Elections brésiliennes 2014

Fete militants PT

Avec  51,6% des suffrages pour  la présidente Dilma, contre 48,4% pour son adversaire Aécio Neves, les électeurs brésiliens reconduisent pour quatre ans le Parti des Travailleurs au pouvoir.

Dilma Roussef et Lula 26 Octobre

Dilma Rousseff et Lula le soir du 26 octobre lors de son discours de victoire.

Question : cette victoire de la présidente Dilma est-elle une surprise ?

Bruno Guinard : non car les sondages le prévoyaient ces deux dernières semaines. Il n´y a donc par de grosse surprise. Mais la victoire n´a pas été tranquille, souvenons-nous de cette campagne pleine de remous. Tout d´abord, une présidente qui entre en campagne avec un taux d´insatisfation record depuis son arrivée au pouvoir, proche des 50%. Ensuite, le décès accidentel d´un des principaux candidats, ce qui propulse Marina Silva dans la campagne alors qu´elle n´y était pas prévue ; elle y sera donnée favorite avec dix points d´avance sur ses concurrents, sale coup pour Dilma. Mais dès la fin du mois d´août, une fois l´émotion retombée (du décès du candidat Eduardo Campos) et le début de la campagne télévisée et d´une série de débats, Dilma engage une véritable stratégie de démolition contre Marina. Elle sera renforcée par Aécio Neves, qui se devait de taper sur la favorite. Marina n´y résistera pas, elle rejoint Aécio en ex-aequo en seconde position. A partir de là, sentant le danger Marina écarté, Dilma va démolir Aécio à son tour. La stratégie de Dilma et de son parti, le PT, va fonctionner au-delà de toutes leurs espérances, Dilma arrive en tête au premier tour. Mieux encore, elle réussit à faire élire, dès le premier tour, un gouverneur du PT sur les terres d´Aécio Neves, le Minas Gerais. Dilma y reçoit aussi la majorité des voix, un handicap pour Aécio, qui va peser tout au long de la campagne et lui coutera l’élection.

Fete militants PT

Fête des militants du PT après l´annonce de la victoire.

Question : pourquoi l´Etat de Minas Gerais était-il si important ?

BG : d´une part pour son volume d´électeurs, avec plus de 15 millions de votants c´est le second du pays juste derrière São Paulo. Mais pour Aécio Neves, qui est originaire de cet Etat où il a été deux fois gouverneur, c´est un coup terrible, pour ne pas dire fatal. Dilma et le PT en ont profité au maximum dans leur propagande, dont l´un des principaux slogans a été « qui connait Aécio ne vote pas pour lui ». Puis, au cours des débats télévisés Dilma va sans cesse rappeler qu´il a perdu sur ses terres, que c´est là la meilleure preuve qu´il est un mauvais gestionnaire. A cela elle ajoutera toute une série d´affaires de corruption survenues dans son Etat, sous sa gestion et dans son parti (le PSDB), une façon pour Dilma de compenser les critiques qui lui sont fait sur les affaires qui impliquent directement le PT et ses alliés.

Question : c´est donc Minas Gerais qui a fait perdre Aécio Neves ?

BG : si Aécio y avait fait élire son gouverneur et s´il y avait fait plus de voix que Dilma au 1er tour, il aurait pu remporter l´élection présidentielle, pas uniquement pour la quantité de voix, mais surtout pour son marketing. A la base Aécio avait un gros handicap, il n´était pas connu dans certaines régions du pays, ni auprès du petit peuple, alors que Dilma n´avait plus à se faire connaitre. Il a donc été plus difficile à Aécio de se présenter, surtout avec un bagage négatif orchestré par Dilma. Mais plus largement, ce qui a fait gagner Dilma, c´est le raz-de-marée des voix du nordeste et du nord. Elle a gagné dans tous les Etats du nordeste avec une très large avance, dépassant parfois les 70% des voix, et également dans les Etats du nord (à l´exception d´un seul), et est arrivée en tête dans le Minas Gerais et à Rio, respectivement second et troisième collèges électoraux du pays. L´écrasante majorité que Aécio a obtenu à São Paulo n´a donc pas suffit pour compenser son retard sur ces régions détenues par le PT.

millitant pro dilma

Militant pro Dilma

Question : peut-on dire que le Brésil est aujourd´hui coupé en deux, le nord et le nord-est à gauche, et le reste du pays au centre- droit ?

