La langue portugaise, cette grande voyageuse

Miguel de Cervantes la disait « agréable et douce », Luís de Camões, l´un des plus grands poètes de l´Occident, lui a donné ses lettres de noblesse. Plus près de nous, José Saramago écrivit « qu´il n´y a pas une langue portugaise, mais des langues en portugais ».  Alors « quelle est cette langue que vous parlez, qui n´est pas la mienne et dont je comprends tout ? » (dit un jour un chauffeur à Lisbonne en entendant parler des clients brésiliens montés dans son taxi).

 

Question : le portugais ça représente quoi dans le monde aujourd’hui ?

Bruno Guinard : c’est actuellement la langue officielle de huit pays, le Portugal et le Brésil, mais aussi l’Angola, la Guinée Bissau, l’archipel du Cap-Vert, le Mozambique, São Tomé et Principe, et Timor oriental. Mais il y a d’autres zones géographiques où le portugais est encore en usage, comme Goa et Macao, ou sous forme de dialecte, comme sur l’île de Ano Bom en Guinée équatoriale, ou encore en Asie, comme à Malaca, à Diu, à Damão, Colombo, etc. En nombre d’usagers, le portugais compte parmi les dix premières langues du monde, avec plus de 320 millions de locuteurs (dont plus de 200 millions rien qu’au Brésil). Depuis quelques années les lusophones se battent pour que le portugais devienne langue officielle de l’ONU, ce qui se justifie puisque les personnes dont c’est la langue maternelle sont plus nombreuses que celles dont c’est le français.

 

Question : tu as déjà évoqué dans un texte les différences entre le portugais du Portugal et celui des autres pays, tu peux préciser ?

BG : comme toutes les langues éparpillées sur l’ensemble de la planète il y a d’importantes différences d’une région à l’autre et le portugais n’échappe pas à la règle. Pour simplifier, on peut dire que le portugais se divise en trois grands groupes : le portugais du Portugal, qui est la langue mère et qui est parlée à peu près de la même façon dans les anciennes colonies, surtout africaines, l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, São Tomé et Principe, le Cap-Vert, mais aussi en Asie, à Macao et au Timor-oriental. Bien entendu, même si le portugais est langue officielle dans ces pays, il n’y est pas parlé par la majorité de la population. Le portugais traditionnel reste la langue politique, la langue des universitaires, et aussi du catholicisme, mais il y cotoie les langues natives et parfois des dialectes provenant du portugais, que l’on appelle crioulos (créoles). C’est la cas par exemple au Cap-Vert et à São Tomé et Principe.

Ensuite, on trouve les dialectes issus du portugais, ils sont pratiqués dans beaucoup d’endroit où les Portugais avaient des comptoirs à l’époque de leur expansion maritime (15ème et 16ème siècles), c’est le cas de Goa et certaines villes du Kerala (Inde), comme Cochin, Diu et Calicute, à Malaca, à Macao, et même à Zanzibar et à Colombo, où ces dialectes bien que parlés parfois que par quelques familles, restent toujours pratiqués. Leurs usagers, sont le plus souvent les élites « blanches », descendantes des Portugais.

Enfin, il y a le portugais du Brésil, qui est le seul à ne pas avoir gardé l’accent de la mère patrie. C’est le pays qui a le plus grand nombre d’habitants, plus de 200 millions, donc le plus lusophone. Ce qui est intéressant dans le cas du Brésil, c’est que, de par son gigantisme et son dynamisme, c’est lui qui actuellement  impose sa culture aux autres pays de langue portugaise, que ce soit par le cinéma, la télévision, la presse écrite, la littérature, et bien sûr les novelas. Le Brésil est le grand producteur culturel (aussi de sous-culture, mais c’est un autre débat !), mais aussi économique, des pays lusophones, malgré ça, il n’est pas pour autant le maitre absolu pour imposer sa langue portugaise. Le Portugal résiste au poid du « brésilien », il considère qu’il est le gardien de sa langue. Le Brésil et le Portugal en sont amenés régulièrement à se mettre d’accord sur les réformes de la langue. Malgré cela, quelques différences subsistent au niveau de la grammaire entre les deux pays, mais rien qui puisse en empêcher la compréhension, surtout écrite.

