Portrait: Maria Marta Muniz

Une santé de fer, des doigts de fée, et des techniques ancestrales… Marta, comme elle aime qu´on l´appelle, est une femme « viajada », mot brésilien qui signifie quelque chose comme « femme d´expérience ». Il est vrai que cette petite dame a du caractère, malgré sa génération (elle est née en 1947), elle ne s´est jamais laissée convaincre que la place d´une femme était à la maison.

Elle s´est donc tout d´abord rebellée contre son père à l´âge de 8 ans. En revenant de l´école primaire, elle passait devant une école d´un autre genre, une école technique qui préparait à des professions manuelles. Elle se fascina tout de suite pour le travail du textile et la confection, la broderie et la couture. Mais loin d´elle l´idée de repriser des chaussettes, Marta voulait acquérir ces techniques dans le but de fabriquer elle-même ses vêtements et son artisanat. Elle en parla alors à son père, qui furieux lui dit qu´elle devait étudier et se former, que la couture était un métier pour les pauvres. Pourtant la famille n´était pas riche, elle vivait dans le quartier populaire de Liberdade, l´un des plus traditionnel de Salvador de Bahia. Elle suivit donc les conseils de papa, mais pas entièrement, car elle réussit à fréquenter les cours de travaux manuels de cette école technique sans l´aval de ses parents.

Question – Comment avez-vous convaincu votre père de vous laisser fréquenter les cours de travaux manuels ?

Marta – Je ne l´ai pas convaincu car je n´ai rien dit, je trichais sur les horaires pour que ma famille ne s´en aperçoive pas, tout le monde pensait que je restais à l´étude mais en fait j´étais aux travaux manuels. Puis un jour une voisine m´a vu rentrer dans l´école technique et a prévenu mon père. Il a tout découvert et m´a mis une mémorable raclée. J´étais tellement démolie que la directrice de l´école technique est allée elle-même lui parler. Il a fini par accepter que je fréquente les cours techniques en paralèlle de  l´enseignement normal. Je me suis donc formée à la fois comme institutrice et comme professeure de travaux manuels et j´ai ainsi mené toute ma carrière d´enseignante dans ces deux domaines.

Question – Où avez-vous travaillez? 

Marta – Dans des écoles publiques puis dans des institutions d´Etat ainsi que dans des projets sociaux où j´enseignais les techniques à des enfants des rues. Dans les années 70 j´ai formé un groupe d´une trentaine d´enfants, devenus artisans dans diverses techniques. Aujourd´hui beaucoup d´entre eux sont toujours en activité dans le centre historique de Salvador, ce sont un peu mes enfants ! Puis lors de la restauration du Pelourinho en 1992, l´Etat m´a proposé un local dans le quartier pour y faire un commerce. A l´époque il fallait occuper le quartier, on distribuait les espaces et les boutiques à qui voulait. J´ai hésité car je ne suis pas commerciale, je n´ai pas le don des affaires, je suis une artiste, mais je me suis lancée, j´avais envie d´essayer !

Question – Et depuis 1992 vous vivez de votre boutique et de votre production propre?

Marta – Non, en paralèlle j´ai continué l´enseignement jusqu´en 2007, mais depuis je vis de mon art, et aussi de ma petite retraite d´enseignante. A la retraite j´ai eu plus de temps pour m´y consacrer et aussi de réaliser de vieux rêves ! Comme par exemple passer le permis de conduire et avoir ma voiture, et je conduis très bien ! Puis j´ai aussi pas mal voyagé car on m´a souvent invité pour participer à des expositions. Tout d´abord à São Paulo, mais aussi à Dakar, à Valladolid (Espagne), à Bruxelles et à Paris, j´ai exposé à la Mairie de Paris, oui monsieur, c´est très chic n´est-ce pas !

Question – Votre spécialité c´est la piaçava (fibre d´un palmier localAttalea funifera Martius), comment vous-en êtes arrivé à travailler ce matériau tellement rustique?

Marta – C´était en 1969, cette année là avec mes élèves nous sommes allés visiter une fabrique de balais en piaçava. Car la piaçava à l´époque servait surtout à la fabrication de brosses et de balais. Mais en découvrant ce matériau j´ai compris qu´on pouvait l´utiliser pour bien d´autre chose, car non seulement il est beau mais aussi très facile à travailler et très résistant. De plus il ne coûte pas cher et c´est un produit local, typiquement bahianais. Il est lavable, léger, et ses fibres sont très longues, il offre donc beaucoup de possibilités. Les Indiens de Bahia travaillaient déjà la piaçava, c´est donc un matériau très traditionnel.

Marta1

Marta, exposition Bruxelles 2012

Question –  Que produisez-vous avec la piaçava?

Marta – J´ai fait beaucoup de choses avec la piaçava, mon tout premier objet a été un sac, c´était en 1970, c´était une première et j´ai gagné un concours d´artisanat avec ce sac. Mais à l´époque c´était difficile de séduire le public avec un matériau si « pauvre », car la piaçava c´était d´abord utilisé par les Indiens, puis ensuite par les communautés d´esclaves dans les quilombos (lieux où vivaient les esclaves en fuite). Les gens qui avaient de l´argentn´achetaient pas ce genre de chose, et ceux qui appreciaient les matériaux traditionnels, comme les hippies par exemple, n´avaient pas l´argent. Heureusement les choses ont beaucoup évolué, aujourd´hui les Brésiliens apprécient cet art et artisanat. Mais la demande se dirige plutôt sur des objets usuels, comme les set-de-table, napperons, chemin de table, etc, puis aussi des pièces décoratives. Je marie les matériaux, la piaçava est la base, mais j´utilise le fil de coton coloré pour tisser et aussi une autre fibre plus claire, presque jaune, du palmier licuri, comme la piaçava est marron ça donne de jolies assemblages. J´utilise un vieux métier à tisser des années 60 dans mon atelier, c´est mon principal outil de travail, avec mes doigts bien sûr!

