Élections brésiliennes, le coup de théâtre !

Il y a encore un mois, les élections présidentielles 2014 s´annonçaient mornes et sans surprise, avec une réélection de l´actuelle présidente Dilma Rousseff donnée comme acquise. Mais au matin du 13 août dernier, le candidat Eduardo Campos, en troisième position dans la course électorale, meurt dans un accident d´avion. Sa candidature est remplacée par celle de sa co-équipière comme vice-présidente, Marina Silva, ce qui provoque un véritable coup de théatre dans le paysage politique brésilien .

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Affiche de campagne de Marina Silva

 

Question – Après l´accident mortel du candidat Eduardo Campos, nous en sommes restés au doute sur son remplaçant. Puis Marina Silva a été désignée, et toute l´élection s´en voit boulerversée, comment cela s´explique ?

Bruno Guinard – Par la seule personnalité de Marina Silva, car aucun autre candidat de l´alliance soutenant Eduardo Campos, n´aurait pu provoqué une telle onde de choc. Les chiffres sont clairs, avant son décès Eduardo Campos peinait à obtenir 10% des intentions de vote dans les sondages, ce qui en faisait un candidat de troisième position, avec bien peu de chances d´accèder au second tour. A l´annonce de la candidature de Marina, celle-ci se retrouvait avec 29% des intentions de vote, elle est aujourd´hui à égalité avec la présidente Dilma, entre 34 et 39%, selon les instituts. Au second tour, Marina vainquerait avec plusieurs points d´avance.

Question – Etait-ce attendu, et peut-on parler d´un « phénomène Marina » ?

BG – On s´attendait à ce que Marina fasse un meilleur score que son co-listier malheureux Eduardo Campos, c´est d´ailleurs la raison pour laquelle le PSB (Parti Socialiste Brésilien), l´a choisi. Ce qui se passe c´est que Marina n´appartient pas au PSB, elle a son propre parti, le Rede Sustentável, créé en février 2013. Mais elle n´a pas pu se présenter directement, car lors des inscriptions auprès du tribunal électoral, Marina n´a pas réussi à faire enregistrer son parti dans les délais. Elle a alors répondu favorablement à l´invitation d´Eduardo Campos, pour se présenter sur sa liste comme candidate à la vice-présidence. Pour Eduardo Campos c´était une façon de bénéficier du poids électoral de Marina, et pour elle de rester dans la course et de faire passer ses idées à travers le PSB. Mais, ce calcul ne bénéficia guère le PSB tant qu´Eduardo Campos était présent, ce qui veut dire qu´une grande partie de l´électorat de Marina ne suivait pas. Si avec lui, Marina, candidate à la vice-présidence, était affaiblit, sans lui elle récupère et amplifie son poids électoral.

Ce qui a été plus inattendu encore, c´est bien sûr le décès du candidat du PSB. Que Marina soit désignée ne fut qu´une demi surprise, d´abord parce-que dans la logique politique, le vice est prévu pour remplacer le président en cas de défaillance. Le PSB n´a donc fait qu´appliquer cette logique, même s´il n´y était pas obligé. Mais bien entendu, ce choix était aussi calculateur, sans Eduardo Campos le PSB, et l´alliance qu´il incarne, n´avait plus aucune chance de passer le 1er tour, avec Marina si. La vraie surprise, à mes yeux, est antérieure à cet épisode, c´est la présence même de Marina à la tête de cette alliance, où son parti n´est pas.

Question – Tu peux expliquer  ?

BG – Marina, qu´on l´approuve ou pas, est tout, sauf un candidat banal. Elle avait déjà créé la surprise aux élections de 2010, où, à la tête du Partido Verde (parti écologiste), elle est arrivée en troisième position avec 20% des suffrages. Ce fut à l´époque un score totalement inattendu, puisque les sondages la plaçaient autour de 10%. Elle avait alors comme adversaires, d´un coté l´actuelle présidente Dilma, présentée comme le poulain de Lula, et de l´autre José Serra, le représentant d´une coalition de centre-droit. Donc deux poids lourds de la politique. Personne n´avait prévu que Marina, avec ses 20 millions de voix, provoquerait un second tour et qu´elle s´en ferait l´arbitre incontournable. Il faut rappeler qu´à l´époque, Lula quittait le pouvoir avec un taux d´approbation de plus de 70%, que l´économie brésilienne marchait encore à plein régime, et que l´opposition était fortement unie.

