Embargo russe, pas forcément une bonne affaire pour le Brésil et pour la forêt amazonienne

L´embargo russe sur les produits alimentaires en provenance d´Europe, d´Amérique du Nord et d´Australie, favorise les exportations brésiliennes qui, rien que sur la viande bovine, devrait tripler de volume dans les prochains mois. Les producteurs brésiliens et le gouvernement se frottent les mains, mais est-ce vraiment une si bonne affaire ?

embargo russe brésilElevage de bovins au Brésil.

Question : cette multiplication des commandes de produits alimentaires brésiliens par la Russie sont-elles une surprise pour le Brésil ?

Bruno Guinard : il ne s´agit pas d´une surprise, il faut savoir qu´il y a moins d´un mois, se tenait à Fortaleza le sommet des pays du BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud). On sait aujourd´hui que Vladimir Poutine envisageait déjà un embargo sur les produits alimentaires européens, australiens et nord-américains. Car en parallèle de ce sommet, une rencontre était organisée avec les représentants d´autres pays d´Amérique latine et elle a largement tourné autour de l´augmentation de leurs échanges économiques, avec le BRICS en général, et avec la Russie en particulier. Il est donc évident que M. Poutine préparait la compensation de l´approvisionnement de son pays. Le Brésil y a bien sûr répondu très favorablement et cela à la fois pour des raisons économiques et politiques. L´augmentation des commandes de Moscou en viande brésilienne a commencé dès juillet, juste avant l´annonce de l´embargo.

Question : des raisons économiques on peut comprendre, mais pourquoi politiques ?

BG : il y a deux raisons principales à cela. La première est immédiatiste et électorale. Nous sommes en pleine campagne présidentielle, une augmentation significative des exportations ferait le plus grand bien à la balance commerciale du Brésil, alors que celles-ci ont chuté de 22% depuis 2013.

La seconde raison est bien plus profonde et rejoint la ligne du BRICS. Il faut comprendre que la volonté des pays fondateurs de cette institution (fondée en 2002), est avant tout de s´émanciper de l´axe économique Europe/Etats-Unis/Japon, que ce soit sur le plan économique, politique, ou même militaire. Le Brésil, gouverné à l´époque de la fondation du BRICS par Lula, fut l´un des pays les plus actifs dans ce processus. Lula s´est affairé à développer un axe sud-sud, en opposition à l´axe nord-nord (un concept d´ailleur plus symbolique que géographique puisqu´il comprend la Russie) et c´est avec les grands émergents de l´époque, la Russie, la Chine et l´Inde que le Brésil a fondé le BRICS (l´Afrique du Sud a rejoint le groupe plus tard). Mais le BRICS n´avait jamais rien engendré de concret, si ce n´est consolider une volonté mutuelle d´émancipation. Avec ce dernier sommet au Brésil, les choses ont pris une autre tournure. La création d´une nouvelle institution financière,par ce groupe des 5 plus grands émergents de la planète, est la première mesure concrète du BRICS en 12 ans d´existence ; cette banque du développement (financée par eux à hauteur de 50 milliards de dollars) sonne tout d´abord comme une alerte en direction du FMI et de la Banque Mondiale, organismes que le BRICS juge inadapté à l´économie mondiale actuelle, où ce groupe d´émergents pèse si lourd.

Le Brésil, même s´il ne l´avoue pas, fait ainsi des choix économiques mais aussi politiques, car il lui est très difficile de dissocier les deux. Concrètement, ça se traduit d´une part par ces accords économiques, qui passent totalement outre des sanctions internationales contre Moscou, puis politiquement par un silence total sur la crise ukrainienne. Jusqu´ici le Brésil n´a pris aucune position sur l´annexation de la Crimée par Moscou, rien non plus sur le soutien de la Russie aux séparatistes ukrainiens, rien sur l´attaque contre l´appareil de la Malaysia Airlines, abattu dans l´est de l´Ukraine. Le gouvernement ukrainien a beau taper du pied pour que le Brésil se prononce, celui-ci se contente de mettre en avant le vieil argument démodé de la non-ingérence ; ce qui irrite d´ailleurs profondément l´importante communauté ukrainienne du Brésil (la quatrième au monde avec plus d´un million de personnes).

Dans un monde globalisé où les blocs se consolident, comme c´est le cas du BRICS, cette fausse neutralité du Brésil est une position insoutenable. Sur le plan politique, ce choix du Brésil pourrait lui couter le siège permanent qu´il convoite ardemment au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Le Brésil a donc un gros effort à faire pour que sa diplomatie jusqu´ici balbutiante, et qui a récemment montré ses limites, ou en tout cas son immaturité (position de Lula sur le nucléaire iranien, ou dernièrement avec Israël sur la crise de Gaza), puisse jongler avec tous ses intérêts, surtout avec les plus divergents, sans faire de casse..

