Interview Albérico Teixeira

Albérico Teixeira est né en 1957 à Bahia, issu d´une famille de classe moyenne locale, il fait aujourd´hui partie de ce qu´il convient d´appeler une race en voie de disparition au Brésil, celle des penseurs.

Formé en Muséologie, MBA en Relations Internationales, il a aussi une spécialisation en tourisme et en gestion de politiques publiques en tourisme, et aujourd´hui professeur dans un centre d´éducation professionnelle. Il est aussi passé par les langues étrangères (il en parle couramment quatre en plus du portugais), le théatre, et est aussi très fier de sa formation de pompier, le seul de ses métiers, pensent-il, qui pourrait un jour sauver des vies.

Albérico aime raconté le quotidien, et les petites souffrances d´un homme qui observe son pays de haut en bas sans jamais y trouver le juste milieu. Il aime dire que le Brésil, pays de l´excès, n´est pas fait pour les débutants, que ce pays en permanente construction, est plus adepte de la poudre aux yeux que des réformes en profondeur. L´identité nationale est un sujet qui lui tient à coeur et il a accepté d´en parler ici.

Albérico Teixeira

Albérico dans le cloître de São Francisco à Salvador.

Bruno Guinard – Albérico, la question de l´identité nationale te touche très particulièrement, pourquoi l´identité brésilienne est-elle si difficile à cerner ?

Albérico Teixeira – C´est justement parce-que le Brésil est un pays en construction et reconstruction permanente que la question de l´identité nationale est compliquée. Le pays se cherche, pour cela il emprunte plusieurs voies mais fini par s´y égarer. On ne peut pas dire qu´il existe une identité brésilienne fixe et définie, car concrètement elle n´est que circonstantielle, on est Brésilien que pendant un match de foot qui met le Brésil face à un adversaire étranger, ou pour un grand évênement capable de fédérer la nation, peut-être le carnaval ou certaines élections… Mais en dehors de ces moments précis, on oublie qu´on est Brésilien. Cela s´explique en partie par les puissants liens d´appartenance à une région, à une ville, ou même à un quartier. Ainsi, on est Bahianais avant d´être Brésilien, puis on est un habitant de Salvador avant d´être un Bahianais, et ainsi de suite. Bien sûr l´immensité du pays favorise ce régionalisme exacerbé. Il existe donc une grande fragmentation de la nation, et cela malgré l´apparente homogénéité du Brésil ; car on pourrait croire que c´est plus facile dans un pays où tous parlent la même langue et où les conflits territoriaux ou religieux n´existent quasiment pas. Mais il n´en rien.

Pour compliquer encore plus la question, l´identité nationale d´un pays, à laquelle on appartient en tant que citoyen, passe aussi par la possibilité de pouvoir compter sur ses institutions en cas de besoin  ; hors au Brésil, à tous les niveaux de la société, celles-ci sont inefficaces, incohérentes et corrompues, quand elles ne sont pas carrément absentes. Il est donc difficile de se sentir citoyen quand on ne peut pas compter sur les institutions sensées nous représenter et nous défendre. Quelle nation peut fonctionner normalement dans une telle ambiance ? Ici on a pas confiance en nos institutions et ceux qui les représentent, en notre système, en notre pays, et cela dure depuis l´époque coloniale. C´est une véritable mentalité d´immédiatisme qui s´est développée. Comme les pirates et les consquistadors de l´époque, le but étant de retirer son épingle du jeu au plus vite et du mieux possible. C´est donc le « chacun pour soi » qui règne et qu´on retrouve à tous les niveaux de la société. On a une expression bien brésilienne pour ça « se dar bem », ce qui en gros veut dire « s´en tirer du mieux possible ». Ça n´aide pas pour le sentiment d´appartenance à une nation. A cela s´ajoute les disparités sociales et ethniques, qui elles aussi divisent la nation. La présidente Dilma a dit dans sa campagne qu´un pays riche est un pays sans pauvres, beau message, mais dans la réalité le Brésil continue d´être un pays pauvre, dans ses structures sociales, et dans sa mentalité, rien n´a changé.

