Le Sertão brésilien, mythes et réalité d´un désert qui n´en est pas un

Tout le monde connait le Sertão comme étant au Brésil la région qui concentre la plus grande misère en raison de ses sécheresses à répétition. Pourtant, on aurait tort de limiter le Sertão à ce seul aspect, car si le climat en fait un lieu hostile, c´est aussi le lieu où s´est développée une identité bien particulière et unique au monde.

sertaoImage typique du Sertão

La géographie : le Sertão est un biotope, considéré comme semi-aride car il connait une période de six mois de sécheresse par an. Comme son climat est directement influencé par la température des eaux de l´Atlantique et du Pacifique, les phénomènes de La Niña et El Niño perturbent régulièrement ce cycle et provoquent de longues périodes sèches, pouvant durer des années.

Géographiquement, on distingue deux zones de sécheresses au Brésil, l´une est le Sertão traditionnel qui s´étend sur 8 Etats du nordeste, avec une superficie de 841.260,9 km².

L´autre zone, est uniquement administrative, elle englobe le Sertão, mais s´étend bien au-delà, sur toute la zone sujette aux sécheresses. Cette zone est appelée « polygone des sècheresses » (voir carte ci-dessous), elle fut créée, par décrets fédéraux successifs au cours du XXème siècle, uniquement dans le but d´appréhender la question des sécheresses. Cette zone administrative, qui comprend aussi le nord de Minas Gerais, a une superficie totale de 1.108.434,82 km² (deux fois la France) et elle permet à ses agriculteurs d´obtenir des facilités et des aides gouvernementales dans les périodes de sécheresses prolongées. C´est le taux des précipitations annuelles qui détermine l´appartenance à cette zone administrative, en dessous des 800 mm/an maximum, on est dans le « polygone des sécheresses ».

Dans le Sertão traditionnel, les précipitations sont inférieures à 700 mm/an, avec des zones en dessous des 500 mm/an, comme c´est le cas du Raso da Catarina, la zone la plus aride du Brésil.

Quand on compare ces taux de pluviométrie à d´autres zones géographiques de la planète, il n´y a, à première vue, pas de quoi s´affoler, au fond ces taux sont égaux à ceux de la Corse, ou de la Côte d´Azur. Mais ce qui caractérise ces données pluviométriques et fait du Sertão une zone semi-aride, c´est d´une part le contraste régional, puisqu´il se situe géographiquement entre deux zones très humides, la région amazonienne à l´ouest, dont le taux de pluviométrie moyen annuel est de 2.300 mm, et à l´est la Mata Atlântica (forêt atlantique, dont le taux se situe entre 1.800 et 3.600 mm/an. L´autre élément est la température, elle se situe autour de 30° toute l´année, avec des minimum de 25° (la nuit par temps de pluie) et des maximum de 42°, de telles chaleurs provocant l´évaporation de l´eau. Enfin, par le fait que les pluies y sont irrégulières, il n´est pas rare que tombe en quelques heures les précipitations prévues pour l´année.

carte du sertao

Ligne verte : polygone des sécheresses.
En orange : Sertão traditionnel.

Ce qui est aussi intéressant, et propre au Sertão, c´est qu´il n´est pas une zone uniforme, loin de là. Même si plus de la moitié de son territoire est recouvert d´une végétation d´épineux, une steppe qu´on appelle ici Caatinga, qui a la faculté de reverdir dès les premières gouttes d´eau, le Sertão est aussi très accidenté, avec des massifs montagneux, des canyons et d´anciens lits de rivières, et des zones où se développent des activités agricoles propres à la région, comme l´élevage de caprins, ou beaucoup plus diverses dans les secteurs irrigués. Il faut savoir que l´occupation humaine est ancienne dans le Sertão, près de 80% de la Caatinga a déjà été exploirée et exploitée.

En tout cas, rien, nulle part au Brésil, ne ressemble au Sertão, c´est vraiment un lieu à part, et si on pense en terme de culture et de traditions, alors là c´est carrément unique au monde.