BG : c´est en effet le constat que l´on fait ici, la présidente réélue a eu beau parler d´unité juste après sa victoire (elle et Lula ont d´ailleurs changé leurs chemises rouges pour se vêtir de blanc en guise paix le soir de la victoire) il n´en reste pas moins que la cassure existe. Les Etats pauvres, donc du nord et du nord-est, ont voté massivement pour elle. On peut même aller plus loin aujourd´hui en disant que cette cassure a mis en évidence la question raciale, pourtant toujours esquivée dans les élections brésiliennes, aujourd´hui il est clair qu´il y a bien au Brésil un vote noir, qui s´est massivement prononcé pour Dilma, et un vote blanc en faveur de Aécio. C´était frappant il y a quelques jours, j´ai vu passé sous mes fenêtres, à Salvador, un cortège de milliers de supporters de Aécio en visite à Bahia, il n´y avait aucun noir ! Quand on sait que la population de Salvador est composée de près de 80% d´afros descendants, on comprend tout de suite la répartition des votes, 71% de voix pour Dilma à Bahia.

Question : ça s´explique par le fait que les noirs sont plus pauvres, mais dans les Etats riches comme São Paulo, comment votent les noirs ?

BG : bien sûr au Brésil la question raciale est étroitement liée à la question sociale. Ce qui se passe dans les Etats riches, comme São Paulo, le sud et le sud-est du pays en général, c´est que ces Etats concentrent la quasi totalité de l´économie du pays. C´est là que se trouvent les industries et tout le business en général. Ces régions sont donc beaucoup plus sensibles à tout ce qui affecte l´économie du pays ; hors ces derniers mois, avec le retour de l´inflation, la croissance en panne (le pays est entré en recession), la fuite des investisseurs, la chute des exportations, ces régions en ressentent immédiatement les effets. Ce n´est pas le cas dans le nord-est et le nord, la crise va mettre plus de temps pour y avoir des effets, notamment sur l´emploi.

livraison urnes

Livraison des urnes en hélicoptère par la police fédérale en pleine Amazonie.

Question : les élections se sont bien passée  ?

BG : d´une façon générale oui, on a enregistré très peu de problèmes, toutes les urnes sont arrivées à bon port, et même dans les circonscriptions les plus reculées d´Amazonie. Car tout le monde vote au Brésil, même les Indiens, qui pourtant n´avaient pas présenté de candidats. Le  vote est obligatoire entre 18 et 70 ans, mais on peut voter à partir de 16 ans. Si on ne vote pas il faut le justifier, soit à cause d´un déplacement, soit d´une maladie, etc. Sinon on s´embarque pour des tracas administratifs et une amende. Malgré cela, l´abstention a été très forte, plus de 21%, ce qui est exceptionnel ici.

Question : avec cette réélection doit-on s´attendre quand même à des changements  ?

BG : ça peut paraitre frustrant qu´après ce qu´on vient de vivre ces trois derniers mois, une campagne électorale pleine de remous, bourrée de coups de théatre, une campagne très dure où les attaques et les coups bas ont dominé, de se retrouver au même point, avec la même présidente et la même coalition à l´exécutif. Mais en y regardant de plus près les choses ne sont plus comme avant. D´un coté il y a le score de l´opposition, avec seulement 3% d´écart sur Dilma, ça confirme l´effritement de l´équipe en place, qui à chaque élection depuis 2006 perd du terrain, au point que l´opposition s´approche chaque fois plus de la victoire. Cela veut dire qu´une partie des alliés du PT, principalement le puissant PMDB (parti « attrape-tout », qui depuis le suffrage universel en 1989, permet aux uns ou aux autres de former un gouvernement), pourrait bien envisager de prendre des options pour l´avenir en lâchant le PT, en tout cas en partie. Avec la composition d´un nouveau parlement, moins favorable au PT, les choses se compliqueraient pour Dilma. Elle en est très consciente et c´est pour cela qu´elle a appelé à l´unité du pays dès le soir de sa victoire. Elle ne pourra pas gouverner en attisant les divisions comme elle l´a fait pendant la campagne, riches contre pauvres est une stratégie qui la mènerait dans l´impasse. Avec un parlement instable et des alliés qui doutent, elle va devoir faire des concessions, beaucoup de concessions, sinon le pays ira droit dans le mur. On attend donc maintenant de connaitre son programme et son équipe, car jusqu´ici rien n´a été dévoilé pendant la campagne.