Marta2

Marta, exposition Bruxelles 2012

Question –  D´où vient la piaçava et parlez-moi un peu de cette fibre?

Marta – Je vais chercher ma piaçava sur l´île d´Itaparica, dans la baie de Tous les Saints. C´est le début de la région productrice de piaçava et elle descend vers le sud de Bahia, jusqu´à Ilheus plus ou moins. Il y a une grosse production autour de Valença et la piaçava, par exemple, représente 30% des revenus de la commune de Nilo Peçanha, c´est donc devenu un matériau très important. Aujourd´hui, on revient aux balais et aux brosses en fibre naturelle, après la grande vogue du plastique ! Puis la piaçava est utilisée pour la confection des toits de chaumes en adoptant exactement les mêmes techniques d´assemblages qu´utilisaient les Indiens de la région. Bien sûr ces toits sont surtout utilisés pour des quiosques en bordure de plage, ou des bars, restaurants, et des pousadas, mais on commence aussi à couvrir des maisons, surtout en bord de mer car c´est un matériau qui résiste à l´humidité et à l´air salin. La piaçava est aussi exportée vers des pays froids car elle est idéale pour balayer la neige. Puis enfin, elle sert de rembourages pour certains sièges, surtout des voitures.

Marta3

Toits de piaçava sur un bungalow à Boipeba.

Question –  Il y a quelques temps je me suis rendu à Jatimane, un ancien Quilombo producteur de piaçava (voir photos ci-dessous), ce palmier y est vraiment le seul moyen de survie et pas seulement la fibre.C´est une aubaine ce palmier pour ces régions défavorisés.

 

Marta – C´est vrai qu´on peut presque tout utiliser dans ce palmier, d´abord la fibre, qui provient de la base de la tige des feuilles, mais aussi les fruits dont la chair est comestible. Elle n´est pas savoureuse, mais elle a la texture de la noix de coco et elle est assez nutritive, dans les communautés elle sert dans les bouillies pour les enfants. Puis on utilise aussi les noyaux de ces fruits, soit pour faire des objets comme des boutons pour les vêtements ou de la bijouterie fantaisie soit encore, à plus grande échelle comme combustible pour les fours car les noyaux une fois séchés, ont la même fonction que le charbon de bois. C´est aussi un isolant termique, et enfin, on l´utilise aussi pour la confection de cordes et de cables, surtout pour les bateaux. Dans la tradition indienne, on l´utilisait surtout pour la vannerie et les toits, par exemple c´est avec la piaçava qu´on faiasit les nasses pour capturer les poissons.

Et puis il y a aussi l´avantageque ce palmier pousse sur les sols les plus pauvres, là où l´on ne pourrait rien cultiver d´autre. Dans son milieu naturel on en trouve environ 300 arbres par hectare, mais en plantation ça peut être 1000 par hectare et ça ne demande aucun soin particulier, comme c´est un arbre natif il est 100% adapté et résistant.

Marta4

Tri et peignage de la piaçava à Jatimane

Marta5

 Jatimane (Bahia), lieu de production de piaçava

 

Question –  Par contre sa récolte et sa préparation sont des tâches très difficiles, et mal rémunérés non ?

Marta – La récolte, qui se fait une fois par an, est surtout faite par les hommes car c´est effectivement un travail très dur. Le palmier piaçava pousse dans des régions très chaudes et sauvages, il faut donc travailler en plein soleil, les morsures de serpents y sont très fréquentes et les fagots de piaçava sont lourds et dégagent beaucoup de poussière. C´est aussi cette poussière que respirent les femmes et les enfants au village en effectuant le tri et le peignage de la fibre.Un homme récolte environ 90 kg de piaçava par jour et il reçoit actuellement pour cela environ 8 Euros. Il lui faut donc travailler tous les jours sans congé pour arriver à gagner un salaire minimum par mois (Smic brésilien actuellement de 220,00 Euros). Mais par ailleurs les femmes reçoivent aussi pour le tri et le peignage, elle arrive à traiter 60 kg de piaçava par jour et à la fin du mois ça lui fait environ la moitié du Smic. Les familles vivent avec ça.

Question – Marta, la piaçava c´est votre passion et votre métier, coté vie privée, avez-vous un mari, des enfants et qu´elles sont les difficultés que vous avez rencontré dans votre choix de vie  ? 

Marta – J´ai une fille, elle a 38 ans et j´en suis à la fois la mère le père, c´est une « production indépendante » ! Je n´ai jamais voulu de mari. Dans ma génération il n´était pas possible d´être à la fois libre et d´avoir un foyer. Un mari n´aurait pas accepté mes choix, il m´aurait voulu à la maison. Ça ce fut une difficulté à l´époque, dans mon milieu de petite classe ouvrière, de quartier populaire, mon destin était tout tracé, la maison, les enfants, et le mari. Je n´ai pas voulu ça car je me suis toujours sentit une femme libre.Grâce à mon travail, que j´appelle mon art, j´ai pu faire des voyages, connaitre des tas de gens, et je suis toujours aujourd´hui dans un mouvement permanent, j´ai beaucoup de contacts avec des gens du monde entier et j´accompagne les tendances dans l´art et dans l´artisanat. Je n´échangerais ma liberté pour rien au monde !

Marta6

Fagots de piaçava

Marta7

Fruits de piaçava

Marta8

Gravure du palmier piaçava avec fleurs et fruits

Marta9

Photos du palmier piaçava

Adresse de l´atelieret boutique de Marta :

ARTEAR, rua João de Deus n° 17 – Pelourinho – Salvador – Bahia.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *