Le carnaval au Brésil

Le carnaval n´est pas né au Brésil, il puise ses racines très loin dans l´antiquité avant d´être récupéré par la tradition chrétienne du Carême vers le VIIIe siècle. Au Brésil, ce sont les Portugais qui l´introduirent dans la colonie et c´est aujourd´hui le Brésil qui le rend si grandiose et mondialement si populaire.

Question – On a tous la tête pleine de clichés quand on pense à ce carnaval au Brésil, de Rio et de la samba, est-ce vraiment comme ça sur place ?

BG – Il est vrai que les images du carnaval font le tour du monde à cette période de l´année. Ces images sont surtout celles de Rio et essentiellement du défilé des écoles de samba. Ça c´est vraiment l´image du carnaval, mais attention aux clichés justement, car dans le pays, il existe plusieurs types de carnaval qui sont différents selon les villes ou les régions. C´est vrai que la samba domine le carnaval dans la majeure partie du pays, mais là aussi il y a des différences, celle des défilés s´appelle samba-de-enrendo, c´est elle qui rythme le défilé des écoles de samba, elle ne se danse pas en dehors de ça. Bien sûr la samba se danse autrement et sous plusieurs formes, mais la samba-de-enrendo se « défile » plutôt qu´elle ne se danse.

Par ailleurs, il existe bien d´autres rythmes de carnaval au-delà de la samba. Si elle domine à Rio et dans la plupart des régions et des villes, de Porto Alegre à Vitória, de Minas Gerais à Manaus, ou encore São Paulo, ce n´est pas le cas partout. Par exemple, le frevo et le maracatu (rythmes totalement différents de la samba) mènent le carnaval dans le nordeste, surtout au Pernambuco. Tandis qu´à Bahia ce sont les rythmes afros, comme les afoxés, directement issus des percussions de candomblé, et les groupes de Axê (mouvement musical bahianais) qui dominent. Il y en a donc vraiment pour tous les goûts dans le carnaval.

Question – Le carnaval au Brésil, a-t´il toujours existé sous cette forme ?

BG – Il existe depuis l´époque coloniale quand les Portugais ont apporté leur tradition du Entrudo, fête populaire qui consistait à se déguiser et se moquer des gens dans la rue. Bien sûr le carnaval a beaucoup évolué depuis. La période charnière est le XIXe, c´est le début des marchinhas, qui sont des marches que les gens dansaient dans les rues ; puis les élites adoptent la polka pour les fêtes privées de carnaval. La samba fait son apparition dans le carnaval seulement à la fin du XIXe, tout comme les afoxés de Bahia. On est juste après l´abolition de l´esclavage (1888), il y a donc un mouvement afro-brésilien qui s´introduit dans le carnaval et va lui apporter ces éléments de base, que sont la samba et les percussions. Jusqu´en 1910 on se limite à la danse et aux déguisements. Mais à cette date, l´élite de Rio, qui ne voulait ni rester en dehors de la fête ni se mêler au peuple, se met à défiler dans des voitures décapotables. L´idée des défilés et des chars était lancée.

Quant aux défilés d´écoles de samba, le premier a lieu en 1929 à Rio, les blocos quant à eux existent depuis le début du XXe, et le premier trio elétrico (camion musical) apparait à Salvador en 1950. Les bases du carnaval moderne sont lancées. Depuis on a fait que moderniser ces concepts.

Ce qui a beaucoup changé c´est l´économie du carnaval, car si tout a commencé comme une fête populaire où chacun se débrouillait avec les moyens du bord, le carnaval ces dernières années s´est transformé en un véritable et important business. On a d´ailleurs beaucoup de difficulté à obtenir des informations précises sur les chiffres réels du carnaval, mais on estime qu´il gère entre six et sept milliards de Reais (deux à trois milliards d´Euros) chaque année. C´est d´ailleurs un sujet de discussion et de controverse, une partie de la population pense que l´argent a détruit la spontanéïté du carnaval, qu´il est devenu une fête pour les riches et que l´on valorise trop les sponsors et les artistes qui les représente. Quelque part tout cela est vrai, mais en réaction il y a des centaines de carnavals, surtout à travers les blocos, qui se développent en marge du business. L´esprit du carnaval du peuple et de la rue reprend donc le dessus, et au rythme où il avance c´est lui qui finira par menacer le carnaval du business. Pour la seule ville de Rio il y a aujourd´hui 95 blocos indépendants qui défilent gratuitement dans les rues.

