Présidentielles brésiliennes, le bilan du premier tour

Dilma et Aecio

Le premier tour des élections au Brésil s´est déroulé ce dimanche 05 octobre, sans encombres, mais plein de surprises. C´est la présidente actuelle, Dilma Rousseff, qui avec 41,59% des voix, arrive en tête, suivie de Aécio Neves avec 33,55%, laissant loin derrière Marina Silva, qui obtient 21,32% des suffrages.

parlement fédéralLe parlement fédéral à Brasilia

Question : que s´est-il passé avec la candidate écologiste Marina Silva, qui, il y a encore un mois, était la grande favorite ?

Bruno Guinard : effectivement, si les élections s´étaient déroulées il y a un mois Marina serait encore dans la course et aurait même pu battre la présidente au premier tour. On se souvient que juste après son arrivée dans la campagne, suite au décès de son co-listier, elle a été propulsée en tête des sondages. Mais sa position de favorite a duré moins d´un mois, dès le début septembre elle n´a cessé de chuter dans les intentions de vote, dessinant à chaque nouveau sondage une courbe descendante qui ne l´a plus quitté.

Question : comment ça s´explique ?

Bruno Guinard : tout d´abord son score de départ, sans doute motivé par l´effet émotionnel de la mort de son co-listier Eduardo Campos, mais qui n´a pas résisté au temps. Ensuite, son temps d´antenne très réduit par rapport à celui de Dilma ; au Brésil, le temps d´antenne du candidat est calculé en proportion de sa représentation parlementaire, Dilma, qui est à la tête d´une large coalition menée par les deux plus grands partis du pays, le PT et le PMDB, a donc bénéficié d´un temps de parole plus de dix fois supérieur à celui de Marina, et dans un pays où tout passe par la télévision, le temps d´antenne est vital. D´autre part, la puissante machine politique de la coalition au pouvoir depuis 12 ans, s´est déchainée sur Marina, qui représentait la plus grande menace pour Dilma. Au début, Marina semblait bien résister, mais Dilma et le PT ont été impitoyables dans leur stratégie, ça a bien fonctionné, la tendance s´est inversée. Marina s´est alors retrouvée derrière Dilma, aux coudes à coudes avec Aécio Neves, pourtant passé en troisième position dès l´arrivée de Marina. L´une des surprises de ce premier tour est donc le score d´Aécio Neves, à plus de 33% alors que les sondages le donnaient à égalité avec Marina, entre 22 et 24%.

marina silva et aecio neversMarina Silva et Aécio Neves lors d´un débat télévisé.

Question : y-a-t´il eu un problème de contenu du programme de Marina, ou est-ce que l´écologie n´est pas un sujet suffisament mobilisateur au Brésil ?

BG : ce n´est pas une question de programme car de toute façon aucun des candidats n´a réellement exposé le sien. Le niveau des débats est resté très bas, tous se sont limités à des sujets consensuels, les questions essentielles ont été esquivées, comme ci tous craignaient de prendre des risques. Marina n´a pas échappé pas à cette règle et c´est peut-être en partie une des raisons de sa chute, car on attendait d´elle une révolution au niveau des propositions, c´était là son différentiel. Mais en fin de compte, dans le jeu politique, le mythe Marina s´est effrondré, elle est devenue une candidate comme les autres. Un autre facteur de son effondrement est ce qu´on appelle le « vote utile » Quand les électeurs ont senti qu´elle faiblissait ils se sont mis à douter de ses capacités à affronter Dilma et la grosse cavalerie du PT et de ses alliés. A cela s´ajoute le fait, que ses adversaires ont mis en avant sa faible représentation parlementaire (40 députés sur les 513 de l´assemblée nationale), montrant ainsi qu´elle ne pourrait pas gouverner, ou que si elle le faisait ce serait en passant des alliances avec les grands partis, justement ceux de la « vieille politique » qu´elle condamne et dont elle fait son cheval de bataille. Une partie de son électorat, par crainte de voir Dilma victorieuse s´est donc reporté sur Aécio Neves, candidat politiquement et psychologiquement plus solide. La lecture qu´on peut faire de ce « vote utile », c´est donc qu´il s´agit d´un électorat d´opposition à Dilma, et bien plus déterminé qu´on le pensait puisqu´il est passé sur le candidat du centre-droit. Ça aussi c´est une surprise, car bon nombre d´analystes pensaient que les électeurs de Marina étaient proches du PT. Le résultat c´est que pour la première fois depuis 12 ans, l´opposition est plus forte que la coalition au pouvoir, puisque les deux candidats réunis, Marina et Aécio, représentent 55% des suffrages à ce premier tour, contre 41% pour Dilma.