Enfin, un énorme scandale de corruption au sein de la Petrobrás, la géante brésilienne du pétrole, pend au nez du PT et d´une partie de ses alliés. Par chance pour eux, l´enquête n´est pas parvenue à avancer pendant la campagne, mais c´est une véritable bombe à retardement qui attend Dilma en début d´année. Il faut donc s´attendre à un véritable tsunami qui devrait aller très loin, une crise interne qui pourrait bouleverser toute la donne.

Question :  quelle va être la première mesure du gouvernement ?

BG : une augmentation des salaires.

vote urne électronique

Indien votant dans une urne électronique

Question : et à Bahia, concrètement ?

BG : Bahia, contre toute attente, a élu dès le 1er tour un gouverneur du PT, un inconnu, mais qui a profité de la cote de Dilma dans le nordeste. C´est donc la continuité, puisque depuis 8 ans nous avions déjà un gouverneur du PT. Par contre, la municipalité de Salvador, la capitale de l´Etat de Bahia, est passée dans l´oppostion il y a deux ans. La réélection d´un gouverneur du PT à la tête de Bahia n´est donc pas une bonne nouvelle pour le maire, il se trouve isolé, entre l´exécutif de l´Etat de Bahia et celui du gouvenement fédéral, tous deux du PT, alors qu´il pensait bénéficier du soutien d´un gouverneur du centre-droit (qui était donné gagnant un mois avant le 1er tour), ou encore de Aécio Neves en cas de victoire à la présidence. Il faut préciser que c´est important pour un maire d´avoir des exécutifs qui lui sont favorables car la répartition des fonds alloués aux municipalités passent par eux. Autrement dit, une ville dont le maire est dans l´opposition peut se voir défavorisée par des retards de versements des fonds, voire des contestations de budgets.

Question : pour conclure, deux mots sur Marina ?

BG : après sa défaite au 1er tour, Marina est restée en retrait. Comme prévu elle a apporté son soutien à Aécio Neves, mais sans négocier de poste. Elle a simplement posé ses conditions pour un soutien, qu´en cas de victoire Aécio tienne ses promesses sur certains points de son programme, comme par exemple l´implantation du mandat unique de cinq ans pour le président de la république (comme en Uruguay). Il y avait de nombreux points communs entre leurs programmes, ça n´a donc pas été trop difficile de trouver un accord. Mais attention, Marina parlait au nom du PSB, parti qui n´est pas la sien, souvenons-nous qu´elle a fondé son propre parti à forte coloration écologiste. Elle devrait donc désormais se concentrer sur le développement de son parti. Mais pour elle, l´espace politique s´est réduit, sans représentation parlementaire elle ne peut pas grand chose. Elle ne peut pas non plus peser sur l´opinion comme elle l´a fait jusqu´au début de cette campagne, car elle a montré ses limites face aux « professionnels » de la politique. Marina est apparue fragile, ça a semé le doute parmi tous ceux qui voyaient en elle une vraie alternative. Par contre, si on analyse en profondeur le taux d´abstention pour ce 2ème tour, il semblerait que son électorat de base lui soit resté fidèle. Marina a une force électorale qui représente autour de 20% des voix, comme par hasard le taux d´abstention a été de 21%. Bien sûr, ça ne veut pas dire que tous les électeurs de Marina se soient abstenus, mais le report de voix sur Aécio ne s´est pas bien fait. On savait que les électeurs de Marina avaient plutôt une sensibilité de gauche, déçus par le PT et plus encore par son agression envers Marina, beaucoup de ses électeurs ont préféré s´abstenir, ou peut-être voter blanc, plutôt que de voter pour le centre-droit.

En tout cas, après la défaite de Marina, l´environnement a été totalement esquivé de cette campagne par les deux candidats, pas un mot dans aucun des débats.

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