Crise de l´eau au Brésil

Tout le monde ici connait les images de terre craquelée par la sécheresse qui caractérisent le Sertão. En revanche, personne ne s´attendait à ce  que ces mêmes images puissent un jour s´appliquer à la région sud-est. Le manque d´eau a d´abord touché São Paulo, il s´étend désormais à Rio de Janeiro et Minas Gerais.

 

Question : le problème de l´eau à São Paulo fait la une des médias au Brésil, on parle de crise, qu´en est-t´il vraiment ?

Bruno Guinard :  il est vrai qu´ici on s´agite beaucoup en ce moment autour de cette question, d´autant plus que maintenant le manque d´eau s´étend à toute la région, et je rappelle qu´il s´agit de la plus peuplée du Brésil. Ceci dit, le problème n´est pas nouveau, la sonnette d´alarme avait été tirée en 2013, sans qu´aucune mesure ne soit prise.

Ce qui se passe c´est que tous les réservoirs d´eau douce de la région sont à des niveaux très bas, c´est variable d´un réservoir à l´autre, mais à São Paulo le principal système hydrique, celui de la Cantareira, est proche des 5% de sa capacité. On puise donc en ce moment dans ce qui en temps normal n´est jamais utilisé, la réserve d´urgence, dite « volume mort ». Ce système de la Cantareira alimente plus de 9 millions d´habitants, mais le problème touche l´ensemble du système hydrique de la région, système qui est composé de réservoirs, naturels à la base mais aménagés et équipés de barrages, de stations d´épuration et de distribution, ces réservoirs sont  alimentés par les précipitations des pluies et les cours d´eau. C´est donc la quasi totalité de la zone urbaine de São Paulo qui est touchée.   

 

 

Question : c´est donc très grave, plus qu´une crise, comment en est-on arrivé à cela ?

BG : pour reprendre Gabriel Garcia Marquez, je parlerai de la chronique d´une catastrophe annoncée. On est plus dans une situation de crise, on est au bord du désastre et c´est révoltant quand on sait que l´homme en est le seul coupable. Bien sûr on nous dit qu´il ne pleut pas assez, que c´est à cause des changements climatiques, tout cela est vrai, mais pas suffisant pour justifier le fond du problème. C´est du coté de la gestion de l´eau, ou plutôt de sa mauvaise gestion, qu´il faut chercher pour comprendre l´ampleur du désastre. La gestion de l´eau au Brésil est calamiteuse, dépassée, reléguée à l´arrière plan des priorités. En gros, c´est depuis le début des années 90 que le pays a négligé la question de l´eau.  Par manque de vision d´une part, et surtout parce qu´on s´est accomodé de l´abondance. Au collège, c´est la première chose qu´on apprend ici en géographie, que le Brésil possède 12% des réserves d´eau douce de la planète ; 12% pour un seul pays, ça a toujours semblé gigantesque et inépuisable. On a donc toujours gaspillé l´eau, mis à part dans le Sertão, l´eau au Brésil n´a jamais été considérée une ressource précieuse. L´Etat de Rio de Janeiro, par exemple, consomme 253 litres par jour et par habitant, alors que la consommation recommandée par l´OMS est de 110 litres. Et la consommation au Brésil ne diminue pas, au contraire, la moyenne nationale était de 151 litres en 2008, elle est aujourd´hui à 167. Et il faut faire très attention avec ces chiffres, car si cette moyenne nationale est proche de celle de l´Europe, il faut comprendre que l´on prend ici en compte les régions amazoniennes, là où l´eau est super abondante et la population très limitée. On est donc plutôt dans une moyenne se situant au-dessus des 200 litres dans le sud-est, justement là où on a des problèmes.

jaguari

Scène de sécheresse dans le réservoir de Jaguari (São Paulo).

 

Question : tu parles d´une mauvaise gestion, ce serait à quel niveau ?

BG : au niveau politique d´abord puisque ce sont les élus qui décident de cette gestion et en mettent en place les processus. Par conséquent, la non gestion de l´eau, ou sa mauvaise gestion, se répercute sur tous les autres secteurs, industriels, agricoles et au bout de la chaine les particuliers. Pour être plus précis il faut regarder les chiffres : au Brésil 60% de l´eau douce est utilisée pour l´agriculture, 30% pour l´industrie, les autres 10% pour la consommation des particuliers. Chez ces mêmes particuliers, c´est 90% des égoûts qui ne sont pas traités, alors qu´avec un traitement adapté ces eaux pourraient être réutilisées dans l´industrie et l´agriculture. Les technologies existent et sont en fonctionnement dans la plupart des pays développés, donc c´est tout à fait réalisable au Brésil. Quant aux industries, c´est 64% de leurs eaux polluées qui sont déversées dans les cours d´eau et dans la mer. C´est inadmissible.

Ensuite, je pense qu´il faut faire payer l´eau à sa juste valeur. Ici, la majeure partie des immeubles et lotissements n´ont pas de compteurs individuels. L´eau est comptabilisée sur un compteur collectif puis divisée en fin de mois sur les charges de chaque foyer de façon égale. Cela veut dire qu´on a aucune notion de ce que coûte l´eau, on la consomme alors sans même y prêter attention.