Quant à l´écologie, ce n´est pas ce qui rassemble ses électeurs, même si Marina se place dans la ligne du développement durable, son électorat est plus sensible à son parcours, à son discours, à son éthique, et au fait qu´elle représente l´espoir d´un changement en profondeur. Les écologistes purs et durs au Brésil votent pour le Partido Verde, qui n´a pas franchi la barre des 1% à ce premier tour.

Question : quelle est la position de Marina pour le second tour ?

BG : comme en 2010 Marina se retrouve arbitre du second tour dans un scénario très semblable. Marina obtient le même taux qu´en 2010, 21%, et Aécio Neves le même que José Serra, son prédécesseur malheureux contre Dilma, 35%. La différence aujourd´hui c´est que le PT et ses alliés n´obtiennent que 41% des voix, alors qu´en 2010 ils en faisaient 48%, et que cette fois, tout semble indiqué que Marina ne restera pas neutre. Si Aécio Neves reçoit l´appui de Marina, le PT et Dilma auront plus de souci à se faire, même s´ils restent a priori favoris, le match sera serré.

marina silvaMarina Silva au lendemain du premier tour

Question : quelles sont les forces et les enjeux des uns et des autres ?

BG : pour Marina c´est un tournan dans sa carrière politique, va-t-elle restée éternellement la candidate du changement en ne jouant toujours que l´arbitre du second tour ? Sans doute cette élection lui permet de comprendre que seule elle n´arrivera jamais au pouvoir, c´est le dilemme pour elle, comment y accéder sans entrer dans le jeu politique de Brasilia ? Marina a montré ses limites, malgré son électorat fort et fidèle, ce n´est pas suffisant pour accéder à la présidence de la république. Elle n´a que deux options, la première serait de conclure un accord avec Aécio Neves pour essayer de faire tomber le pouvoir en place, ce choix lui permettrait d´accéder à un poste important au gouvernement, ce qui lui servirait de tremplin pour peaufiner ses alliances et son assise politique. La seconde option serait de choisir un appui passif à Aécio, c´est à dire s´affirmer comme opposante mais sans rien négocier avec lui, puis continuer son bonhomme de chemin en se limitant à consolider son propre parti, le Rede Sustentabilidade, et essayer de se frayer un avenir politique avec ce nouveau parti. Je pense que Marina s´est tellement fait démolir et trainer dans la boue publiquement par le PT et Dilma, qu´il n´y a plus aucune possibilité de réconciliation avec eux. Marina va donc se renforcer en tant qu´opposition.

Pour Aécio Neves, un accord avec Marina est indispensable pour l´emporter sur Dilma, pour la force électorale que Marina représente, pour son ancrage à gauche et sa popularité dans les Etats pauvres, où Aécio est presque un inconnu. C´est le cas par exemple des Etats de la région nordeste, où Dilma à ce premier tour a fait en moyenne 60% des suffrages (excepté dans le Pernambuco où c´est Marina qui est arrivée en tête). Ailleurs dans le nordeste, Marina est arrivée seconde derrière Dilma avec en moyenne 25% des voix, laissant Aécio Neves avec les miettes. Même s´il est arrivé très largement en tête dans le sud et sud-est, surtout à São Paulo où le PT a fait un très mauvais score, il a besoin d´un rééquilibrage dans les autres régions et cela seule Marina peut lui apporter.