La population : plusieurs millions d´habitants vivent dans le Sertão. Bien que la plupart se concentre dans les centres urbains, l´intérieur des terres est resté peuplé malgré l´exode rural. Un quart de cette population est descendante des Européens venus à l´époque coloniale, l´autre partie est composée de Caboclos, des métis d´Indiens et de blancs, ou de noirs. A l´arrivée des Portugais, le Sertão était peuplé de nombreuses tribus indiennes (actuellement elles sont 39), ces peuples étaient les descendants des premiers humains du Brésil. C´est donc dans le Sertão qu´on trouve les plus anciens et importants vestiges du peuplement humain du pays, qui remonte à 12.000 ans. Le Sertão est la région qui concentre le plus de peintures et gravures rupestres au monde, mais bien peu de curieux ont eu la chance de les apprécier.

peintures rupestres de serido

Peintures rupestres de Seridó.

gravures rupestres

Gravures rupestes à Itaquatiaras.

L´histoire : ce sont les colonisateurs portugais, qui dès la fin du XVI ème siècle furent les premiers européens à parcourir le Sertão. Ils appelaient cette zone le « desertão » (grand désert), au fil du temps le mot est devenu Sertão. Dès le XVII les colonisateurs s´installèrent dans la région pour y élever du bétail, la zone cotière étant monopolisée par la culture de la canne à sucre. Ces fermiers blancs occupèrent les abords des rivières et des points d´eau. Ce sont les descendants de leurs esclaves et le fruit de leur métissage, qui iront peupler les zones moins propices, les « grands seigneurs » locaux s´étant appropriés les meilleures terres. Les Indiens de la région seront exterminés, ou repoussés vers des terres plus lointaines, ou encore incorporés à la société coloniale. Malgré cette occupation humaine, la région est restée sauvage, elle était éloignée des villes de la côte où se concentraient les autorités coloniales et religieuse. Le Sertão, livré à lui-même, fonctionnait alors selon un modèle féodal, les puissants propriétaires terriens faisant la loi par les armes. Plus tard, au 19ème siècle, ils cumuleront les pouvoirs, étant souvent à la fois politiciens, militaires de haut grade et propriétaires terriens. On finira par les appelé les colonels (appellation toujours en vigueur dans le nordeste).

Le Sertão, éloigné des autorités, est aussi devenu le refuge de populations persécutées, c´est le cas des esclaves en fuite, qui s´organisaient en communautés « d´hommes libres », appelés Quilombo, ou encore des Marranes, ces juifs convertis de force au catholicisme en péninsule ibérique et qui se sont installés dans le nordeste du Brésil. On considère d´ailleurs, qu´une grande partie des blancs du Sertão sont les descendants de ces réfugiés marranes.

lampiao

Sur cette photo des années 1926/1928, on peut lire que Lampião, chef légendaire des Cangaceiros, se rend après tant de méfait dans la caatinga. En réalité il ne s´agit pas d´une reddition mais d´un accord. Par l´entremise des Jésuites, les Cangaceiros s´allient aux troupes légalistes pour combattre la Colonne Prestes (mouvement militaro-politique opposé au pouvoir fédéral).

Après le déplacement de la capitale du Brésil en 1763, de Salvador vers Rio, puis en 1808 l´installation de la cour portugaise à Rio, et enfin l´indépendance du Brésil en 1822, le pouvoir administratif et les activités économiques se concentrent définitivement dans le sud du pays. Dès le début du 19 ème le nordeste perd de son importance, ses grandes villes sont désertées par les classes dirigeantes, toute la région sombre dans la décadence économique, entrainant avec elle l´arrière-pays, le Sertão. Celui-ci, se retrouve ainsi plus éloigné encore des centres d´activités, c´est le début de l´émigration des habitants vers le sud du pays, que l´on connait ici sous le nom de Retirantes (ceux qui se retirent). Sur place, la violence se généralise dans une véritable ambiance de far-west. Les colonels règnent en maitres absolus sur le Sertão, asservissant et exploitant violemment tout ce qui reste d´habitants. Le Sertão devient le royaume des groupes organisés de mercenaires, qui sont les premiers Cangaceiros, sillonnant la région en pillant et imposant leur diktat pour le solde des seigneurs locaux, puis pour leur propre compte dès la fin du 19 ème. C´est aussi le début des révoltes et des mouvements messianiques, comme celui de Canudos (voir l´article sur ce blog).

