Le Brésil champion du monde de la bureaucratie

Le Brésil est champion du monde dans bien des domaines, on le savait. En  football bien sûr (on passe sur la débandade de 2014) avec 5 titres de champions du monde. Du coté des exportations il bat aussi tous les records dans de nombreux domaines, premier exportateur de café, de soja, de jus d´orange, de viande bovine, de poulet, de sucre, de tabac… Il est aussi le leader mondial en chirurgies esthétiques, il s´en pratique près d´un million et demi par an dans le pays. Toujours aucun Prix Nobel (mais là aussi on passe), mais par contre, il est le champion mondial de la bureaucratie. Regardons bien  la photo qui suit, il s´agit du plus gros livre du monde (encore un record !) et il contient toutes les normes de l´administration fiscale du pays, je précise : seulement de l´administration fiscale.

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Le livre “Patrie Aimée” de l´avocat fiscaliste Vinicios Leoncio

Question : ce livre se limite aux normes fiscales, mais quelle est l´ampleur réelle de la bureaucratie au Brésil et comment la quantifier ?

Bruno Guinard : tout le monde au Brésil souffre au quotidien de l´excès de bureaucratie et cela à tous les niveaux de la société. Mais, depuis quelques années, nous avons une idée précise de son ampleur grâce à la Banque Mondiale qui quantifie les difficultés administratives du pays où elle exerce. On a donc aujourd´hui une liste par pays et une vraie base de données. Le verdict est sans appel, sur 186 pays étudié, le Brésil est le champion du monde des complications administratives… et de très loin ! La Banque Mondiale comptabilise en nombre d´heures passées en moyenne chaque année par une entreprise pour effectuer des démarches auprès des administrations. Le Brésil affiche 2.600 heures/an, ce qui représente en jours ouvrables huit mois de travail pour deux personnes (8 heures de travail, sur 20 jours par mois). A titre de comparaison, dans les pays de U.E ce nombre d´heures est inférieur à 200/an, et la moyenne des pays très bureaucratiques se situe entre 500 à 700 heures/an. Seule la Bolivie se rapproche du Brésil, elle frôle les 1.080 heures par an. Ces chiffres illustrent aussi le résultat des analyses d´un groupe de travail, qui a récemment évalué les pertes que ces lourdeurs administratives causent chaque année au pays. Considérant que la mauvaise gestion et l´absence d´infrastructures adaptées sont également le fruit de cette bureaucratie, le résultat est effrayant, c´est tout simplement un tiers du PIB qui est perdu chaque année. C´est gigantesque, car sans ce manque à gagner au niveau du PIB, le pays serait la troisième puissante économique du monde, juste derrière la Chine et les Etats-Unis. Mais au contraire, le pays perd chaque année du terrain au niveau de la compétitivité internationale, faisant fuir les investisseurs qui buttent sur les difficultés à s´installer dans le pays et ensuite sur le coût que cela représente ; c´est ce que les spécialistes appellent ici les « poids morts » pour l´entreprise, autrement dit les employés qui ne produisent rien du tout, mais sont affectés aux seules démarches administratives, fiscales, juridiques, etc.

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Question : comment explique-t´on ce phénomène ?

Bruno Guinard : on ne l´explique pas et bien malin serait celui qui pourrait en trouver l´origine. Par contre on connait sa teneur, son visage et ses raisons d´être. Tout d´abord la bureaucratie est l´alliée idéale de la corruption, plus c´est compliqué, plus il est facile de berner tout le monde et plus c´est difficile de remonter à la source. La corruption trouve ainsi refuge dans la bureaucratie. Ensuite, les administrateurs, et fonctionnaires s´accrochent à leur poste et n´ont aucun intérêt à ce que les choses changent, au contraire, ils entretiennent le système puisqu´il permet à la fois de sauvegarder son emploi et d´en tirer des avantages. A cela s´ajoute l´inertie et l´obturation généralisées des administrations, car personne ne pense au-delà de sa fonction, même si elle est parfaitement inutile, on continue de l´excercer sans jamais penser aux conséquences sur les individus et sur le fonctionnement du pays. Il faut, a priori, respecter les règles et les étapes, c´est la première barrière, même si c´est totalement absurde et ne fait que retarder les démarches. Le résultat, c´est que dans bien des cas les obstacles sont tellement insurmontables qu´ils laissent une bonne partie des gens ou des entreprises sur le carreau, et que, sans pouvoir aller plus loin, ils ont recourt à l´illégalité. C´est ainsi que se développe l´économie parallèle, qui représente aujourd´hui plus de 30% de l´économie du pays, et aussi la corruption, en soudoyant les fonctionnaires. Ce qui est terrible c´est que la bureaucratie atteint tous les niveaux de la société, c´est donc aussi à tous les niveaux qu´on rencontre la corruption, puisqu´un système compliqué permet de faire argent de facilités.

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Question : la publication d´un tel ouvrage peut-elle vraiment faire bouger les choses au niveau de la bureaucratie ?

Bruno Guinard : cette initiative est avant tout un coup médiatique, spectaculaire car le livre pèse 7,5 tonnes et mesure 2,20 de long sur 1,40 de large, avec un contenu de 43.000,00 pages ! Il ne passe donc pas inaperçu et dans ce sens l´impact est puissant. L´auteur, Vinicios Leoncio, obsédé depuis toujours par l´excès de bureaucratie au Brésil n´avait pas d´autre moyen pour attirer l´attention sur ce phénomène. Il a pratiquement donné sa vie pour la combattre, il a commencé cet ouvrage il y a près d´un quart de siècle et a souffert trois infactus au cours de sa rédaction tant cela fut difficile. Il y a investit plus d´un million de Reais (environ 350.000 Euros) et employé une équipe de 30 personnes. Il a intitulé l´ouvrage « Pátria Amada » (patrie aimée), qu´on doit prendre dans le sens de « amour à sa patrie », car pour lui, le poids de la bureaucratie est suicidaire pour le pays, alors si on l´aime, on doit en finir avec ce système.  Mais bien sûr, en dehors de l´impact du moment, le livre en lui-même ne fera pas changer les choses et l´auteur est bien conscient qu´une réforme en profondeur n´est pas envisageable dans le contexte actuel. Mais son initiative rejoint la démarche d´un groupe de 200 parlementaires, qui,  en 2011, ont créé le Front Parlementaire de la Débureaucratisation. La publication de Vinicios arrive donc à point nommé, il n´est plus seul dans ce combat. Son livre va faire une tournée dans le pays, en commençant bien sûr par le Congrès National à Brasilia, une façon d´attirer l´attention en pleine campagne électorale. Il espère ainsi, qu´avec l´aide du groupe parlementaire de la débureaucratisation, les dirigeants acceptent enfin d´engager un processus de simplification administratif, qui est devenu vital pour l´avenir du pays.

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