Quand Bretons et Normands sillonnaient les côtes du Brésil

messe france fantastique

Capistrano de Abreu (1853/1927), l´un des plus illustres historiens brésiliens, disait que pendant les premières décennies qui ont suivi la découverte du Brésil, on ne savait pas à qui appartenait cette nouvelle terre, était-elle portugaise, ou était-elle française ?

terra brasilis

Carte « Terra Brasilis » de 1519, du cosmographe portugais Lopo Homen.

Question : alors le Brésil, pas si portugais que ça, mais français, et même breton ?

Bruno Guinard : tout d´abord le plus juste serait de dire ni l´un l´autre, car cette terre appartenait aux peuples natifs qui l´habitaient depuis des millénaires. Mais bien  sûr il y a la version officielle (et euro-centrique), acceptée par tous, que cette terre appartenait au Portugal. Par ailleurs, il y a  d´autres avis, dont certains nous mettent sur de nouvelles pistes. Parmi celles-ci, le constat basé sur des faits historiques : les flottes françaises fréquentaient les côtes du Brésil bien plus intensément que celles du Portugal. Là dessus, les historiens brésiliens sont d´accord. A partir de là, certains, et parmi les plus sérieux, ont avancé l´hypothèse d´un « Brésil celte » linguistiquement bien sûr. Ces historiens affirment que la première langue européenne parlée au Brésil ne serait pas le portugais, comme le veut l´histoire, mais le breton. C´est assez logique puisque la grande majorité des équipages français étaient composés de Bretons ; les armateurs eux, étaient normands.

Ces historiens mentionnent les doutes qui subsistent autour  de l´origine du mot Brésil. Bien sûr, la présence des marins bretons au Brésil, qu´on ne peut constester, ne suffit pas pour étayer l´hypothèse que le nom Brésil viendrait du celte. Mais d´autres pistes nous mènent quelques siècles plus tôt. Regardons la carte qui suit, datée de 1588 elle serait basée sur des cartes plus anciennes, antérieure à la découverte du Brésil par les Portugais. Ces cartes anciennes mentionnaient une île mythique appelée Brasil, inspirée de légendes irlandaises datant du 8ème siècle, dont celle du moine voyageur St Brendan, qui aurait prit la mer en direction de l´ouest. Sur la carte ci-dessous, à l´ouest de l´Irlande on voit distinctement cette île qui porte le nom de Brasil, et plus à l´ouest une autre île portant le nom de Brendan. « Hy Brazil », comme cette île légendaire est connue, trouverait l´origine de son nom dans Breasal, un druide, qui à sa mort aurait été placé sur une barque et lancé à la dérive sur l´océan. La légende veut que la barque soit arrivée sur une île située à l´ouest, une sorte de paradis terrestre où les moeurs étaient libres. Ce serait donc devenu l´île de Breasal. Alors, même si tout cela appartient à l´univers des légendes, on peut imaginer, qu´elles aient pu influencer certains équipages qui disaient, en abordant le Brésil, avoir débarqué sur l´île de Breasal. C´est une piste.

Ensuite, il faut en venir à la raison qui poussait ces navires français vers les côtes du Brésil. Il s´agit bien sûr du bois rouge, le pau-brasil en portugais. La version officielle c´est que Brasil vient de « brasa », braise en portugais, donc du bois de braise. Mais là encore il y a d´autres versions. L´historien et archéologue portugais, Augusto Carlos Teixeira de Aragão (de l´académie royale des sciences de Lisbonne), dit qu´on connaissait le bois de teinture rouge dès le 9ème siècle. Ce sont les Arabes qui apportaient d´Indonésie vers l´Europe un bois tropical pour en extraire le pigment rouge, les Perses le nommaient Bakham, nom qui aurait évolué pour devenir Bresilium en latin. Les historiens se basent sur des documents des douanes de Ferrara et de Modena (Italie), datant de 1139 et 1316, qui mentionnent l´entrée de pigments rouges servant à la teinture des textiles, et qui, selon le document, sont mentionnés comme brasilly, brezil, brecili, bracire ou brazili. C´est quand même troublant.

carte sebastien munster

Carte de 1588, de Sebastian Munster, qui reproduit une ancienne carte irlandaise.

Question : mais c´est bien le Portugal qui découvre et colonise ce pays ?