 Retirantes du Sertão

Retirantes du Sertão.

Lithographie de Retirantes

Lithographie de Retirantes.

Traditions, folklore et culture : le Sertão est incontestablement la région qui a le plus inspiré et influencé les traditions et la culture brésilienne. C´est un peu comme ci cette région désolée, avait compensé sa pauvreté par la richesse de son identité. Le phénomène est comparable à celui du far-west américain, devenu le symbole de ce pays. Comme le far-west le Sertão a produit ses héros, ses bandits, ses luttes, ses espérances et ses défaites. A lui seul le Sertão résume le concept de Nouveau Monde, une terre sans loi, sans limite, où se cache des trésor qu´il faut conquérir à tout prix.

Recommencement pour certains, fin de parcours pour les autres, le Sertão ne fut pour personne un endroit banal. C´est une terre de héros, ou de fous, où les faibles et les amateurs n´ont aucune chance de survie. Il n´y a qu´à voir le nombre de ses personnages hauts en couleur, et célèbres dans tout le pays, pour comprendre que personne n´y vécut jamais indemne. Ce sont eux, les chefs cangaceiros, comme Lampião, qui ont terrorisé la région pendant des décennies, les prophètes, messies et hommes de dieu, comme Antonio Conselheiro et sa Terre Promise de Canudos, ou encore Padre Cícero, habile curé dont l´influence sur la région surpassait celle de tout le clergé du nordeste. On lui attribue des miracles et il est aujourd´hui considéré comme un saint dans le Sertão.

La religiosité est d´ailleurs un des piliers de la société sertaneja (du Sertão), sur ces terres affligées par la sécheresse et la violence, la foi y est souvent la seule force de survie. On y est donc toujours très pieux, on prie beaucoup et les processions y sont innombrables, et qu´on soit fidèle à l´église catholique n´a jamais empêché de croire en d´autres saints, d´où la force des prophètes antéchrist du Sertão, qui promettaient le paradis sans avoir à attendre la mort…

Tout ce contexte fait du Sertão une source intarissable d´inspiration pour toutes les formes d´expression artistique et culturelle. Le Sertão est donc passé entre toutes les mains et toutes les sensibilités créatrices, de la littérature, dont la très traditionnelle Literatura de Cordel (voir l´article sur ce blog), le théatre, notamment avec Ariano Suassuna (également sur ce blog), les arts-plastiques et l´artisanat régional, comme les célébres statuettes et personnages en terre cuite, dont Mestre Vitalino fut le virtuose, le cinéma, qui a immortalisé tous les grands épisodes du Sertão, et bien sûr la musique, avec des rythmes bien particuliers, comme le Baião, que Luis Gonzaga a fait découvrir à tout le pays, ou encore la música sertaneja et ses duos à succès, qui s´apparente à la country.

Quoique l´on fasse et où que l´on aille dans le Sertão, c´est la surprise permanente. Puisque je parlais plus haut de religiosité… et de théatre, regardons un peu les photos ci-dessous. Il s´agit du plus grand théatre à ciel ouvert du monde et il se trouve en plein Sertão, à 200 km de Recife. Planifié dans les années 50, ce site s´étend sur 100.000 m² et comprend 9 scènes. Avec une muraille de 3,5 km de long et 70 tours ! Il se veut être une réplique de Jérusalem au temps de Jésus. C´est ici que chaque année à la période de Pâques, se joue la Passion du Christ avec une pléiade d´acteurs et 500 figurants, un spectacle unique au monde !

 

(à suivre dans une prochaine publication : tourisme dans le Sertão)

Site théatral de Nova Jerusalem

Site théatral de Nova Jerusalem

 Photos suivantes : scènes du spectacle “la Passion du Christ”..

scene passion du Christ

passion du christ

passion du christ

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