Dilma Roussef et Vladimir PoutineDilma Rousseff et Vladimir Poutin, signatures d´accords lors du sommet du BRICS (juillet 2014).

Question : que risque le Brésil et quelle est sa marge de manoeuvre ?

BG : le Brésil va avoir beaucoup de mal à jouer sur les deux tableaux, d´un coté ménager l´U.E en vue de décrocher les très attendus accords de libre-échange avec le Mercosul, et de l´autre engranger les bénéfices d´une augmentation immédiate des exportations vers la Russie. Pour le moment Bruxelles digère mal cette précipitation sud-américaine à faire des affaires avec la Russie, ce « partenaire si peu fiable ». L´Europe n´accepte pas que les gouvernements locaux déroulent le tapis rouge devant Moscou. De là à les accuser de trahison il n´y a qu´un pas. Une réaction qui ne tombe pas bien pour le Brésil (ni pour l´Argentine), à un moment crucial où, après 20 ans de négociations, l´Union Européenne s´apprête à signer ces fameux accords de libre-échange avec le Mercosul (bloc économique sud-américain regroupant le Brésil, l´Argentine, le Paraguay, l´Uruguay et le Vénézuela). Le grand risque pour le Brésil est là, que l´Europe menace de bloquer ces accords. La position de Bruxelles est suffisament explicite pour inquiéter le Brésil (et ses partenaires sud-américains) : « ces pays vont-ils sacrifier des échanges sur le long terme avec l´UE pour des échanges passagers avec la Russie ? ». Le Brésil marche sur des oeufs, sa marge de manoeuvre est très étroite et pour le moment il ne peut miser que sur un ramollissement des positions européennes à son égard.

De plus, pour le Brésil ces commandes de la Russie peuvent n´être qu´un feu de paille. Certes les facilités douanières avec les pays du BRICS privilégient les échanges entre les deux pays, mais si demain l´Europe facilite à son tour les échanges avec le Mercosul, ce serait une tout autre réalité. L´Europe pourrait alors devenir plus intéressante pour le Brésil, car plus fiable sur le long terme, d´autant que la Russie a elle-même déclaré qu´il était inadmissible qu´elle dépende à ce point des importations pour nourir sa population. Par conséquent, la Russie va investir dans sa propre production, et cela pour des raisons stratégiques.

Question : pour le Brésil ça représente beaucoup ce marché russe  ?

BG : bien quela Russie ait engagé de sérieux pourparlers avec l´Equateur, le Chili et l´Argentine, c´est effectivement le Brésil qui, en volume et en commandes fermes, se taille la part du lion. Moscou vient d´autoriser une cinquantaine d´entreprises brésiliennes de l´agro-alimentaire à exporter vers la Russie. Rien que dans le secteur de la frigorie, cela porte à 90 le nombre d´entreprises brésiliennes habilitées à exporter vers ce pays. Pour le moment il ne s´agit que de produits laitiers et de viandes (boeuf, porc et poulet), mais d´autres secteurs alimentaires sont en cours d´analyse. Pour la seule viande de boeuf, le Brésil va tripler ses exportations vers la Russie, qui, notons le au passage, est devenue (depuis juillet), le premier importateur de viande bovine brésilienne, avec un total de 145.000 t par an. Rien qu´en juillet les exportations ont été de 41.000 t, la facture s´est élevée à 181 millions de dollars. Les viandes de poulet et de porcs pourraient suivre, ce qui fait dire aux producteurs brésiliens, et au gouvernement, que cet embargo russe est une opportunité sans précédent pour le Brésil. Le secrétaire d´Etat à l´agriculture n´hésite pas à parler « d´une grande fenêtre qui s´ouvre et pourrait causer une véritable révolution dans les secteurs de production du Brésil ».

Question : tu parlais d´une mauvaise affaire pour l´Amazonie, pourquoi  ?

BG : car l´élevage du boeuf est responsable de 80% de la déforestation de l´Amazonie au Brésil. Ça veut dire que pour répondre à la demande russe il va falloir augmenter les surfaces d´élevages, donc déboiser. Ce sont des conséquences écologiques directes dont personne ne parle, et pourtant elles sont bien réelles. Quand on voit au journal télévisé ces séparatistes pro-russes, qui se battent pour un minuscule territoire dont personne n´avait jamais entendu parler auparavant, on ne s´imagine pas les répercussions que cela peut avoit à l´autre bout du monde. Le Brésil a beau dire que la déforestation régresse car le pays y exerce un plus grand contrôle, même si légalement il est interdit de déboiser, ça n´empêche pas les gros fermiers locaux de pratiquer les coupes clandestines pour étendre leur zone d´élevage.

BRICSDîner des deux présidents lors du sommet du BRICS à Fortaleza en juillet dernier.

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