 

Luiz Vaz de Camoes

Luís Vaz de Camões

Question : il y a eu beaucoup de réformes du portugais  ?

BG : la première réforme orthographique de l’ère moderne, qui est jusqu’ici la plus importante, date de 1911. C’est une véritable modernisation et simplification de la langue qui est alors imposée par le Portugal. On y  supprime par exemple les doubles consonnes, puis le F remplace le PH. Le premier accord orthographique entre le Portugal et le Brésil date lui de 1931, il débouchera en 1939 sur le premier dictionnaire brésilien, rédigé par Laudelino Freire (de l’académie brésilienne de lettres). Plus près de nous, au 1er janvier 2009 une nouvelle réforme est entrée en vigueur. Cette fois, ce sont quasiment tous les accents qui disparaissent, le tréma par exemple ne subsistant que pour les noms propres d’origine étrangères. Mais là encore l’accord n’est pas total, le Portugal y maintient par exemple certaines consonnes intermédiaires pour différencier des mots ayant des synonymes ou pour marquer une syllabe, on peut citer comme exemple le mot facto (fait) qui au Brésil est fato, alors que fato au Portugal est le vêtement.

langue portugaise

Timbre de la poste brésilienne « 8 siècles de langue portugaise »

Question : c’est donc une langue qui bouge beaucoup  ?

BG : comme la plupart des grandes langues vivantes le portugais évolue très vite, il s’adapte aux incessants mouvements du monde, par l’évolution technologique et bien sûr aujourd’hui par la présence de l’anglais, qui est d’ailleurs souvent à la base de ces évolutions planétaires. Le portugais est aussi une langue assez élastique, car dans son histoire elle a parfois régressé, en péninusule ibérique notamment, et même au Brésil où elle a failli disparaitre. D’un autre coté, elle a aussi beaucoup voyagé et s’est éparpillée aux quatre coins du monde, en s’insinuant la plupart du temps dans des cultures fondamentalement différentes de celles du Portugal.

Question : le portugais a failli disparaitre du Brésil ?!

BG : oui, car durant les deux premiers siècles de la colonisation il a été supplanté par une langue locale, appelé la língua geral (la langue générale), issue du tupi, la grande famille linguistique de la côte brésilienne. Ce sont les jésuites qui ont créé et diffusé la língua geral au sein de la colonie. Ils ont pour cela unifié les différentes langues du tronc linguistique tupi, afin qu’on puisse le comprendre sur tout le territoire, puis ils ont commencé à l’écrire, en se basant sur l’alphabet portugais. La língua geral conservait certains traits et mots portugais, mais était bien plus proche des langues natives. Même les blancs, qui étaient largement minoritaires dans la colonie, la pratiquaient car elle permettait une meilleure interaction, surtout en milieu rural où les Indiens travaillaient pour eux. Le portugais classique, restait parlé par les élites des villes, mais là aussi la língua geral était présente, elle était la langue de la rue et du petit peuple. Il a fallu attendre 1757 pour que la língua geral soit interdite par le marquis de Pombal (secrétaire d’Etat Royal au Brésil). Puis, avec l’expulsion des jésuites du Brésil et la destruction de leurs missions, en 1759, le portugais s’impose définitivement au Brésil. Il y a donc eu comme un retour du portugais au Brésil, après deux siècles de língua geral. C’est un phénomène atypique.

Indiens et le père jésuite Anchieta

Indiens et le père jésuite Anchieta.

Ce portugais, va cependant évoluer différemment, il est au Brésil très influencé par le tupi-guarani, mais aussi par les langues africaines des esclaves, les langues bantoues dans un premier temps, puis le yorouba à partir du  XIXème. D’autre part, il reçoit  moins l’influence française que ne la reçoit le Portugal. Ce dernier, de part sa proximité géographique avec la France, puis l’influence des modes et des pensées françaises (au 18ème), et enfin avec l’invasion napoléonienne en 1808, est truffé de mots d’origine française. Si tout cela influe sur la langue du Portugal, ça ne se répercute pas immédiatement sur celle du Brésil. Il faudra avancer un peu plus dans le 19ème pour que s’opère aussi au Brésil l’influence du français. Cela commence avec le transfert de la cour portugaise à Rio de Janeiro en 1808, fuyant l’invasion des armées de Junot, c’est tout ce que le Portugal compte de lettrés qui s’installent au Brésil, et cela se confirme ensuite à l’époque impériale (de 1822 à 1889), d’autant que les empereurs du Brésil ont une branche française par les Orléans.

maruqis de Pombal

Le marquis de Pombal.

