Les Gauchos au Brésil

On pense souvent que le terme Gauchos ne s’applique qu´aux cowboys argentins de la Pampa. Mais le Brésil a aussi ses Gauchos, et ici ils ne sont pas seulement des cowboys… ce sont tous les habitants du sud du pays.

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Gauchos dans le sud du Brésil

Question : qui sont les Gauchos ?

Bruno Guinard : ce sont les cowboys du sud de l´Amérique du sud. On les retrouve sur trois pays, en Argentine bien sûr, dont c’est un élément fondamental de sa culture, une culture gaucha qui couvre aussi le sud du Brésil et tout l´Uruguay. En fait elle correspond à la région de la Pampa, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, qui est une vaste étendue de prairies natives. Par extension, les cowboys de la Patagonie et du Chaco sont parfois considérés comme des Gauchos, dans ce cas leur zone d’influence s´étend au Chili, où le Gaucho se confond avec le huaso, le cowboy chilien, ou encore le sud-est de la Bolivie et une partie du Paraguay. Ce sont les vaqueros, littéralement les gardiens de vaches. Mais au Brésil, il y a une particularité qu´on ne trouve dans aucun autre pays, le terme Gaucho, depuis la fin du 19ème siècle, est le nom de tous les habitants de l´Etat du Rio Grande do Sul. C´est l´Etat le plus au sud du Brésil, d´une superficie d´environ la moitié de la France, dont la capitale est Porto Alegre, il est peuplé de 11 millions de Gauchos ! On peut donc être un Gaucho au Brésil sans jamais être monté sur un cheval, alors qu´en Uruguay et en Argentine il ne peut être qu´un travailleur rural.

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Carte de la Pampa (attention, en portugais ce mot est masculin).

Question : quelle est leur origine ?

BG : comme avant l´arrivée des Espagnols dans cette partie du monde il n´y avait ni vaches ni chevaux, leur origine commence avec la colonisation et le développement de l´élevage dans cette région, c´est à dire à la fin du XVIIème et plus intensément à partir du XVIIIème siècle, avec une véritable conquête de ces espaces vierges, qui s´intensifie avec la fondation de la ville de Montevidéo (actuel Uruguay) en 1724. On sait aujourd´hui, grâce aux recherches génétiques, que les Gauchos sont à près de 90% des métis d´Espagnols et d´Indiens, et dans une moindre mesure des métis d´Africains (les esclaves) et de blancs. Au Brésil, les Gauchos de souche font ainsi figure d´exception puisque le reste de la population brésilienne est essentiellement composée de métis de Portugais et d´Africains. Mais attention, on parle ici de la population ancienne des Gauchos du Brésil, car actuellement, les habitants du Rio Grande do Sul sont principalement composés de descendants d´une émigration européenne récente, au XXème siècle, notamment italienne et allemande. La culture qui s´est développée dans cette partie du monde autour du thème des troupeaux de bovins et des chevaux, est donc propre à ce contexte, c´est le fruit des conditions naturelles, mais aussi historiques et bien sûr de l´apport des cultures indigènes, notamment dans l´alimentation, la tenue vestimentaire et le vocabulaire. Dans le folklore gaucho (musique et danse) en revanche, c´est plutôt l´influence européenne qui domine. On le voit, la culture gaucha est de toute façon une culture métisse.

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Question : et le mot Gaucho ?

BG : il y a plusieurs théories, certains pensent qu´il s´agit de l´évolution du mot huacchu, qui en langue quecchua signifie solitaire, ce qui désignerait le cavalier qui vit dans ces immensités seul avec son troupeau. Une autre théorie avance une origine arabo-andalouse avec le mot chuacho, qui se dit chouach en arabe et désigne un type de fouet pour le bétail. Mais beaucoup d´historiens avancent une origine espagnole et canarienne, avec le mot guancho, ou guanche, qui est le nom du peuple natif (ce peuple était d´origine berbère) qui habitait l´archipel des Canaries à l´arrivée des Espagnols. Par la suite, le mot guancho en espagnol pouvait signifier sauvage, rustre, ou encore rebelle, et l´on sait que juste après la fondation de Montevidéo, l´Espagne y envoya plusieurs familles des îles Canaries pour participer au peuplement de la Pampa. Ces Canariens, souvent métis d´Espagnols et de Guanchos, y auraient très vite désertés pour essayer de se bâtir une nouvelle existence dans ces étendues sauvages. On a retrouvé des rapports coloniaux espagnols du XVIIIème siècle, qui font mention de « gahuchos » ou « d´Indiens cavaliers » accusés de contrebande, et en 1787 le mot Gaucho figure sur les rapports de la commission portugaise chargée de délimiter la frontière avec l´Uruguay. Quant au mot pampa, on sait qu´il vient du quecchua et veut dire plaine, tout comme l´herbe de la Pampa qu´on appelle la puna, là encore un mot quecchua.

