Le Brésil débordé par l’émigration massive d’Haïtiens

Depuis quelques années, des milliers d´Haïtiens se présentent aux frontières du Brésil. Un flux migratoire auquel le pays n´est pas préparé et qui commence à lui poser de sérieux problèmes humanitaires.

Pourquoi cette émigration soudaine des Haïtiens vers le Brésil ?

Bruno Guinard – Tout commence avec la chute du président haïtien Aristide en 2004. L´ONU créé alors une force de paix et de stabilisation du pays (la Minustah) dont le commandement est confié au Brésil. Le pays y maintient autour de 1.300 hommes, ce qui en fait le plus gros contingent étranger sur place. A la base, afin d´éviter une guerre civile, le Brésil avait pour mission d´encadrer la police haïtienne et de protéger les infrastructures stratégiques et essentielles, routes, aéroport, hôpitaux, etc. Mais en 2010, le tremblement de terre qui ravage Haïti (220.000 morts et 1.500.000,00 sans abrias) bouleverse complètement cette mission. Elle devient alors essentiellement humanitaire. Le Brésil (qui a perdu 22 hommes lors du tremblement de terre), passe ses effectifs à 1.500 soldats, plus quelques centaines de civils d´organisations humanitaires. C´est à partir de là que le gouvernement brésilien se propose de délivrer des visas d´émigration vers le Brésil. Au début le Brésil fixe la limite de 1.200 visas d´émigration par an. Mais la demande est largement supérieure et comme beaucoup d´Haïtiens postulants ne remplissant pas les conditions requises, ceux-ci décident de tenter leur chance en se présentant directement à une frontière. Depuis 2012, il y a ainsi plus de 28.000 Haïtiens rentrés légalement au Brésil (on a pas de données sur les entrées clandestines), jusqu´ici 13.000 ont obtenu leur carte de travail et permis de séjour, les autres attendent dans des foyers ou abris de fortune.

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Soldats brésiliens de la Minustah en Haïti.

Quel est leur parcours et comment cette émigration s´organise ?

BG – Le parcours est toujours le même (voir carte ci-dessous), les Haïtiens passent en République Dominicaine par voie terrestre, puis s´envolent vers Quito en Équateur, parfois Lima. De là, ils rejoignent par la route la frontière brésilienne de l´Etat de Acre, dans l´extrême ouest de la région amazonienne. Il s´agit bien sûr de petits postes de frontière aux abords de petites villes, pas du tout préparées à l´accueil d´autant d´émigrés. Les Haïtiens sont accommodés dans des abris improvisés en attendant leur visa.

Quant à l´organisation depuis Haïti, on sait que la quasi totalité de ces émigrants ont recours à des « passeurs », des groupes mafieux qui se font payer pour organiser ces départs. Les Haïtiens qui arrivent au Brésil sont en général des gens d´un niveau socio-économique au dessus de la moyenne haïtienne, car le voyage leur coûte autour de 4.000,00 dollars, une somme qu´ils sont souvent obligés d´emprunter.

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(photos ci-dessus) Abris de fortune pour les Haïtiens.

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Carte de l´Am. du sud avec la route empruntée par les Haïtiens.

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(photos ci-dessus). Émigrés haïtiens à la frontière brésilienne.

Comment réagissent les autorités brésiliennes et que font-elles pour affronter cette situation ?

BG – La mission onusienne du Brésil en Haïti, qui représente sa première grande mission internationale, a quelque peu donné des ailes au Brésil. Tout à coup le pays s´est sentit investi d´un rôle salvateur et il a décidé d´aller plus loin pour aider le peuple haïtien, en lui concédant un statut particulier. Statut d´ailleurs encore assez flou, car pour le Brésil les Haïtiens ne sont pas considérées comme des réfugiés, ni politiques, car ne souffrent d´aucune persécution sur place, ni humanitaires, car ne font pas partie de la population la plus démunie d´Haïti (rien que le visa pour le Brésil coûte 200,00 dollars). Pour le moment, disons qu´ils rentrent un peu comme « invités », et cela en sus des quotas migratoires que le pays maintient annuellement (150.000 visas de travail délivrés par le Brésil). Mais, à la différence des autres émigrés, pour vivre et travailler légalement dans le pays, les Haïtiens n´ont pas l´obligation d´avoir un contrat de travail avec une entreprise brésilienne. C´est d´ailleurs ce qui pose problème, car du coup ces Haïtiens, certes légalisés, se retrouvent livrés à eux mêmes dans un pays qu´ils ne connaissent pas, dont ils ne parlent pas la langue, et tout cela sans ressources. Avec le visa de séjour, les autorités leurs délivrent également un permis de travail, mais la plupart d´entre eux se font exploiter par des gros propriétaires terriens, généralement en région amazonienne, certains même ont été victime du travail esclave dans des plantations. Pour ceux qui arrivent à rejoindre les grandes villes de la côte et du sud du pays, la situation n´est guère plus réjouissante. Peu d´entre eux ont une formation technique (ce dont le Brésil a le plus besoin), et se retrouve avec des sous emplois et dans des conditions sanitaires déplorables.

