui a inspiré le groupe dans ses fondements. Le cap, pour ces nostalgiques de la première heure, c´est le message de paix que le bloco doit transmettre au public, un message qui se fait de plus en plus nécessaire dans le monde d´aujourd´hui.

gandhy tatoué fils gandhy

Un Fils de Gandhy tatoué… et un Fils de la future génération.

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Cortège des Filhos de Gandhy dans les rues de Salvador.

Pour découvrir le bloco sur le vif :

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