Le Candomblé, culte afro-brésilien

Le Brésil c´est aussi les cultes africains, comme le vaudou, mais ça reste assez mystérieux vu de l´extérieur, folklorique même, qu´en dis-tu ?

Bruno Guinard : Oui  bien sûr ça semble mystérieux et on a tendance à asssocier ces rituels à de la sorcellerie. Mais il s´agit bien d´une religion et au Brésil elle est arrivée avec les premiers esclaves africains. C´est à direqu´elle est ici pratiquement aussi ancienne que le christianisme, avec lequel elle a d´ailleurs établit des ponts pour survivre. Il faut préciser aussi qu´au Brésil nous n´appelons pas ces religions  du vaudou, c´est du candomblé, un terme apparut pour la première fois au début du XIX siècle, assez générique, car il existe ici une multitude de cultes animistes d´origine africaine. Le vaudou est pratiqué en Haïti, au Brésil il n´y a quasiment pas de cultes vaudous, ou alors ils ont fusionné avec le candomblé des Nagôs. Ces cultes africains, au Brésil, se différencient les uns des autres, d’une part par leur degré de syncrétisme avec les autres religions, catholicisme, spiritisme européen, animisme indigène…, d’autre part par l’identification à une ethnie d’origine, appelée nação au Brésil (nation), comme la « nation » nagô, la « nation » Angola, etc.Le mot candomblé (d´origine bantoue), est surtout utilisé à Bahia, il prend d’autres appellations suivant les régions, comme Macumba, Xangôs, Candomblé de caboclo, Batuques, Pajelança, etc… Et comme je le disais plus haut ce mot est relativement récent, à l´époque coloniale ces rituels étaient appelés Calundu.

Pour résumer on peut dire que ces religions afro-brésiliennes sont la survivance des cultes africains arrivés avec les esclaves. Bien entendu ces cultes étaient interdits et condamnés, par l´église et par les autorités coloniales. Quant aux ponts établis avec le catholicisme, il s´agissait, pendant les siècles d´interdiction, de feindre sa dévotion à l´église et à ses saints ; alors qu´en fait les esclaves adoraient leurs divinités africaines, pas toujours d´ailleurs sous leur forme originale, car avec le temps passé au Brésil, et sous l´influence d´autres cultures et d´autres religions, il était presque impossible que ces cultes demeurent complètement purs. Le candomblé des Bantous, aujourd´hui pratiqué comme candomblé Angola et Umbanda, est le premier arrivé au Brésil et il a dominé jusqu´au XIX siècle. A cette époque, l´arrivée massive d´esclaves en provenance de l´ancien Dahomey, « réafricanise » les rituels. Les dieux yoroubas entrent en scène, les lieux de cultes se structurent, c´est la naissance des grandes lignées de mãe et pai-de-santo, c´est à dire les grands prêtres et grandes prêtresses du candomblé.

Ces cultes étaient-ils très pratiqués pendant l´esclavage et le sont-ils toujours ?

Bruno Guinard :Il est certain qu´une grande partie des esclaves y étaient associés à des degrés plus ou moins importants. Car ces cultes africains avaient une signification très forte pour ces esclaves, ils représentaient le seul lien avec leur passé africain et aussi un véritable acte de résistance contre le pouvoir des blancs. Ces cultes étaient donc d´un soutien moral, physique et spirituel considérable pour les esclaves.En terme d´influence, ces cultes ont sans doute pesé plus que le chamanisme des Indiens natifs, car le candomblé était pratiqué aussi bien dans les plantations que dans les villes, c´est à dire sous le nez des blancs et à la barbe de l´église. Les esclaves étaient omniprésents, ils vivaient avec les blancs qu´ils servaient dans tous leurs actes du quotidien, il est donc naturel que le candomblé se soit insinué à divers niveaux de la société coloniale. Les blancs mangeaient de la cuisine sacrée, même sans le savoir, puis en cas de maladies prenaient des tisanes de plantes médicinales, ou encore recevaient les bénédictions d´esclaves soucieux d´être mieux considérés par leurs maîtres. Les esclaves au Brésil étaient incontournables, et c´est là le paradoxe, car bien que dépourvus de tout, maltraités et considérés comme des « sous êtres », la société coloniale ne pouvait absolument pas se passer d´eux.