 

BG – Tu as parlé de disparités sociales et ethniques, quelle est leur place dans la question de l´identité brésilienne ?

Albérico Teixeira – La question socio-économique est plus forte que la question ethnique au Brésil, car malgré sa couleur de peau on peut changer de classe sociale. Bien sûr plus on est foncé et plus c´est difficile, mais il existe ici un facteur intéressant, l´ascension sociale « blanchit » un individu. Un noir devenu riche n´est plus considéré comme un noir, on le voit avec les joueurs de football par exemple, plus jamais on ne fera allusion à sa couleur, l´argent et la réussite le propulse en haut de l´échelle sociale, dans le monde des élites, qui à la base sont blanches.

Mais qu´on ne s´y trompe pas, au Brésil, malgré cette image de démocratie raciale, les noirs et les mulâtres sont en bas de l´échelle sociale et il leur est bien plus difficile d´en gravir les échelons. Prenons le simple, et quotidien, exemple des novelas. Nos célèbres feuilletons made in Brazil, une récente étude a calculé que seul 2% de leurs acteurs sont noirs ou mulâtres, alors qu´ils représentent près de 53% de la population brésilienne. Par ailleurs, si vous demandez à un Brésilien métis ou noir quelle est son origine, presque jamais il dira africaine, se trouvant toujours des ancêtres européens. On vérifie ces discriminations à tous les niveaux, dans la politique par exemple, un Barack Obama à la tête de l´Etat c´est presque impensable ici, en tout cas dans un avenir proche, on a même pas un seul gouverneur noir, alors un président !

Idem avec les adoptions, il y a beaucoup d´enfants abandonnés dans les orphelinats au Brésil et le pourcentage d´adoption des enfants noirs est quasiment nul. Les rares adoptions d´enfants noirs sont en général par des familles étrangères. Au Brésil on a toujours tendance à vouloir « blanchir » la famille car c´est un signe d´ascension sociale.

 

BG – Cela n´a t´il pas un peu évolué ces dernières années, avec par exemple les quotas raciaux pour l´accès aux universités, ou encore le Movimento Negro (mouvement noir) ?

Albérico Teixeira – Bien sûr ça bouge un peu, mais très lentement et souvent de façon presque « folklorique », comme le mouvement noir, né dans les années 90 qui a fédéré des gens qui se sont tout à coup revendiqués comme Africains, allant même jusqu´à s´habiller en costumes traditionnels , alors que ce n´est absolumment pas la culture brésilienne, qui est profondément métisse et occidentalisée. Est-ce une évolution ? Oui si on pense que cela n´aurait pas été possible il y a 40 ans, se promener en boubou africain aurait été pour le moins ridicule, ou même subversif pendant la dictature militaire.

Quant aux quotas raciaux, rien de nouveau, les quotas ont toujours existé, de façon informelle bien sûr, 100% de noirs chez les éboueurs, 98% chez les femmes de ménage, etc. Allez visiter un chantier, n´importe quelle construction, il y a toutes les chances pour que le chef d´entreprise soit blanc, que les ingénieurs et les architectes soient blancs, quant aux ouvriers ils seront noirs ou métis à quasi 100%. Mais pour en revenir aux quotas raciaux dans les universités, il est vrai que cela peut inverser la tendance, on a des résultats positifs, car aujourd´hui, les jeunes des couches défavorisées ont accès aux études supérieures par les quotas raciaux. Même s´il peut sembler déplorable d´en arriver à imposer des quotas raciaux, il faut comprendre qu´il s´agit là d´une mesure de réparation envers les populations qui au fil de l´histoire, et notamment les esclaves et leurs descendants, sont restées les laisser-pour-compte de la société. Puis les quotas, s´ils sont nécessaires c´est qu´il existe vraiment un problème de fond, et là on rejoint ce que j´évoquais plus haut, à savoir le disfonctionnement et l´injustice du système.