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Défilé d´une école de samba à Rio

Question – Comment ça se déroule et pendant combien de temps ?

BG – Ce qu´il savoir avant tout c´est que le carnaval est aussi la période qui correspond aux jours qui précèdent le mercredi des Cendres. Le mardi étant férié, c´est aussi un moment où tous ceux qui ne participent pas quittent les villes pour se rendre à la campagne ou vers les plages. On peut donc très bien dire qu´on a passé le carnaval à la plage. Cette période correspond aussi à la fin des vacances d´été, cela dépend des années, car les dates de carnaval ne sont pas fixes. Quant à la durée, cela varie selon les villes. Dans certaines villes il commence le jeudi soir pour se terminer le mardi, veille des Cendres. Mais plus généralement il commence le vendredi soir et se termine le mardi.

Le carnaval se déroule de plusieurs façons, il y a celui des rues, c´est le carnaval le plus populaire et il est animé par des fanfares et des blocos (formations) dont certains sont très traditionnels. On a par exemple le célèbre bloco de la Bola Preta du centre de Rio (qui existe depuis 1918), ou encore celui de la banda de Ipanema, qui vient de fêter ses 50 ans. La foule suit ces blocos, composés de percussionistes et de personnes déguisées. Les blocos sont communs à tout le pays, il y en a qui sont de petites formations de quelques dizaines de fidèles, puis des géants avec plusieurs centaines de composants. En général ils sont thématiques, comme les Muriquanas, bloco composé d´hommes et de garçons déguisés en femmes ou en fillettes, ou des Filhos de Gandhi (à Bahia), bloco qui depuis les années 40 rend hommage à Gandhi, ce bloco est composé de près de 9.000 hommes. Près de Belem il existe un bloco écologique qui profite du carnaval pour attirer l´attention sur la destruction des mangroves, ce bloco da lama fait son carnaval dans la mangrove et couvert de boue. Sur la côte près de São Paulo, il existe même un carnaval nautique. C´est donc presque à l´infini.

Ensuite, il y a le carnaval des fêtes privées, qu´on appelle ici des clubs. Il se déroule dans des lieux privés que des organisateurs louent pour y faire la fête plusieurs nuits de suite. Les entrées y sont bien sûr payantes, les prix et les ambiances varient d´un club à l´autre, ça dépend de son prestige et de ce qu´on y propose, open-bar, orchestres, etc.

Puis, comme à Salvador, où il n´y a pas d´écoles de samba, il existe des cortèges composés de personnes qui achètent un droit de participation et reçoivent un abadá (genre de tunique aux couleurs du groupe de carnaval qu´elle a choisi) ou un t.shirt pour suivre les trios elétricos, ces énormes camions aménagés avec des haut-parleurs qui crachent des tonnes de décibels et sur lesquels sont installés les chanteurs et musiciens qui animent le carnaval. Ces camions sont originaires de Salvador, mais ils sont devenus tellement populaires qu´on en retrouve pratiquement dans tous les carnavals du pays.

Les défilés des écoles de samba, quant à eux, se font dans des avenues fermées et aménagées pour l´occasion dans les villes principales. Seul Rio de Janeiro possède un lieu fixe construit pour l´occasion, c´est le fameux Sambódromo, oeuvre de l´architecte Oscar Niemeyer et inauguré en 1984. On y paye une entrée, soit pour un défilé, si on veut voir seulement l´école qui nous intéresse, soit pour tous les défilés.

Question – Quel est le meilleur carnaval et comment l´aborder ?