Aujourd´hui le candomblé est toujours présent, par divers cultes et à des degrés différents selon les régions. Depuis un vingtaine d´années, il est aussi combattu par les églises évangélistes, qui d´une façon générale occupent le même terrain, c´est à dire les couches plus populaires. C´est donc une religion menacée, en tout cas elle n´est pas en expansion.Les estimations concernant le nombre d’adeptes varient selon les sources. Officiellement, autour d´un million de Brésiliens déclarent (lors des recensements de population) en être adeptes. Mais si l’on prend en compte le fait que, dans une société profondément catholique, subsistent de nombreux tabous autour de tout ce qui s’assimile au “diabolique”, il est inévitable qu’une partie des personnes recensées se contente d’omettre leur véritable affinité religieuse. D’autres instituts avancent le chiffre de 1,3 % de pratiquants (soit un peu plus de deux millions), tandis que la Fédération Nationale des Traditions et Cultures Afros-brésiliennes estime que 70 millions de Brésiliens ont des liens avec ces pratiques animistes.  Dans tous les cas, c´est très difficile à estimer, car à partir de quand peut-on être considéré comme un adepte, parce-qu´on va de temps en temps consulter un pai ou mãe-de-santo, comme on consulterait une voyante ou un guérisseur, ou quand on participe à une cérémonie, comme on irait voir une messe avec des chants grégoriens sans pour autant être catholique pratiquant ?Ce que l´on peut dire, c´est que le candomblé a très fortement influencé la culture brésilienne, et cela dans tous les domaines, la langue, la musique, la gastronomie, etc. C´est à travers les esclaves, par cette survivance de leurs origines, que des pans entiers de la culture africaine se sont enracinés dans la culture brésilienne. Par exemple, à Bahia, connue dans tout le pays pour l´originalité et la saveur de sa cuisine, tous les plats locaux, à base de dendê (huile de palme), sont des mets sacrés du candomblé. Ce sont les plats des divinités et ils sont aussi les plats typiques de Bahia. Par ailleurs, on va tous faire nos offrandes à Iemanjá, la déesse de la mer(le 31 décembre à Rio, ou le 02 février à Salvador), ou encore se faire lire les buzios(cauris), la divination par les coquillages. Et qui au Brésil, quelque soit la couleur de sa peau, ne connait pas la divinité (orixá) qui le protège ? Ici, il me semble impossible de vivre sans le savoir. Alors c´est là, je pense, la vraie force du candomblé, c´est cette présencenaturelle, presque quotidienne, qui puise pourtant  ses origines dans une culture lointaine et mystérieuse.

Ce qui parait incroyable c´est comment les esclaves ont pu conserver et pratiquer ces cultes condamnés sans se faire massacrer, n´y avait-il pas quand même une certaine tolérance de la part des blancs et de l´église ?

Bruno Guinard : De la tolérance sûrement pas, mais de la méconnaissance et des petits « arrangements » très certainement. Ces rituels ne semblaient pas menacer la société blanche, d´abord car les esclaves, on l´a vu, feignaient la dévotion à des Saints catholiques, et au fond c´était ça l´essentiel, que les esclaves semblent suivre le « droit chemin ». Les rituels africains quant à eux, étaient dans leur essenceméconnus des maîtres blancs, alors quand ils surprenaient leurs esclaves en plein rituel, ils pensaient qu´il s´agissait de “fêtes” et que c´était finalement un bon moyen d’éviter l’ennui et l’effondrement des captifs. Il s’agissait bien sûr d’une préoccupation mercantile, pas d´un traitement de faveur, car les maitres avaient besoin d´esclaves en forme, c´est toute l´économie coloniale du Brésil qui était basée sur le travail esclave. Quant à l´église catholique, elle dépendait des dons des riches propriétaires terriens, donc propriétaires d´esclaves, et si le maitre « gérait » ses esclaves, elle n´avait aucun intérêt à y mettre son nez. D´autre part, les esclaves étaient plutôt considérés comme des « outils » que comme des humains,finalement ils ne représentaient pas une menace pour l´église. Bien sûr les esclaves étaient baptisés et l´église les évangélisait, mais rarement elle les punissait comme hérétiques. On sait par exemple qu´il n´y a pratiquement pas eu de procès inquisitionnels contre des pratiquants des cultes africains. Si on découvrait un esclave pratiquant des actes de « sorcellerie » il suffisait que son maitre le punisse. L´église s´intéressait bien plus aux pratiques judaïsantes, puisqu´on sait qu´au Brésil, 80% des procès du Saint Office étaient établis contre des marranes (juifs convertis de force au christianisme). Mais comme je le disais plus haut, pour l´esclave qu´on ne s´y trompe pas, ce n´était pas un traitement de faveur, il était un bien matériel, un outil de travail, le condamner n´apportait rien à l´église. Les esclaves, au contraire des juifs convertis, n´avaient aucun bien à confisquer…

En quoi consistent ces cultes et ces divinités, comment et où sont-ils pratiqués ?

Bruno Guinard : Ces cultes afros-brésiliens sont destinés à entretenir les “relations” entre les orixás (divinités) et le monde terrestre.L’orixá est une énergie liée aux éléments de la nature et qui se manifeste lors de cérémonies en incorporant un être vivant. L´humain devient alors ce qu´on appelle un « cheval », c´est à dire qu´il porte la divinité pendant la transe. L’orixá incorpore ses fidèles, concédant ses orientations et son appui spirituel, mettant ainsi le monde de l’au-delà à proximité de celui des terrestres.Au Brésil, ces cérémonies sont célébrées selon un calendrier bien précis où  chaque divinité possède son jour de culte. Les rituels se tiennent sur le terreiro, lieu de culte formant une mini société. Cette communauté est régie par une hiérarchie stricte, dont le composant principal est la Mãe-de-Santo ou le Pai-de-Santo (mère ou père des saints).