En ce qui concerne l´industrie et l´agriculture, le problème est plus d´ordre technique. On doit d´abord s´inquiéter de voir l´agriculture utiliser autant d´eau, avec là aussi un principe d´irrigation basé sur l´abondance. A cela s´ajoute la pollution des cours d´eau par les produits agro-toxiques dont le Brésil est un des principaux consommateurs, et enfin la déforestation, qui provoque la diminution des précipitations. Quant à l´industie, pour elle le problème est d´autant plus grave que 80% de l´énergie au Brésil est d´origine hydro-électrique ; donc plus d´eau, plus d´industrie. Elle devrait donc investir à la fois dans la récupération des eaux usées et surtout se tourner vers des énergies renouvelables. Enfin, du coté des entreprises gestionnaires de l´eau, il y a un immense travail à faire pour réduire les pertes, car entre la captation, le traitement et la distribution de l´eau, c´est 40% de pertes qu´on enregistre et ça va jusqu´à 70% dans certains centre urbains, c´est énorme ; à titre de comparaison, les pertes de même nature sont de 3% au Japon et de 7% en Allemagne. Il y a donc là un gros problème et on en revient aux responsabilités des politiques.

réservoir cantareira

Réservoir de la Cantareira

 

Question : que devraient- ils faire ?

BG : je ne vais pas dire ne plus mentir, car ça les obligerait à changer de métier ! Il faut savoir qu´en 2014 par exemple, alors qu´on était en état d´alerte, aucun candidat ni aucun parti n´a abordé la question de l´eau. En pleine année électorale c´était trop risqué. Toujours pour des raisons électorales, l´actuelle présidente du pays, a imposé en 2012 une réduction de 20% des tarifs d´électricité et supprimer des taxes sur ceux de l´eau. Bien sûr c´est sympa de voir ses factures diminuer, mais les conséquences ont été désastreuses, d´autant qu´elles ne se sont accompagnées d´aucune mesure compensatoire. Ce qui s´est passé c´est qu´avec la réduction des tarifs, tous les secteurs se sont mis à consommer plus, industriels et particuliers. Ces derniers se sont par exemple équipés en climatisation, grosse consommatrice d´énergie. Comme par ailleurs, au niveau hydrique, on a rien fait pour agrandir les réservoirs, pour éviter la déperdition, et équiper et moderniser le secteur, les réserves se sont épuisées et on est arrivé où nous en sommes aujourd´hui.

Il y a donc un besoin impératif d´investir dans le secteur hydrique, de le moderniser et de le confier à des gestionnaires compétents. Il est incroyable que dans un pays qui possède 12% des réserves d´eau douce du monde, 70% des concessionnaires qui en ont la charge soient en déficit permanent, ce qui empêche tout investissement.

 

barrage Atibainha

Barrage de Atibainha (système de Cantareira) presque à sec.

 

Question : il faut donc augmenter les tarifs ?

BG : les tarifs sont une conséquence de la gestion et du contexte, s´il y avait de l´eau en abondance et aucune menace d´en manquer on pourrait maintenir des tarifs très bas. Mais ce n´est plus le cas aujourd´hui, il faut donc s´adapter et principalement revoir complètement le rapport à l´eau. Il faut que les populations l´économisent, les industriels aussi, il faut qu´on la recycle, qu´on la préserve, il faut que tout le monde soit responsable de l´eau. Certainement ce qui se passe est grave, la région sud-est est au bord de la catastrophe, mais j´espère que cela va servir de leçon, il ne faut pas s´en remettre uniquement à St Pierre, il peut pleuvoir beaucoup dans les semaines qui viennent, ce n´est pas impossible, mais on ne peut pas éternellement compter sur la chance, surtout quand on ne fait aucun effort pour se l´attirer.

 

 

Question : dans un scénario pessimiste que peut-il se passer, tu parles de catastrophe ?

BG : tout simplement plusieurs dizaines de millions de personnes pourraient manquer d´eau, à São Paulo, à Rio, à Belo Horizonte, et dans leurs alentours. Pire encore, ils pourraient manquer d´électricité, et là c´est tout le parc industriel du Brésil qui serait affecté, autant dire que ce serait dramatique pour tout le pays, ce serait une crise sans précédent. Et ce n´est pas impossible puisque des coupures sont déjà survenues, parfois de plusieurs jours, on est donc dans un scénario catastrophe possible.

 

 

Question : que faire pour l´éviter ?

BG : à court terme il n´y a qu´une mesure efficace, le rationnement. Jusqu´ici, au niveau des dirigeants personne ne s´y risque, c´est trop impopulaire. Pourtant il n´y a pas d´autre solution immédiate, à moins bien sûr que celle-ci ne tombe du ciel, un déluge par exemple ! Mais, même s´il se met à pleuvoir en abondance, on évitera certes la catastophe, car les réserves d´eau sortiraient de la zone rouge, et s´il se remet à pleuvoir normalement, elles peuvent se refaire au rythme de 10 à 20% par an, suivant les réservoirs, mais à long terme ça ne résoudrait pas le problème de fond. La population augmente, l´industrie et l´agriculture suivent le rythme, il faut donc penser à l´avenir. Je le répète, la gestion de l´eau est totalement déficiente au Brésil.

Au rythme actuel des pluies, dès le mois d´avril les réserves d´eau seront à sec, et comme on aura ni le temps ni les moyens de déménager toute la population du sud-est et son industrie vers l´Amazonie, mieux vaudrait être rationnel dès maintenant. Ce serait pour éviter la catastrophe immédiate, mais il faut savoir qu´aucune mesure n´est une solution à elle seule. C´est l´ensemble des mesures que j´ai évoqué plus haut qui mettront le pays à l´abri de catastrophes futures. En commençant dès maintenant, les spécialistes estiment qu´il faudrait de 5 à 6 ans pour régulariser la situation de manière durable.

distribution eau

Distribution d´eau à Itu, banlieue de São Paulo.

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