Pour parer à cela, le Brésil réfléchit à une autre stratégie, d´une part en instaurant un filtre au départ, c´est à dire exiger que les visas soient délivrés en Haïti et faire savoir que sans cela aucun Haïtien ne sera accepté aux frontières. D´autre part, le pays essaye d´obtenir un blocage de la part des pays de transit, principalement le Pérou et l´Equateur, qui pourraient eux aussi exiger des visas d´entrée aux Haïtiens. Enfin, elles pensent aussi délivrer des visas de transit, car une partie des Haïtiens viennent au Brésil dans le but de pouvoir émigrer vers d´autres pays, souvent pour rejoindre des proches, notamment aux Etats-Unis.

Le vrai problème, pour les autorités brésiliennes, dans la gestion de ce flux migratoire, c´est le débordement, comme cela vient de se passer il y a quelques jours. Le gouvernement de l´Etat de Acre, par où arrivent la majorité des Haïtiens, ne pouvant plus faire face à la situation humanitaire sur place, a décidé de se « débarrasser » d´une partie de ces émigrés en organisant une flotte d´autocars qui a acheminé 400 Haïtiens vers São Paulo. Tout cela bien sûr sans aucun accord préalable avec l´Etat ou la ville de São Paulo. Sur place, ces Haïtiens en ont rejoint 200 autres dans un abri de l´église catholique (qui est prévu pour recevoir 120 personnes !). L´année dernière, la ville de São Paulo avait déjà reçu 1.600 Haïtiens. Du coup, l´Etat de São Paulo envisage de déposer une plainte contre l´Etat du Acre auprès de la Commission des Droits de l´Homme et de l´OEA (Organisation des Etats Américains) pour mauvais traitement contre ces émigrés. Quant aux autorités fédérales, celles d´où émane « l´invitation » des Haïtiens, elles restent muettes sur ces litiges et les pratiques, finalement bien peu humantaires, dont sont victimes les émigrés. Tout au plus, elles déclarent étudier des mesures pour améliorer la situation (celles citées au paragraphe précédent.

bresil8Haïtiens ayant reçu leur carte de travail brésilienne.

Cela veut-il dire que le Brésil va connaitre des problèmes similaires à ceux des pays du nord quant aux flux d´émigrés ?

BG –On ne peut bien sûr s´empêcher de faire ce rapprochement, mais il faut relativiser. Tout d´abord, même si le développement économique est bien réel au Brésil, les conditions de vie et de travail ne sont pas comparables à celles des pays d´Europe. L´IDH (Indice de Développement Humain) du Brésil est classé au 85ème rang mondial, loin derrière des voisins comme l´Uruguay (51ème) ou même le Pérou et le Vénézuela (69 et 71ème). Les salaires n´y sont pas plus élevés que chez les voisins sud-américains, seuls le Guyana, le Suriname et la Bolivie ont des salaires inférieurs, les autres ont des salaires équivalents à ceux du Brésil, et même supérieurs, comme au Chili, en Argentine et au Vénézuela. Quant aux bénéfices sociaux et aux conditions de vie, rien de réjouissant non plus. A priori donc, le Brésil n´est pas encore la Terre Promise. Mais bien sûr, comparé à un pays comme Haïti, il fait figure d´Eldorado. Les Haïtiens sont ainsi attirés par le développement économique de cette grande nation émergente, et pensent pouvoir y construire un avenir meilleur qu´en Haïti. A cela s´ajoute le fait que le Brésil leur a ouvert ses portes, c´est donc très tentant pour les Haïtiens.

Quant à la question des flux d´émigrés, bien entendu, comme beaucoup de pays, le Brésil n´est pas à l´abri d´une soudaine vague d´émigration ; il suffirait d´une importante catastrophe naturelle, ou économique, dans un pays voisin pour que le Brésil voit affluer des émigrés en masse, on pense bien sûr à la situation que connait actuellement le Vénézuela. On sait aussi que depuis de nombreuses années le pays est la destination favorite de certains émigrés, surtout en provenance de Bolivie, où le salaire minimum est trois fois inférieur à celui du Brésil ; mais aussi des Africains qui se présentent régulièrement aux frontières maritimes et aéroportuaires. Alors, même si le pays est suffisamment grand et riche pour absorber des émigrés, le vrai risque pour lui ce sont les débordements, comme cela se vérifie actuellement avec les Haïtiens. L´expérience haïtienne du moment pointe du doigt les faiblesses du pays en matière d´accueil, l´ouverture des frontières aux Haïtiens est partie d´une bonne intention, mais les infrastructures ne suivent pas. Aujourd’hui le Brésil va donc devoir répondre à ce problème, et il n´a que trois options : mettre en place de vraies structures d´accueil et une vraie gestion du flux d´émigrés, verrouiller ses frontières, et enfin, ne rien faire et attendre que les choses se résorbent d´elles mêmes…

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