Au lendemain du 1er tour, Marina fut couverte de propositions alléchantes en vue d´un ralliement à l´un des deux candidats restés en lice pour le second tour. Pour le PT de Lula, alors au pouvoir, Marina faisait partie de la « famille », puisqu´elle était une de ses anciennes ministres (elle fut ministre de l´environnement de Lula de 2003 à 2008) et que son parcours avait tout à voir avec la sensibilité et les luttes du PT. Pour José Serra et son centre-droit, au contraire, Marina, ayant claqué la porte au nez de Lula, en contestation à sa politique forestière et écologique, n´avait plus d´avenir politique avec l´équipe en place, avec lui et ses alliés elle pourrait enfin appliquer ses idéaux. Tout le monde s´attendait donc, dans la logique politique, que Marina se rallie à l´un des deux candidats, ou qu´au moins elle donne des consignes de vote. Au sein du Partido Verde, une majorité prônait un ralliement à Dilma Rousseff, moyennent de lui imposer des conditions. Une autre partie pensait qu´elle aurait plus de libertés pour imposer ses vues auprès de José Serra. Mais Marina, ne fît que laisser « mariner » ses adversaires, et cela jusqu´à la date butoir, c´est à dire 4 jours avant le scrutin ; c´est à dire trop tard pour que ses adversaires puissent organiser leur campagne en fonction d´elle. Quatre jours avant le scrutin Marina a annoncé sa décision : elle ne se rallierait à aucun des deux candidats et ne donnerait aucune consigne de vote, déclarant que seuls les électeurs étaient propriétaires de leurs voix. Cette annonce à l´époque, provoqua une véritable surprise, dans un pays où les politiciens sont toujours prêts à vendre leur âme pour obtenir une place dans les sphères du pouvoir.

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Débat télévisé des candidats à la présidence le 1er septembre.

Question – On parlait plus haut du phénomène Marina dans ces présidentielles brésiliennes, tu confirmes  ?

Bruno Guinard – Bien sûr, car quelque soit le résultat de ces élections, elles sont déjà exceptionnelles. Tout d´abord, si la tendance perdure, et tout indique que oui, ce sera la première fois que deux femmes s´affrontent au second tour pour la présidence de la république au Brésil. De même ce sera la première fois, qu´un candidat à ce poste meurt en pleine campagne et que son vice, qui de plus n´appartient pas à son parti, est propulsé à sa place en tête de liste. Et puis surtout il y a le personnage Marina Silva, son parcours est fabuleux, il est d´une envergure rarement atteinte par une personnalité politique dans le monde. Elle est restée analphabète jusqu´à l´âge de 16 ans, puis rattrappe son retard et obtient son bac, et à 26 ans son diplôme d´historienne, et ce n´est là que le début de sa formation universitaire ! Puis Marina, fille de la forêt, vient de la lutte des seringueiros (récolteurs de caoutchouc) du groupe de Chico Mendes, dont elle était l´acolyte. Marina, au physique si fragile, a résisté à tout, à la misère, aux préjugés et à la violence (femme parmi les seringueiros), aux maladies successives, entre autres la malaria, l´hépatite, la leishmaniose, puis plus tard aux pressions politiques (rupture avec Lula), idéologiques et religieuses (Marina est évangéliste). Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette présidentiable pas comme les autres (j´y reviendrai sur ce blog), alors, quelque soit la fiabilité de son programme, et qu´on y soit favorable ou pas, le phénomène de ces élections est bien là, en la personne de Marina Silva.

1 Comment

  • chaZarenc dit :

    Très intéressant ce personnage de Marina Silva, digne d’un roman de Garcia Marquès ! Pour une fois on aurait une présidente, et qui plus est écologiste, à la tête d’une désormais grande puissance émergente ! Ici en France les écologistes n’arrivent pas à sortir de la crise que leur donne leur statut politique et restent (au vert !?) dans un entre-deux indéfinissable et stérile quant’à leur participation -compromission avec le pouvoir en place !
    Donc une trajectoire à suivre de très près de Marina Silva !
    ps : sinon ici on a Marine, mais c’est vraiment autre chose, .. mais comme Marina Silva, François Hollande, dans le genre déconcertant est lui aussi exceptionnel comme personnage politique !

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