Arrivée des premiers portugais au brésil

Arrivée des premiers portugais au Brésil, flotte de Cabral le 22 avril 1500

Question : le portugais du Brésil n’évolue donc pas séparément de celui du Portugal à cette époque ?

BG : il se passe un phénomène très intéressant au 19ème, siècle qui sera déterminant pour le portugais du Brésil. D’un côté, le retour du portugais, opéré depuis le marquis de Pombal, puis l’arrivée de la famille royale et des élites portugaises, et après 1822 (indépendance du Brésil) le développement de l’empire brésilien, le portugais classique s’impose alors peu à peu. Mais le peuple lui, pratique un portugais plus vulgaire, et comme c’est l’époque où le pays commence à recevoir d’importants flux migratoires, et qui vont s’intensifier lors de la seconde moitié du 19ème, le portugais du Brésil se trouve confronté cette fois aux langues des nouveaux émigrés, et ils viennent de partout. Dans un premier temps il y a l’allemand, car avec la liberté du culte imposée à l’indépendance, des pasteurs protestants, surtout suisses et allemands, viennent prêcher et s’installer au Brésil (principalement dans le sud). Puis viendront des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Syro-libanais, des Turcs, des Slaves de tout l’est européen, et aussi des Japonais.

Le portugais du Brésil évolue alors au même rythme que le pays s’ouvre et se développe. Si de son coté le Portugal, apppauvrit par la perte de son influence et de son joyau colonial sud-américain, se referme sur lui-même, c’est exactement le contraire qui se passe au Brésil. Le pays est en ébullition, il reçoit d’importantes missions étrangères, scientifiques et artistiques, qui lui ouvrent les portes de l’art et de la connaissance. C’est la période où apparaissent les grands auteurs et poètes clasiques, comme Machado de Assis, Euclides da Cunha, Castro Alves, etc. Puis, la proclamation de la république en 1889 amplifie le sentiment nationaliste, le Brésil se veut être un pays à part entière, avec son histoire, sa réalité, et surtout sa langue, ses intellectuels et ses créations artistisques et littéraires, il s’en suit en 1897 la fondation de l’académie brésilienne des lettres. A partir de ce moment, le portugais du Brésil se structure et s’affirme en se distinguant définitivement de la langue portugaise du Portugal, la langue du peuple triomphe, c’est la fin de la colonisation linguistique portugaise.

Question : on pense souvent que le portugais est proche de l’espagnol, était-ce une même langue à la base  ?

BG : pas du tout, à aucun moment ces deux langues ont fusionné. Ce qui est exact c’est que ces langues sont proches, comme le sont entre elles les langues latines du sud de l’Europe. A la base, c’est le portugais et le galicien qui formaient une seule langue, le gallaïco-portugais, une langue parlée au Portugal, en Galicie, et dans certaines régions frontalières avec l’Espagne, et aussi très appréciée par les monarques espagnols, qui la trouvaient plus riche, plus douce et plus appropriée à la poésie que le castillan. Ce n’est qu’au XVI ème que le portugais se sépare du galicien, avec en 1536 la publication de la première grammaire portugaise. Et comme je parlais plus haut de l’influence française, c’est justement par la Galicie qu’elle pénètre le portugais, d’une part par Saint-Jacques de Compostelle, sanctuaire situé en pleine Galicie et où les ordres religieux français, avec leurs écoles et séminaires, s’étaient fortement implantés. Puis il ne faut pas oublier que la Galicie et une partie du nord du Portugal ont appartenu aux nobles de Bourgogne, par mariage avec des princesses de Castille au XI ème.

grammaire portugaise1 dictionnaire portugais

 Première grammaire portugaise (XVIème) et dictionnaire actuel.

Question : ça commence donc par le latin et puis il y a le français, et quelle est la place de l’arabe dans le portugais ?