Question : mais le quecchua est une langue andine, quel lien avec la Pampa ?

BG : c´est effectivement la langue du peuple quecchua dont le berceau est au Pérou et qui était la langue des Incas. Mais l´empire inca à son apogée (juste avant la conquête espagnole) s´étendait jusqu´au nord de l´Argentine et la zone d´influence inca ne se limitait pas qu´à la partie andine, on sait qu´ils avaient des contacts avec les peuples de régions non annexées à leur empire, parfois assez lointains, comme les Guaranis, ou encore les Tehuelches, que l´on connait mieux comme Patagons, et qui se trouvaient eux très au sud en Patagonie. La langue quecchua a ainsi influencé beaucoup d´autres langues de la région, très certainement à travers les échanges commerciaux inter-ethniques, et beaucoup de ces mots se sont imposés dans l´espagnol sud-américain et le vocabulaire gaucho. En revanche, une bonne partie de l´est de la Pampa, était peuplée par d´autres ethnies indiennes qui n´avaient rien à voir avec les Quecchuas. Parmi ces Indiens on trouvait les Charrua, peuple qui a tout de suite été confronté aux Gauchos, puisqu´il habitait les premiers territoires de la Pampa alloué au bétail. Ces Charrua avaient une culture et une langue propres, ils se sont très vite adaptés au cheval pour devenir de fantastiques cavaliers ; aujourd´hui disparus, ces Indiens sont à l´origine d´une grande partie du métisage d´où sont issus les Gauchos.

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Gravure de cavaliers charrua au XVIIIème siècle.

Question : tu as parlé de bovins et de chevaux, pourtant on connait aussi la Pampa pour ses moutons, y sont-ils arrivés plus tard ?

BG : il ne faut pas confondre la Pampa et la Patagonie, région plus au sud bien connue pour ses moutons. Dans la Pampa c´est plutôt le boeuf qui domine. Mais la Pampa est une zone de plus de 750.000 km² qui s´étend sur trois pays, son agriculture y est aujourd´hui très diversifiée, c´est une riche zone de plantation, en plus du bétail, on y produit des céréales, blé, maïs, orge, etc, et aussi du soja. Les moutons y sont venus au XVIIIème concurrencer les bovins. L´histoire de l´arrivée des moutons dans la Pampa est intéressante, car ils ne sont pas arrivés par l´Atlantique comme les bovins, mais par le nord-ouest, c´est à dire du Pérou. A l´époque, toute la Pampa, y compris la partie aujourd´hui brésilienne, était territoire espagnol. Elle dépendait du vice-royaume du Pérou et cela jusqu´en 1776, date à laquelle l´Espagne fonde le vice-royaume du Rio de la Plata, dont Buenos Aires deviendra le siège. En découvrant la Pampa par l´ouest en venant des Andes, les colonisateurs espagnols, qui avaient introduit des moutons de race Mérinos au Pérou, ont vite compris l´intérêt économique de ces vastes prairies. Des moutons ont donc commencé à y être élevés et se sont retrouvés en concurrents des bovins. Au début les Gauchos méprisaient ces animaux qui venaient brouter l´herbe de leurs boeufs, mais au fil du temps ils ont compris que les moutons pouvaient aider à un meilleur rendement de la Pampa, ils ont fini par les accepter et les introduire à leur bétail.

paysage pampa

Paysage de la Pampa

Question : peut-on dire que la Pampa a changé avec l´arrivée des moutons ?

BG : elle a d´abord changé avec l´arrivée des Gauchos, de leurs boeufs et de leurs chevaux. Les premiers Gauchos se sont retrouvés dans ce vaste espace avec les tribus indiennes qui y étaient établies depuis plusieurs millénaires. Il y ont découvert une faune jusque là inconnue, dont les plus grands animaux sont le guanaco (le lama sauvage), le nandou (l´autruche sud-américiane) et le puma. Ce n´est que près d´un siècle après l´arrivée des premiers Gauchos que les moutons sont introduit à cet espace. Peu à peu ils vont complètement le bouleverser. Le piétinement incessant des troupeaux de moutons finira para labourer en superficie le sol de la Pampa, ce qui, allié aux déjections de ces animaux, permettra d´enrichir le sol. On ne sait pas trop si ces moutons ont apporté dans leurs sabots des graines d´herbacés venant d´Europe, mais en tout cas de nouvelles herbes sont apparues dans la Pampa, comme le trèfle et la luzerne. Puis plus tard, en devenant une zone de plantations, c´est tout le paysage qui a changé. Pour travailler la terre il a fallu faire venir des travailleurs émigrés en grand nombre. Avec eux sont venus les voies ferrées, les routes, puis les maisons, les fermes et enfin les villes. Il faut savoir que si au début l´élevage du boeuf était essentiellement lié à la production de cuir, avec l´ère moderne c´est la viande qui a été valorisée puisqu´on en améliorait sans cesse la conservation et le transport. Dans la partie brésilienne et uruguayenne, où le paysage est plus varié, l´eau douce plus abondante, et les ports de l´Atlantique plus proches, les changements ont été plus rapides. En tous cas aujourd´hui, il ne reste pas grand chose de la Pampa d´origine, si ce n´est dans les quelques réserves naturelles qui ont été créées dans les trois pays.