BG : aujourd´hui bien sûr cela est entré dans l´histoire. Mais on parle ici des premiers temps de la colonie. Si ce territoire appartenaient de droit aux Portugais, conforme au Traité de Tordesillas, signé en 1494 avec l´Espagne, cet accord n´engageait que ces deux signataires. La France, par exemple, ne l´acceptait pas, et François 1er, en assumant le trône de France en 1515, agira en ce sens en favorisant les expéditions françaises vers le Brésil, au grand dam des Portugais. C´est aussi François 1er qui aura cette célèbre phrase concernant le Traité de Tordesillas « Qu´on me montre le testament d´Adam qui m´exclut du partage du monde ! ». Ce territoire portugais fera ainsi l´objet d´une grande convoitise de la part des Français, principalement tout au long des trois premières décennies du XVIème siècle et cela en raison du bois de teinture. Dès 1532, le Portugal déclare la guerre aux navires des armateurs normands qui viennent s´aprovisionner sur les côtes du nord-est brésilien. A partir de cette période, le déclin de ce commerce s´amorce.

nef portugaise

Une des nefs portugaises de la flotte de la découverte par Cabral en 1500

Question : d´où l´histoire du roman « Rouge Brésil », de Jean-Christophe Rufin ?

BG : pas tout à fait, car « Rouge Brésil » s´inspire d´une période un peu plus tardive et d´un autre épisode qui se passe à Rio. Nous étions déjà à la fin du cycle de ce commerce du bois rouge, qui d´une part était plutôt exploité au nord de Rio, dans l´actuelle région du nordeste, et d´autre part, pour les Français en tout cas, l´apogée de ce commerce était terminé depuis les années 1530. « Rouge Brésil » évoque la fondation de la « France Antartique » en 1555, par Nicolas Durand de Villegagnon, vice-amiral et commandeur de l´Ordre de Malte, qui fonda le fort Coligny sur une petite île dans la baie de Rio. Cette épopée durera jusqu´en 1567. Plus tard, en 1612, une autre tentaive de colonisation française sera engagée bien plus au nord, dans l´actuel Etat du Maranhão. Cette fois, c´est la « France Equinoxiale », fondée par Daniel de la Touche, seigneur de la Ravardière, qui fonda la ville de Saint-Louis (aujourd´hui São Luis). Cette seconde tentative prend fin en 1615.

messe france fantastique

Messe de la fondation de la France Antartique en 1555 (collection de l´archevêché de Rio).

Question : et l´histoire du bois rouge du Brésil ?

BG :  les côtes du Brésil avaient été visitées par les navires français dès le début du XVIème siècles, de nombreux documents l´attestent, donc aussitôt après la découverte par les Portugais (en 1500). Le bois rouge fut la première, et la seule richesse, ramenée en Europe par les Portugais en ce début de XVIème siècle.  Les Français l´ont appris immédiatement, et en tant que gros consommateurs de teintures pour leurs industries textiles, ils se sont lancés à sa recherche. Pendant une trentaine d´années, jusqu´en 1532, les armateurs normands ont surpassé les Portugais en volume d´approvisionnement. Les navires partaient de Dieppe et de Honfleur, parfois de Rouen, région qui concentrait le fleuron de l´industrie textile.  On calcule qu´au moment de l´apogée de ce trafic, plusieurs centaines de tonnes de bois rouge arrivaient en Normandie chaque année.

ceasalpina echinata

L´arbre (ceasalpina echinata) pau-brasil en portugais, était nommé ibirapitanga par les Indiens.

teinture moyen age

Travail de la teinture des textiles au Moyen-âge.

Question : donc grosse présence bretonne au Brésil, on en connait l´importance  ?

BG : attention, il ne s´agissait pas d´une colonie mais d´une présence maritime, le premier vrai peuplement européen du Brésil ne se fera qu´en 1549, avec la fondation de la ville de Salvador de Bahia par les Portugais. Les Bretons qui abordaient les côtes pour charger le bois rouge, formaient les équipages des bateaux, mais ils repartaient avec les chargements. Les Normands eux, étaient les armateurs, ils participaient moins aux expéditions. On sait que des marins sont restés sur place parmi les Indiens où ils apprenaient la langue et les coutumes, on les appelait les « truchements », à la fois traducteurs et intermédiaires, ils facilitaient la communication et le commerce avec les Français. On sait aussi que les capitaines d´équipages avaient scellé des alliances avec d´importantes tribus du littoral brésilien, comme les Carijós au sud, les Tamoios à Rio, mais surtout les Tupinambas sur les côtes de Bahia, puisque c´était là que se trouvaient les plus grosses quantités de bois rouge. En tout, si on se base sur les quantités de bois rouge du Brésil débarquées dans les ports de Honfleur, de Dieppe et de Rouen, ce sont probablement des centaines d´expéditions qui ont été entreprises vers le Brésil. Un commerce qui demandait une véritable intendance en amont, il ne s´agissait pas de piraterie mais bel et bien d´une importation massive et planifiée. On sait que dès 1524, les Normands avaient cartographié les trois-quarts du littoral brésilien.

Le commerce avec le Nouveau Monde va encore s´intensifier avec les frères Verrazzano, navigateurs Toscans installés à Dieppe. Ils étaient financés par l´armateur Jean Ango, un personnage de tout premier plan en Normandie, richissime et influent, c´était un proche de François 1er. Grâce au commerce du bois rouge, il se fît édifié de nombreuses demeures (où circulaient des Indiens et divers animaux sauvages rapportés du Brésil), dont une magnifique maison à Dieppe faite de bois précieux, et un manoir à Varengeville-sur-mer, près de Rouen. Il organisait régulièrement des grandes fêtes « brésiliennes » dans ces villes où il présentait des Indiens. On dit que Montaigne et Rabelais, tout comme François 1er, auraient connu ces Indiens, à Rouen et à St Malo. Jean Ango lui, régnait sur un veritable empire privé, il fournissait en teinture rouge extraite du bois du Brésil, toutes les manufactures de textiles de France, possédait une véritable armada, avec laquelle il apportait son soutien à la flotte royale, on sait par exemple qu´il « prêta » 50 navires à François 1er pour bloquer le port de Lisbonne, mais il finançait aussi les expéditions de Jacques Cartier en Nouvelle-France (le Canada), territoire qui appartenait presque exclusivement à Jean Ango.

manoir ango

Manoir d´Ango à Varengeville-sur-Mer.

Question : donc beaucoup de contacts avec les Indiens et sans doute un réseau d´espions   ?

BG : on ne pourra jamais connaitre l´ampleur exacte des relations avec les Indiens, elles semblent importantes puisqu´elles ont permis que se développe ce commerce intense du bois rouge. Mais les Indiens étaient surtout intéressés par les objets qu´ils recevaient des Maïr (c´est comme ça que les Indiens appelaient les Français) en échange du bois, principalement des outils en métal, comme les haches et les couteaux. Avant ce commerce, ces Indiens ne travaillaient pas le métal. Pour eux ce fut une véritable révolution.

Quant aux espions, il est certain que les armateurs normands et la couronne de France, en maintenaient un réseau important à Lisbonne. Ils informaient à la fois les Français de tous les mouvements des flottes portugaises, mais aussi diffusaient de fausses informations auprès des Portugais, afin de les mettre sur de mauvaises pistes. Ce qui est troublant en tout cas dans cette épopée, ce sont les liens étroits (et officieux) qui existaient entre les deux nations. On peut s´étonner, par exemple, que Jacques Cartier connaissait aussi bien certains détails sur le Brésil, dont ses comparaisons fort précises entre les Indiens du Brésil et ceux du Canada. Jacques Cartier aurait-il lui-même navigué vers le Brésil ? Bon nombre d´historiens pensent qu´il aurait travaillé pour le copmpte du Portugal avant la découverte du Brésil, ce qui expliquerait son aisance dans cette langue et l´importance de ses contacts portugais.

On connait aussi l´existence d´un naufragé portugais, Diogo Álvarez Correia, qui en 1510 a été retrouvé presque mort sur une plage du Rio Vermelho, à Salvador de Bahia. Soigné par les Indiens il sera le premier Portugais à fonder une famille au Brésil en épousant la fille du chef des Tupinambas, connue sous le nom de princesse Paraguaçu. Diogo Álvarez, qui reçut le surnom de Caramuru va former avec Paraguaçu le premier couple mixte du Brésil, aujourd´hui considéré comme le couple fondateur et les plus lointains aïeux de la nation brésilienne. On sait que ce couple mythique servait de « truchements » auprès des Français, ce qui avait beaucoup inquieté les Portugais qui au début le considéraient comme un espion à la solde des Français. Caramuru et Paraguaçu effectueront même un voyage en France entre 1526 et 1528, où la princesse Paraguaçu fut baptisée le 30 juillet 1528, à St Malo. Elle recevra alors le nom de Catherine du Brésil, en hommage à sa marraine, Catherine des Granches, épouse de Jacques Cartier, toujours lui…

tupinambas

L´un des derniers groupes de Tupinambas en 2013. Sud de Bahia.

1 Comment

  • Jean-Luc dit :

    Toujours très intéressant de se replonger dans l’Histoire, et surtout, de battre en brèche, les idées reçues accumulées au cours des siècles

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