BG : le portugais est bien plus riche que cela en influence. A la base bien sûr il y a le latin, imposé par l’empire romain, mais qui reste en général la langue des élites. Le peuple, lui, pratique un latin vulgaire qui a évolué avec les influences des peuplements ou invasions successives. D’abord il y a le celte, présent dans cette partie de la péninsule ibérique, puis des langues germaniques venues avec les Wisigoths et les Suèves. A la chute de l’empire romain, le latin disparait, il ne survit que comme langue littéraire et surtout religieuse. Puis dès le huitième siècle, entre 711 et 713, les Arabes vont conquérir toute la Lusitanie, ce territoire situé à l’ouest de la péninsule ibérique. Ils y resteront cinq siècles. Mais il ne faut pas exagérer l’influence de l’arabe sur le portugais, même si avec l’arabe le vocabulaire portugais va s’enrichir de milliers de mots et de toponymes, la langue est restée totalement latine dans sa structure. Il y a bien plus de « métissage » avec les langues latines qui s’étendent depuis le Portugal jusqu’au nord de l’Italie, en passant par le sud de la France, qu’il n’y en a avec l’arabe. Il faut savoir qu’un important commerce terrestre se faisait depuis les villes portugaises de la côte atlantique jusqu’au nord de l’Italie. Pendant des siècles, ces routes commerciales terrestres passaient par l’Espagne et le sud de la France, rencontrant sur son passage les différents autres « dialectes latins ». On passait ainsi du galicien-portugais au catalan, puis aux langues occitanes, au provençal, et enfin au piémontais, pour ne citer que les plus connues. Il y avait une grande compréhension entre toutes ces langues, qui finalement échangeaient et s’enrichissaient mutuellement.

Question : à quelle époque a-t’on commencé à écrire le portugais ?

BG : les premiers écrits datent du XII ème, c’est alors du « latin barbare », qui serait du galicien-portugais vulgaire, la langue du peuple.  Au début il s’agit de textes officiels, puis cette langue s’étend à la poésie et à la littérature. La période dite moderne, commence avec la séparation du galicien, et la publication de la première grammaire, comme expliqué plus haut, au XVIème siècle. A titre de comparaison, on trouve des traces d’écrits en français dès le 9ème siècle (sous Charlemage), en revanche, au niveau de la grammaire, la première en français n’est publiée qu’en 1530, donc à peu près en même temps que la première grammaire portugaise.

musée langue portugaise

Musée de la langue portugaise à São Paulo. Fondé en 2006, c´est aujourd´hui le plus grand et important musée du monde dédié à la langue portugaise. Installé dans l´ancienne gare Estação da Luz, si on passe par São Paulo c´est une visite à ne pas manquer.

4 Comments

  • Alain Minicale BITTON ANDREOTTI dit :

    Extrêmement intéressant et instructif, aussi bien l’article sur le Sertão que sur les gauchos et la langue. Un vrai régal ! Merci !

  • Henrique dit :

    Je découvre votre blog et le lis avidement.

    Sur cet article très intéressant, un détail introduit un doute : à la dernière question, il est répondu que les premiers écrits en portugais datent du XVIIe. Or, il est question de la grammaire portugaise publiée dès 1530 : ne servait-elle qu’à poser ce qui existait l’oral? N’avait-elle pendant 1 siècle, aucune application écrite? Et aucun précédent? Et puis je pense aux Lusiadas, qui ont été publiés en 1572, qui je chipote, mais pour moi reste au XVIe s.

    J’ai appris dernièrement que les premières éditions portugaises ont été réalisées par la diaspora juive, en latin ainsi qu’en hébreux, essentiellement et sauf erreur de ma part. Je reste tout de même étonné par une langue portugaise écrite aussi tardivement, quoique peut-être est-il fait une différence entre le galicien-portugais et le portugais qui viendra par la suite.

    Des questions qui amènent bien des questions, en somme…

    • Bruno dit :

      Merci Henrique pour votre message et votre remarque. Je suis très heureux que vous l´ayez remarqué, en effet les premiers écrits datent du XIIe siècle, c´est une erreur de frappe qui avait été corrigée, mais je ne sais pas pourquoi c´est la version non relue qui a été publiée. On répare très vite en publiant le texte corrigé. A très bientôt et merci encore.
      Bruno

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *