Elections présidentielles 2014

Dilma Roussef

Serrage de mains, bourrage de crânes et bricolage partisan, la campagne électorale au Brésil succède à la Coupe du Monde dans une ambiance à peu près identique, beaucoup de tapage, beaucoup de promesses, pour un Brésil qui en fin de compte n´en sortira pas gagnant.

Dilma RoussefDilma Rousseff, actuelle présidente de la république.

Hasard du calendrier, tous les quatre ans au Brésil les élections présidentielles se déroulent la même année que la Coupe du Monde. Par chance, selon les sondages, il ne semble pas que les résultats de la compétition de football influent sur ceux des urnes. Le moral des troupes parait donc moins affecté par la défaite du Brésil au Mundial, que par le rabâchage des candidats et leurs sempiternelles promesses de changement. Jusqu´ici en effet, rien de très nouveau, ni de très convainquant, n´a été annoncé par les présidentiables ; à croire qu´aucun des candidats n´a de meilleur programme que celui de Dilma Rousseff, la présidente sortante. Quant à elle, elle s´efforce de redorer son blason et joue la carte de la continuité en diluant son mandat dans ceux de Lula (2002 à 2010), son prédécesseur et parrain politique, qui bénéfie encore d´une aura positive.

La cuvée 2014 va mobiliser près de 143 millions d´électeurs (dont très peu d´abstentions puisqu´ici le vote est obligatoire), qui vont choisir le président de la république ( avec son vice-président), mais aussi les députés fédéraux, les sénateurs, les députés de tous les Etats et du District Fédéral, ainsi que les gouverneurs des Etats (avec leur vice-gouverneur). A noter que près de 53% des votants sont des femmes, alors que la parité électorale leur accorde seulement 30% des mandats. Ces éléctions se déroulent en deux tours, le premier le 05 octobre, et le second le 26 octobre, pour ceux qui n´ont pas été élus au 1er tour.

En tout, ce sont 32 partis politiques qui se disputent ces élections, pour un total de 25.063 candidats, dont 11 pour la seule présidence de la république.

Question – Nous sommes à deux mois des élections au Brésil, quelle est la tendance à ce stade ?

Bruno Guinard – Pour le moment, les sondages indiquent un essoufflement de la coalition en place (gauche, centre-gauche et centre) qui profite à l´opposition (centre-droit, libérale, sociale démocratie et socialiste) ; en tout cas dans les Etats qui forment les plus importants collèges électoraux, dont São Paulo. Cet Etat représente à lui seul 32 millions d´électeurs, et le Minas Gerais, second en votants est fort de 15 millions d´électeurs. Ces Etats sont essentiels pour l´élection présidentielle, les candidats devant impérativement y faire de bons scores pour l´emporter au niveau national. Pour la présidentielle, au dernier sondage la présidente sortante, et candidate à sa propre réélection, se situait au premier tour, selon les instituts, entre 36% et 40% des intentions de vote, contre 18% à 23% pour Aécio Neves, son principal rival. Au second tour, la présidente et son adversaire se retrouvent dans la limite de la marge d´erreur, Dilma avec 44% et Aécio Neves 40%. Autrement dit, ce n´est plus aussi simple pour elle que ça ne l´était il y a encore quelques mois, et à ce stade un second tour se dessine. Mais la campagne vient juste de commencer, ce n´est qu´à partir du 19 août que débutera la campagne télévisée. Chaque candidat aura alors des temps d´antenne, calculés en fonction de la représentation parlementaire de son parti et de ses alliés. Puis des débats télévisés, devraient permettre aux candidats de séduire et de convaincre, surtout les indécis et bulletins blancs, qui jusqu´ici représentent plus de 20% des sondés.

Question – C´est la gauche qui est actuellement au pouvoir, mais on comprend mal comment s´articulent les autres tendances, quel est le paysage politique du Brésil ?