Question : y-a t´il des différences entre les Gauchos du Brésil et les autres ?

BG : à la base il n´y avait aucune différence entre les Gauchos du Brésil, et ceux de l´Argentine et de l´Uruguay. A l´époque coloniale la Pampa, qui appartenait à l´Espagne, était une zone cuturellement homogène. Ce n´est qu´à la fin du XVIIIème qu´apparaissent les conflits territoriaux et que la partie espagnole (aujourd´hui brésilienne) tombe sous contrôle portugais. Avant cela, tous les Gauchos parlaient une même langue, que l´on appelait créole gaucho, un mélange de Castillan et de langues indigènes. Avec la démarcation des frontières, cette langue disparait peu à peu, elle sera même interdite au Brésil pour faire place au portugais. C´est donc aujourd´hui dans la langue qu´on trouve les plus grandes différences, les Gauchos brésiliens parlant portugais et ceux des autres pays l´espagnol. Par contre, l´espagnol a très fortement influencé les Gauchos du Brésil, qui parlent un portugais avec un fort accent espagnol et de nombreux mots aussi, ce qui fait dire qu´il existe, au Brésil, un dialecte gaucho.

Quant au vocabulaire gaucho, il y a quelques différences d´un pays à l´autre, certains mots d´origine indigène ont survécu, d´autres ont subi des influences diverses, mais d´une façon générale, les Gauchos se comprennent au-delà des frontières. Par ailleurs, les traditions gauchas sont elles aussi les mêmes avec parfois des noms différents. Alors que les Gauchos argentins ou uruguayens boivent le maté (le thé aux herbes de la Pampa) et les Paraguayens le téréré, les Gauchos brésiliens l´appellent chimarrão, un mot qui vient d´ailleurs du mot espagnol cimarrón. On peut boire le maté dans une petite calebasse, dont la forme change d´une région à l´autre, ou même dans une corne de bovin. Il y aussi quelques différences dans la cuisson et la découpe de la viande, même si le mot churrasco est commun à tous les Gauchos et qu´il s´applique à la viande sur des broches. Les Gauchos brésiliens cuisent plutôt les churrascos sur des grilles placées au dessus de charbons ardents, alors que les autres placent la viande debout sur des broches à une certaine distance d´un feu de bois. Mais on peut retrouver toutes les formes de churrascos des différents coté des frontières, il y aussi d´autres termes, comme le asado en Uruguay, ou la parilla en Argentine.

 

 

Churrascos

Churrascos

Question : et les différences avec les cowboys d’autres parties du monde  ?

BG : on peut forcément rencontrer des techniques et une forme de culture similaire puisqu´on se retrouve dans un même contexte, à savoir des grands espaces et l´élevage de bétail. Ce qui change ce sont les particularités techniques et bien sûr l´influence des cultures locales et de l´environnement naturel. Un Gaucho de la Pampa possède tout un attirail qui lui est propre, comme le harnais du cheval, dont la selle gaucha, développée pour un environnement bien spécifique. Dans la Pampa, le Gaucho chassait le nandou (l´autruche sud-américaine) et capturait ses vaches avec des boleadoras, qui est une grande fronde à trois cordes dont les bouts sont formés par des pierres d´un même poid, ou de boules de métal. Le Gaucho faisait tourner sa fronde et la lançait dans les pattes de l´animal qui tombait immédiatement.

Gaucho avec ses boleadoras

Gaucho avec ses boleadoras

Il y a aussi la tenue vestimentaire, celle des Gauchos le caractérise entre tous les cowboys. Même si elle a évolué au fil des siècles, l’essentiel de la tenue pour un Gaucho sont les pantalons bouffant, la bombacha, enfilés dans des bottes avec éperons, puis une large ceinture de cuir où il place son facon (le couteau) et où à l´origine il attachait ses pièces en argent. Le couteau est placé dans le dos pour ne pas être gêné en se penchant en avant sur le cheval. Le Gaucho a toujours une bandana (foulard) autour du cou, un chapeau aux formes arrondies, il porte un gilet, ou une veste de cuir, sur une épaisse chemise, puis un poncho, ou une petite couverture, qu´il laisse pliée sur son épaule, ou laisse pendre à sa ceinture, il ne faut pas oublier que les nuits sont froides dans la Pampa et que l´hiver y connait des températures négatives. Il a aussi quelques variantes des tenues suivant les saisons et les occasions, par exemple pour les fêtes, les jours de foire, etc.

Gauchos en tenue de fête

Gauchos en tenue de fête

Gauchos en tenue de travail

Un Gaucho en tenue de travail

 

 

 

 

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