BG – Pour un Bahianais le meilleur carnaval c´est celui de Bahia, tout comme un Carioca attaché à son école de samba, il n´en connait pas de meilleur que celui de Rio. Il y a un chauvinisme incroyable autour du carnaval. C´est donc très relatif car c´est surtout très culturel. Un étranger ne comprend pas facilement ce que représente le carnaval pour un Brésilien, car c´est un moment très particulier, qui fonctionne un peu comme une thérapie, c´est à dire que c´est le moment où on doit oublier les problèmes et la réalité du quotidien ; puis les Brésiliens en général adorent la fête, tout est occasion de fêter, alors le carnaval c´est vraiment l´apothéose de la fête. L´idée c´est de se libérer et se défouler. C´est un moment très important dans la société brésilienne et on dit ici que l´année commence vraiment après le carnaval.

C´est aussi très culturel, car une école de samba, ou un bloco, n´est pas uniquement un spectacle. Il y a toute une histoire derrière, un passé. On l´aborde donc dans son ensemble, c´est le même principe que pour un club de foot, on sait ce qu´il vaut, on connait sa trajectoire, ses joueurs, son classement. C´est donc bien plus profond que ça n´y parait, il y a une vraie culture du carnaval et c´est ça qui est intéressant. C´est aussi, et ça peut paraitre paradoxal, ce qu´il y a de mieux organisé au Brésil ; réunir des millions de personnes en même temps pour faire la fête, ça demande une organisation à peine imaginable, à tous les niveaux. Car en plus des défilés il y a toute une série d´élections à organiser, comme la reine de la bateria (marraine des percussions), le roi Momo, gros bonhomme qui symbolise l´ouverture du carnaval en recevant les clés de la ville par les autorités. Puis il faut choisir les musas du carnaval, ces jolies filles très dénudées et emplumées qui sont un peu les représentantes des écoles et blocos, puis on vote pour le plus beau bumbum (la paire de fesses) du carnaval, pour la meilleure musique, etc, etc. Tout cela doit représenter au moins autant de travail que d´organiser des J.O !

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Défilé d´une école de samba au Sambódromo – Rio de Janeiro 2014

Question – Y- a-t´il des choses qu´on ne connait pas sur le carnaval, et qu´en est-il de ces histoires, on dit que les gens se ruinent pour y participer, que tout est permis, que c´est violent, etc ?

BG – C´est vrai qu´il y a beaucoup de fantasmes autour du carnaval. On pense, par exemple, que les écoles de samba sont des écoles de danse ; alors qu´en réalité, on y apprend pas à danser la samba, on y apprend le thème et la chanson qui a été choisi pour le prochain défilé. Car chaque année l´école choisi un thème et elle doit l´illustrer du mieux possible pendant le défilé. Le but étant bien sûr de gagner la compétition, car le défilé des écoles de samba est avant tout un concours. Ses règles sont très strictes, il y a un classement par catégorie, un jury, tout compte pour la décision finale, comme l´originalité du thème, la popularité de la musique, la chorégraphie du maître de salon et de la porte-drapeau (ils ouvrent l´école), la bateria (les percussions), l´accomplissement du défilé dans les temps réglementaires, le respect de la composition de l´école, qui est séparée en secteurs, les alas, et tous les personnages qui font partie de la tradition, les destaques, la reine des percussions, etc, etc. Et tous doivent défiler en harmonie, tout ça sans avoir jamais pu répéter ensemble. Les blocos, qui vont former les alas répètent et se développent séparément de l´école, et ils ne se retrouvent que le jour du défilé au moment de rentrer dans le Sambódromo. C´est donc presque magique de voir tout cela se mettre en place sans qu´il n´y ait eu de répétition générale.

Ce qu´on ne sait pas toujours, c´est que les écoles de samba sont organisées comme de vraies entreprises, avec des métiers du carnaval, comme les carnavalescos, qui sont les créateurs et professionnels spécialisés. Les écoles de samba fonctionnent quasiment toute l´année, même si c´est très calme de mars à juillet, elles ne s´arrêtent pas. D´une part il faut récupérer ce qui est possible sur les costumes et sur les chars, bien des matériaux pouvant être réutilisés. Ensuite, une fois le thème retenu, il faut créer tous les costumes et tous les accessoires qui vont servir pour le prochain défilé. Quand on sait qu´une école peut avoir 4 à 5 mille figurants, parfois plus, ce n´est pas une mince affaire. Puis il faut gérer les ressources de l´école provenant des droits de retransmission des télés et radios, les droits d´auteurs des DVD, CD, etc, des sponsors et de la publicité, des droits d´entrées dans les loges et gradins, de la vente des costumes, etc, etc. On estime que dans tout le pays, « l´industrie » du carnaval emploie près d´un million de personnes, mais il y a aussi toutes les activités indirectes.

Ce que tout le monde ne sait pas (sauf ici), c´est que les grandes écoles de samba, qui sont en général situées dans des favelas ou des quartiers très populaires, sont aussi financées par les bicheiros, les chefs des mafias de jeux clandestins. C´est une façon pour eux de s´acheter une notoriété auprès du peuple… puis de blanchir aussi pas mal d´argent. La violence dont on parle parfois, concerne donc ces milieux, car il est vrai que le business du carnaval génère tellement d´argent, qu´il y a toujours quelques réglements de compte avant le partage du gâteau. Mais le simple participant, touriste ou pas, ne risque pas grand chose pendant le carnaval. C´est au contraire un des moments où les villes sont le plus policées, en tout cas les quartiers où se déroule le carnaval. Bien sûr, l´alcool aidant, dans la rue, on est jamais à l´abri d´une bagare ou d´un mari jaloux qui a le coup de poing facile. Mais c´est propre à tout grand mouvement de foule, partout dans le monde. Tous ces décès qu´on comptabilise tous les ans, ne sont donc, pour la plupart, pas forcément liés à des actes de violences (sauf les réglements de compte au sein des mafias) mais à des accidents (chutes, crises cardiaques, etc). La fatigue et l´alcool en sont d´ailleurs les premiers responsables.

En ce qui concerne les gens qui se ruinent, là aussi il faut temporiser. On peut bien sûr se priver un peu pour participer au carnaval, mais ça reste très marginal. Le petit peuple, qui n´a pas les moyens de se payer une entrée ou une participation, fait la fête dans la rue, donc gratuitement. Quant au défilé dans les écoles de samba, ce sont surtout les gens de la classe moyenne qui y participent, chacun s´achetant son costume. Le peuple des favelas, qui est en réalité celui qui fait l´école, par son travail et sa passion viscérale pour son école, quand il se retrouve dans le défilé, n´a pas payé son costume ni son droit d´entrée. Il y est placé par l´école. Donc n´exagérons pas, la ruine des gens pour le carnaval est plutôt un mythe.

Enfin, tout n´y est pas permis non plus, là encore on fantasme beaucoup. Dans certaines fêtes privées on frôle parfois le lupanar, mais ça reste un phénomène très limité. Bien sûr la drague est de rigueur, mais souvent ce n´est qu´un jeu et ça ne va pas plus loin. Par contre, le carnaval est un test pour les couples, ils s´y font et s´y défont. Il est donc courant que des filles partent d´un coté et des garçons d´un autre. Pour ceux qui partent en couple c´est plus risqué, car ils finissent par s´y perdre de vue, volontairement ou pas… Il est donc préférable de se mettre d´accord avant, surtout si on veut appliquer au pied de la lettre une expression bien brésilienne qui dit : « pendant le carnaval personne n´appartient à personne ».

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Bloco afro de Didá, percussions féminines à Salvador

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Emblême du bloco des Filhos de Gandhi à Bahia

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Cortège des Filhos de Gandhi – Salvador – Bahia

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Bloco da lama près de Belem

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Un bloco pour les enfants à Rio

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Banda de Ipanema – Rio

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Bateria (percussions) de carnaval

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École de samba (défilé Rio)

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Défilé Rio

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