Ce qu´il faut savoir aussi sur les quotas raciaux, c´est que l´origine ethnique du candidat n´est pas décidée par un tiers, c´est lui-même qui déclare appartenir à telle ou telle catégorie ethnique, par exemple on peut dire qu´on a une grand-mère indienne, ou africaine, cela suffit pour accèder aux quotas raciaux.

BG – Et toi dans tout ça, quel a été ton parcours ?

Albérico Teixeira – J´appartiens à une génération qui a eu la chance d´effectuer sa scolarité à l´école publique, car dans les années 1960, l´éducation au Brésil était de qualité, y compris dans le système public. Avec l´arrivée des militaires au pouvoir (1964) l´école publique a été méprisée par la dictature qui voyait dans le corps enseignant une bande d´intellectuels, plutôt de gauche, et donc potentiellement subversifs. Mais le système s´est maintenu tant bien que mal jusqu´au début des années 70. A ce moment commencent la période dite des « années de plomb », la censure s´attaque à toutes les formes d´expression et de diffusion, et la répression tire sur tout ce qui bouge et qui pense. L´éducation est alors touchée de plein fouet, on censure et on réécrit tout, l´histoire bien sûr, mais aussi la philosophie, la sociologie, etc. C´est dans cette ambiance que j´ai passé un bac scientifique, une filière alors relativement préservée de la manipulation militaire. Ensuite, avec la main mise de la dictature sur les universités, j´ai choisi les Arts Dramatiques et je suis rentré dans une école de théatre. Mais là aussi la censure a sévi et c´est très vite devenu intenable. J´ai alors choisi l´exil vers l´Europe. Ce n´est qu´en 1986, avec le retour à la démocratie, que je suis rentré au Brésil, dans ma ville à Salvador. J´ai alors repris mes études et je me suis formé. Avec le retour de la démocratie, après 25 ans de dictature, de grands espoirs sont nés à la fin des années 80. Nous avonc cru que la démocratie suffirait pour construire une société plus équitable et plus responsable. Nous, le peuple brésilien, nous nous sommes trompés, les vieux principes et la mentalité du « chacun pour soi » sont restés implantés comme structures de rouages de la société. Avoir la peau plus foncée que la norme en vigueur, continuait d´être un handicap, il n´y avait alors que peu d´options, fermer sa gueule et continuer dans sa favela avec un sous-emploi, se marginaliser et prendre une arme, ou insister sur la voie de l´espoir et de la résistance. C´est cette dernière option que j´ai choisi, et tout en souffrant d´innombrables préjugés, surtout dans le milieu professionnel, j´ai continué de croire qu´il est possible d´avoir son propre destin en main.

 

BG – Quel genre de préjugés ?

Albérico Teixeira – Juste quelques exemples : pour mon premier emploi, dans le tourisme, la responsable de l´agence m´a demandé de me raser les cheveux, car les cheveux crépus ça ne donnait pas une bonne image de l´agence. Un autre, pour avoir le poste, m´a « suggéré » de porter un costume et une cravatte en me disant qu´un noir en costume cravatte ça a l´air moins pauvre. Et cela n´a pas changé car dans l´insconcient, comme dans le conscient collectif d´ailleurs, il y a des codes, lesquels il faudra des siècles pour évacuer. C´est automatique, c´est dans les réflexes, pour ne pas dire dans la peau ! Récemment, je me suis rendu dans une faculté, à Salvador, pour assister à un cours de philosophie. A l´entrée, je me suis dirigé vers le vigil pour lui demander où se trouvait le cours. Celui-ci ne m´a même pas laisser finir ma phrase, il m´a indiqué un autre bâtiment, au fond du couloir, à droite… Je m´y suis rendu et en poussant la porte je me suis aperçu qu´il m´avait envoyé au cours de mécaniciens dieselistes ! Je suis alors retourné à la réception et lui ai demandé pourquoi il m´avait envoyé à ce cours de mécanique… Sa réponse fut très simple « j´ai cru que… ».

 

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