Le terreiro est le lieu où les cultes des divinités sont pratiqués, il consiste souvent enun grand espace regroupant plusieurs bâtisses et des jardins où se trouvent des arbres et plantes sacrés. Mais il existent aussi d´innombrables petits terreiros familiaux, parfois au fond de la cour de la maison. Sur ces terreiros, résident les personnes qui entretiennent le site, participent aux rituels et veillent au respect de l’ensemble. Le barracão y est la plus imposante des constructions, composé d’une salle principale et de dépendances, c’est le lieu où se déroulent les cérémonies. La responsabilité du terreiro repose sur la Mãe-de-Santo, ou Pai-de-Santo, qui sont les grands prêtres et prêtresses, appelés Babalorixás et Iyalorixás, gardiens de l’axé (ashé), qui est le pouvoir, ou l’énergie des orixás, ils sont accompagnés d’assistants qui ont chacun une fonction bien précise.

Quant à la divinité, l’orixá, elle est une force immatérielle, présente dans la nature où elle se manifeste dans chacun de ses éléments. Il existe un nombre presque illimité de divinités, l’ethnologue français Pierre Verger en a dénombré près de 400 chez les Nagôs du Nigéria. Au Brésil, on retient 16 divinités principales, chacune étant maîtresse d’un ou plusieurs éléments de la nature, comme Iemanjá, la déesse de la mer.Chaque orixá est présenté par les symboles qui le caractérisent, par exemple l’arc et la flèche pour Oxossi, divinité de la chasse, seigneur des forêts et des animaux.Les orixás ont leur jour favori dans la semaine, leur couleur, leur alimentation et leurs offrandes. L’invocation des orixás se fait à travers des incantations (généralement dans la langue yorouba du Nigéria et du Bénin), ces chants sont rythmés par les Atabaques (percussions).

A travers des offrandes et certaines obligations, l’orixá peut également être sollicité pour des “travaux” de magie. Cette pratique est comparable aux actes de sorcellerie et s’accompagne parfois de sacrifices d’animaux.

Pour conclure, ces rituels au Brésil sont-ils aujourd´hui très différents de ceux d´Afrique et y-a-t´il des liens entre eux ?

Bruno Guinard : Comme je l´écrivais plus haut il était impossible de conserver la pureté de ces cultes au Brésil. Tout d´abord parce que les esclaves n´avaient que leur mémoire pour les pratiquer, c´est à dire qu´ils n´avaient ni les lieux sacrés ancestraux à leur portée, ni l´appui des vieux sages et grands prêtres restés en Afrique,. De plus, les ethnies et les familles étaient éclatées en arrivant au Brésil, il était donc quasiment impossible de se retrouver autour d´un même culte. D´autre part, pour survivre les rituels étaient maquillés en dévotion catholique, ce qui quelque part exerçait une influence sur les cultes. Mais il y a quelque chose de plus essentiel encore, c´est le culte rendu au vrai maitre des lieux. En Afrique le vrai maitre des lieux est l´ancêtre, hors au Brésil, terre nouvelle, les Africains n´y avaient pas d´ancêtres. Ils ont alors rendu hommage au vrai maitre de cette terre, qui était l´Indien bien sûr. On retrouve donc l´Indien parmi les divinités principales, sous le nom de caboclo. Cette référence à l´Indien tend à disparaitre au XIX siècle avec l´arrivée massive des Nagôs du Dahomey et du Nigéria. Ceux-ci apportent un candomblé riche d´un panthéon de divinités, à la fois nouveau et bien structuré, et où le caboclone trouve pas sa place. Ensuite, vers la fin du XIX et au XX siècle, les spécialistes, en général européens, se chargent d´épurer ces cultes en essayant d´y faire disparaitre tous les aspects ne se rapportant pas à l´Afrique. Certains d´ailleurs ont même nier l´existence d´un candomblé au Brésil avant l´arrivée des Nagôs. C´est donc très récemment que le caboclo a repris sa place dans le candomblé.

Enfin, en plus des aspects du syncrétisme, qui font du candomblé du Brésil une religion spécifique, il faut insister sur le culte des ancêtres. Si en Afrique c´est le culte des ancêtres qui prévaut, au Brésil c´est celui des affinités avec les éléments de la nature. Sans cela, il aurait été bien difficile, voire impossible, à un non descendant d´Africains, de s´intégrer au candomblé. Car un adepte se veut d´être la fille, ou le fils, de sa divinité, le lien se fait donc principalement par les affinités avec les éléments de la nature. Concrètement, cela veut dire qu´au Brésil on peut devenir un adepte du candomblé et se retrouver au sommet de la hiérarchie quelque soit son origine.

 

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Fête de Lemba, candomblé Angola – Photo Xavier Vatin

 

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Père-de-saint Zê Daniel et mère-de-saint. Photo Xavier Vatin

 

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Arrivées des offrandes dans un terreiro angola. Photo Xavier Vatin.

 

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Fêtedu boiadeiro, terreiro angola. Photo Xavier Vatin.

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