Quant à Dilma Rousseff, elle est forte chez les plus défavorisés dont les 56 millions de Brésiliens qui reçoivent les allocations familiales du gouvernement. C´est son fond de commerce, un matelas confortable sur lequel elle peut se reposer. Par ailleurs, même si son bilan économique est mauvais, il n´est pas catastrophique, et surtout ses effets négatifs ne touchent pas encore directement les gens. C´est le cas de l´emploi, le taux de chomage reste très bas à 5%, le pays vient d´entrer en récession,le PIB diminue, la production industrielle stagne, l´inflation revient, les investisseurs fuient, mais le pays créé 750.000 emplois par an. Pour le petit peuple c´est le duo gagnant, emploi + allocations familiales, c´est ça la force de Dilma.

Dilma et AecioDilma : « Le Brésilien ne veut pas le retour de ceux qui ont tourné le dos aux pauvres ».

Aécio : « Le sentiment de changement a été surprenant dans tout le Brésil ».

dilma roussefDilma Rousseff, candidate du PT (Parti des Travailleurs), gauche travailliste.

Question : comment se répartissent les forces des deux candidats pour le second tour ?

BG : Dilma est arrivée en tête dans 15 Etats sur 27 que compte la fédération brésilienne, dont 11 où elle a fait plus de 50% des voix (le nordeste en particulier). Elle est forte de son assise dans le nordeste et de quelques autres Etats, mais elle doit impérativement grignoter sur les Etats où Aécio est en tête, car le nordeste à lui seul ne fait pas gagner une élection. Ceci dit, les plus gros collèges électoraux se trouvent dans le sud-est où Aécio est arrivé en tête, il a gagné dans 10 Etats. La force d´Aécio Neves c´est São Paulo où il a fait plus de 10 millions de voix, presque le double de Dilma. En revanche, il souffre d´un handicap sur le Minas Gerais, second collège électoral du pays, où Dilma est arrivée en tête et a fait élire au premier tour un gouverneur du PT. C´est une grosse raclée pour Aécio quand on sait qu´il est originaire du Minas Gerais (tout comme son grand-père Tancredo Neves qui fut le premier président de la république après la dictature), où il a été deux fois gouverneur. Il va donc falloir qu´il fasse une grosse campagne sur ses propres terres. Par ailleurs, il va devoir être présent dans le nordeste et aussi à Rio, troisième collège électoral du pays, où Dilma et Marina ont dominé.

aecio nevesAécio Neves, candidat du PSDB (Parti Socialiste Démocrate Brésilien), centre-droit.

Question : pour conclure quelles sont tes considérations personnelles ?

BG : j´ai regardé Marina le soir des résultats, alors que tous parlaient de déception, elle, au contraire, avait sur son visage comme un air de soulagement, presque un « ouf, je l´ai échappé belle »… Par ailleurs, on interviewait des passants dans la rue et un groupe de jeunes disait « on est descendu dans la rue l´année dernière, on a bloqué tout le pays pendant un mois, et tout ça pour rien, on se retrouve aujourd´hui dans le même schéma qu´à toutes les élections précédentes, un duel gauche travailliste et centre-droit. Le gouvernement n´a rien fait mais tout va continuer comme avant »… Ce qui est intéressant c´est que ce sont ces jeunes, essentiellement urbains qui représentent la base de l´électorat de Marina. Pour cette jeunesse la frustration est grande et sans doute ils retourneront dans la rue très bientôt. Enfin, je me suis mis à penser à cette étrange relation entre Marina et ses électeurs, elle, fille de la jungle amazonienne, qui a leur âge était pauvre et analphabète, elle qui a reçu l´ordination d´une église évangéliste à la doctrine très conservatrice, et eux, ces jeunes, étudiants, très citadins, très libéraux… Quelque chose me dit qu´ils se fascinent mutuellement et que, si le temps le permet, c´est de cette union apparemment improbable que naitra le Brésil de demain.

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