BG – Tout d´abord, plutôt que gauche, il faut raisonner en terme de coalition, car au Brésil l´identité et les idéologies des partis politiques ne sont pas fixes ni clairement définies. Juste pour comprendre l´ampleur de la confusion idéologique prenons un exemple : rien que pour les travaillistes on a au Brésil six partis ! Le PT (Parti des Travailleurs), le PDT (Parti Démocrate Travailliste), ces deux là sont dans la coalition actuellement au pouvoir, et dans l´opposition le PTB (Parti Travailliste Brésilien), le PTC (Parti Travailliste Chrétien), le PTdoB (Parti Travailliste du Brésil), et le PTN (Parti Travailliste National). Ne me demandez pas quelle est la différence entre un parti du Brésil, un parti brésilien ou un parti national, il y a là une subtilité qui m´échappe ; de plus, certains de ces partis sont adversaires !

D´autre part, il y a les alliances, souvent contre-nature, qui sont scellées entre les partis, dans la plus absolue quête de pouvoir. Au Brésil, qui se ressemble ne s´assemble pas forcément. A la différence des autres grandes démocraties, ici, les partis ont été fondé par le haut, par des élites, et non pas par le bas, le peuple. Quant à l´historique du paysage politique, au Brésil il est entrecoupé de période de bipartisme, de retrait des droits civiques et de multipartisme. Nous sommes dans ce dernier cas de figure depuis le retour à la démocratie dans les années 80. A l´époque, beaucoup d´hommes politiques n´ont pas réussi à s´entendre, pour des raisons de pouvoir personnel, l´égo l´emportant en général sur les idéologies. On créait alors des partis, mais leurs principaux fondateurs voulaient tous en être président, ça ne pouvait pas marcher ; alors on claquait la porte et chacun allait fonder son propre parti. C´est pour cette raison qu´on a autant de partis politiques au Brésil et que les idéologies de base sont à peine significatives, elle ne sont qu´un décor, le devant de la scène revenant aux vrais acteurs que sont les hommes politiques.

Enfin, ce qui caractérise le paysage politique brésilien c´est son absence de droite. Car ici, aucun parti se revendique de droite, en tout cas aucun ne l´affiche. Tout tourne autour d´un centre où convergent les principaux partis, et comme on l´a vu les idéologies passent au second plan, ça ne dérange personne. Le pouvoir en place actuellement se veut une coalition de gauche, mais dans un même elle gouverne avec des partis du centre et centre-droit, dont le PMDB (Parti du Mouvement pour la Démocratie Brésilienne), premier parti du pays en nombre d´adhérents et d´élus, qui se veut démocrate et libéral (mais qui pratique allègrement ce qu´on pourrait appeler le syncrétisme politique). D´autre part, la coalition au pouvoir a montré en 12 ans à la tête de l´Etat, qu´elle applique principalement le réalisme politique, qui passe avant les principes de gauche, surtout quand il permet de consolider son pouvoir.

Sans clivages clairs, il n´est donc pas aussi simple de comprendre le Brésil, comme c´est le cas dans les pays où tout tourne autour de deux grandes tendances, droite-gauche en France, conservateurs-démocrates aux Etats-Unis, etc. Il faut donc penser en terme de centre, puisqu´ici tout s´articule autour de lui.

Question – Comment s´explique cette absence de droite au Brésil ?

BG – La raison principale est traditionnelle, les conservateurs n´ont pas laissé de bons souvenirs du passé. Au 19ème ils étaient favorables à la monarchie, puis à l´esclavages, puis au 20ème aux dictatures militaires. Ils se sont ainsi forgés une image d´anti-démocrates et d´anti-humanistes, et leur soutien récent à la dictature qui a sévi pendant plus d´un quart de siècle (de 1964 à 1985) n´a pas arrangé les choses. Par conséquent, avec l´avènement de la démocratie personne n´a osé s´afficher de droite, un complexe qui s´est enraciné dans les esprits et perdure jusqu´ici. Cela explique aussi que les discours se ressemblent autant d´une tendance à l´autre ; on préfère reprendre les sujets consensuels, comme l´égalité des chances, la justice sociale, la répartition des richesses, etc.

Avec l´arrivée de Lula au pouvoir en 2002, cette droite, qui aurait pu s´afficher comme une opposition, au lieu de se décomplexer s´est rétractée. Mais c´est le contraire qui s´est passé, très habilement Lula a mis le cap au centre-droite ; fort de son alliance avec le PMDB, il a entrainé avec lui tous ses alliés de gauche vers le centre, et comme le pays vivait une période d´euphorie économique sans précédent, il est devenu inattaquable, réduisant ainsi considérablement la marge de manoeuvre de la droite.

Question – Cette coalition au pouvoir est-elle aujourd´hui menacée ?

BG – Cette coalition est arrivée au pouvoir il y a 12 ans, il est donc naturel qu´elle subisse ce qu´on appelle l´usure du pouvoir, d´autant que Lula, qui jouit toujours d´une aura positive, n´occupe plus le devant de la scène. Mais les chances de réélection de la présidente et de sa coalition sont bien réelles. Bien qu´ayant dégringolée dans les sondages, la présidente Dilma reste la favorite de cette élection. Bien sûr cela peut évoluer, il reste deux mois avant le premier tour, ses adversaires auront donc l´occasion de rattraper leur retard. Cela leur sera d´autant plus aisé que les chiffres de l´économie ne sont pas bons, l´inflation et la récession menacent, la production industrielle chute, le PIB et la croissance reculent, etc. Même si ce n´est pas encore catastrophique, c´est un bilan plus facile à attaquer que lors des présidentielles d´il y a quatre ans, quand tous les indicateurs économiques étaient au beau fixe. La présidente devra donc éviter les sujets qui fâchent et jouer sur un autre tableau que celui de l´économie, comme celui des acquis sociaux pour les plus démunis (les allocations familiales) et la croissance de la petite classe moyenne. Ces catégories sociales constituent la base de son électorat, c´est son fond de caisse, la question est de savoir si ce sera suffisant pour elle. Car depuis 2010, date de son élection, le contexte social a changé et les électeurs aussi. Il faut savoir qu´au Brésil, tous les quatre ans il y a sept millions de nouveaux électeurs. Cette année ce sont donc les jeunes qui ont vécu les évênements de juin 2013, qui vont voter (la contestation générale, avec des manifestations géantes avait bloqué le pays pendant plus d´un mois). C´est d´ailleurs à partir de juin 2013, que la présidente chute dans les sondages jusqu´à voir sa cote de popularité diminuer de moitié. Elle s´en est un peu remise depuis, mais les frustrations sont restées. Où sont les résultats des promesses faites à l´époque pour répondre à la rue ? Où sont les infrastructures tant décriées pour faire avaler la pilule de la facture de la Coupe du Monde ? Où sont les réformes que le pays attend depuis si longtemps ? C´est la façon dont elle va gérer toutes ces questions qui lui permettra de rester au pouvoir, ou de le quitter.

Question – Quel est le profil de l´opposition et qui sont ses principaux adversaires ?

BG – Il y a en tout onze candidats à la présidence de la république, dont la candidate à sa propre réélection. Mais tout devrait se jouer entre elle et deux autres candidats, les seuls ayant passés, ou atteint, la barre des 10% d´intentions de vote. Le premier, et le plus menaçant pour la présidente, est Aécio Neves, chef de file d´un parti de centre-droit, le PSDB (Parti de la Sociale Démocratie Brésilienne) et ancien gouverneur de l´Etat de Minas Gerais. Tout comme Dilma il est économiste de formation. Avec 23% des intentions de vote au premier tour, il aborde ces élections à la tête d´une coalition formée de 9 partis, qui, avec 116 parlementaires élus au niveau fédéral, représente le second groupe politique du pays. Sa force consiste surtout en l´appui qu´il a reçu des caciques de la politique de São Paulo (sans lesquels il n´aurait pu envisager sa candidature), Etat où il pourrait fortement gêner Dilma, mais aussi de son bilan positif des deux mandats qu´il a excercé comme gouverneur de Minas Gerais, où là il devrait facilement arriver en tête. Il a aussi réussi à attirer dans son giron un nombre conséquent de parlementaires du principal allié du PT depuis le premier mandat de Lula, le PMDB. A 54 ans, son coté play-boy pourrait le desservir auprès des électeurs des milieux évangélites et conservateurs, qui n´apprécient guère son goût pour les fêtes et les belles femmes. En revanche, les milieux financiers sont avec lui.

Aecio NevesAécio Neves… Serrage de mains !

Si Aécio Neves peut devenir une réelle menace pour la présidente, il ne devrait pas en être de même pour Eduardo Campos, l´adversaire en troisième position. Lui aussi est économiste et ancien gouverneur (Etat de Pernambuco). Il est à 49 ans un dissident de la coalition au pouvoir. Son parti, le PSB (Parti Socialiste Brésilien) était en effet un fidèle allié du gouvernement jusqu´en 2013. Fort de son image de bon gestionnaire dans son Etat, il s´est senti pousser des ailes et en 2013 a refusé la proposition de Dilma pour le poste de vice-président de la république. Sentant le vent tourner, il a alors quitté la coalition au pouvoir en rendant les deux ministères qu´occupait son parti. Dans un même temps, Marina Silva, candidate des écologistes arrivée, contre toute attente, en 3ème position lors des dernières élections présidentielles, n´a pas réussi à faire enregistrer à temps la candidature d´un nouveau parti qu´elle venait de fonder. Campos, convoitant les 19 millions d´électeurs de Marina, décide alors de lui faire les yeux doux. Il lui propose la vice-présidence s´il est élu. Lá encore contre toute attente, Marina accepte. Malheureusement pour lui (et pour elle), les électeurs de Marina ne suivent pas. Du coup, il peine à franchir la barre des 10% dans les sondages. Pour le moment il est empêtré dans des contradictions qui le discréditent, lorsque par exemple il propose la gratuité totale des transports pour les étudiants. Une mesure que tout le monde sait irréalisable puisque que les transports urbains au Brésil appartiennent en général au secteur privé. Ou encore, lorsqu´il déclare que, s´il est élu, il ne gouvernera pas avec les « vieux renards de la politique ». Hors tout le monde sait qu´il a gouverné le Pernambuco avec justement tous les vieux renards de la politique locale. A noter encore, que lui et Marina ont été collègues de travail dans le premier gouvernement Lula (2002/2006), lorsque lui était ministre des Sciences et Technologies et Marina ministre de l´Environnement. De cette époque, on se souvient des durs accrochages entre ces deux antagonismes…

Aucun des autres 8 candidats à la présidence ne franchit la barre des 3% d´intentions de vote au premier tour.

Eduardo CampasSerrage de mains… Eduardo Campos.

Question – Que conclure de tout ça ?

BG – Que l´on serre des mains, beaucoup de mains, quite à se les laver ensuite sur les promesses non tenues. Que l´on travaille avant tout son image, car un candidat est d´abord un produit de marketing, il faut donc qu´il arbore l´image la plus apte à séduire un maximum de monde. On a donc partout dans les villes, des milliers d´affiches électorales avec des photos de candidats retouchées à outrance, fini les rides et les doubles mentons, les silhouettes sont affinées et les cheveux repoussés, à 65/70 ans on en parait 40 ! C´est à croire qu´avec un physique moyen un politicien ne saurait être bon (qu´elle est loin l´époque de Churchill ou de Gandhi !). Ce qui fait peur dans cet étalage, c´est qu´on laisse au dépôt la vraie marchandise et que les emballages ne soient pas à la hauteur des contenus, à moins qu´eux aussi ne passent au Photoshop ! Où sont les programmes enfin consistants et les candidats qui s´engagent sur les réformes vitales pour le pays ? A ce stade de la campagne toujours rien, et vu le profil des candidats et la teneur des propositions, il ne faut pas s´attendre à des miracles.

 

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