Minas Gerais, mon expérience avec les loups

Un lieu m´a particulièrement touché dans le Minas Gerais, c´est la Serra do Caraça. Il s´agit d´un massif montagneux situé à environ 120 km de Belo Horizonte, qui est aujourd´hui un parc naturel protégé. C´est dans ce parc qu´un soir d´hiver j´ai fait la plus insolite des rencontres, avec des loups. Mais pas n´importe quel loup, le très rare, nocturne et farouche « lobo-guará »(loup-à-crinière), le seul loup sud-américain, un bel animal d´1m20 de long très haut sur pattes, avec un pelage roux qui le font ressembler à un grand renard. Et tout cela non pas en pleine forêt mais sur le parvis d´une église ! Bien sûr il ne s´agit pas de n´importe quel église et les loups n´y viennent pas pour prier mais pour manger.

Serra et colégio de Caraça

L´aventure a commencé en 1982, quant un curé s´est aperçu que les poubelles étaient éventrées pendant la nuit. Il s´est alors caché pour voir quel type d´animal pouvait faire cela. Il fut vraiment très surpris de voir qu´il s´agissait du fameux loup-à-crinière, que tout le monde connaissait mais qu´on avait jamais vu dans la région. Peu à peu, le père curé réussit l´exploit de domestiquer les loups du massif en les attirant le soir sur les marches de son église. Il lui a fallu de nombreuses années de patience pour qu´un premier loup s´approche et accepte un morceau de viande posé sur le sol. Puis peu à peu l´animal s´est habitué, il a monté les marches, puis sur le parvis a fini par recevoir la viande directement de la main du père curé. Apprenant cela, depuis Ouro Preto, j´ai pris la route vers Mariana puis une piste en terre en direction de Catas Altas et Santa Bárbara (ça évite de revenir sur Belo Horizonte et en plus la route est belle). A Santa Bárbara on m´a expliqué comment rejoindre la Serra do Caraça et son Colégio (séminaire). Cet ancien séminaire construit au début du XIX et qui, détruit en 1968 par un incendie, a été restauré au fil des ans par les quelques religieux qui y vivent encore. Aujourd´hui le Cólegio est un centre d´éducation environnementale, mais aussi un musée et le point de départ de randonnées à travers le massif. Les pères y ont aménagé un hébergement, très simple, on y est logé à la même enseigne que les prêtres, horaires stricts pour les repas, lits single et bien sûr extinction des feux à 21h00, après le spectacle des loups ! Après le dîner, servi très tôt, le père curé ramasse les restes de viandes et de poulets et s´installe sur le parvis de l´église, en prenant soin de demander à tous les visiteurs de se placer derrière lui, bien tranquilles contre le mur, sans faire de bruit ni de gestes brusques. Le père commence alors ses appels « guará, guará, guará… », selon l´humeur et la faim, un premier loup s´approche. Mais il scrute les alentours, renifle, pose une patte sur la première marche puis s´arrête. Souvent il repart vers les buissons, intimidé par on ne sait quoi. Puis il revient. Cela peut durer plus d´une heure, mais le père est patient. Il arrive parfois que le loup de vienne pas. C´est alors la déception parmi les visiteurs. Moi j´avais décidé de l´attendre, autant qu´il faudrait. La première et la seconde fois j´ai eu de la chance, les loups sont venus. Puis au troisième séjour, rien, pas la queue d´un loup !

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Mais revenons sur la première rencontre. Dès mon arrivée j´avais cuisiné le père curé sur les loups-à-crinière. Je trouvais son musée, son église et le Colégio intéressants, mais je lui avouais que j´étais venu pour les loups. Alors il m´a raconté son approche avec les loups, puis donné quelques indications, et pour finir il m´a dit «… ce soir installes-toi juste derrière moi, tout proche, et tu vas voir ». Bien sûr, dès la tombée de la nuit j´étais le premier sur le parvis. Le père est arrivé suivi de quelques visiteurs, il portait un plat en métal avec des restes de poulets. Comme prévu je m´installais derrière lui et c´est alors qu´il commença ses appels « guará, guará, guará, guará… ». Puis il me dit « puisque tu veux du loup ce soir tu vas me remplacer, quand le loup s´approchera je m´esquiverais et tu te placeras exactement où je me trouve, sans gestes brusques, moi je serais derrière toi car c´est ma voix qu´il connait, mais c´est toi qui présentera les morceaux de viandes, et si tu aimes les loups, il le saura et viendra prendre la viande dans ta main ».Puis avec un petit sourire en coin il ajouta « tu n´as pas peur ? puis tu as une bonne assurance ? ». En fait c´était le contraire, j´avais peur et je n´avais pas d´assurance. Mais l´envie d´approcher le loup était de toute façon plus forte que tout.Malgré tout je demandais « et s´il y a plusieurs loups ? ». « Un seul viendra à la fois, et surtout ne le déçoit pas, il se mettra debout, tu tiendras ton bras en hauteur et il viendra le prendre dans ta main, il se lèvera sur ses pattes arrière, il sera alors debout et plus grand que toi, surtout ne montre pas ta peur, car lui aussi a peur, c´est une démarche qui lui coute beaucoup à lui aussi, saches-le ».

Un premier loup s´approchait, un grand mâle, il me scruta, renifla l´air, puis d´un seul coup se leva et prit le morceau de poulet que je tenais du bout des doigts. Comblé par cet instant, je laissais la place au père curé pour qu´il continue avec les deux autres loups. Sous les applaudissements des visiteurs, je partais ce soir là rejoindre ma chambre, émuet fier. Trois loups étaient venus ce soir là.Je ne saurais jamais si les loups m´ont aimé, comme disait le curé, mais moi j´ai aimé ces précieux instants. Jamais je n´aurais imaginé voir un loup-à-crinière d´aussi près, un loup magnifique, et libre !

Plus tard j´écrivais au père curé pour le remercier de ces instants magiques qu´il m´avait fait partager avec les lobos-guará. Je lui faisais part de mon inexplicable sensation, celle d´avoir franchi en quelques minutes les millénaires qui séparent les loups des hommes, des premiers pas du loup vers le chien par la domestication que des hommes, tout comme lui, ont réussi à obtenir par la seule force de la patience et du respect.Lors de mon second séjour je vis encore les loups, cette fois comme simple spectateur, car le père de l´époque de mon premier séjour n´était plus. Il s´en était allé, dit-on, dormir pour toujours au paradis des loups…

1 Comment

  • Philippe chaZarenc dit :

    Finalement c’est la bonne et délicieuse version brésilienne ou Minas Geraisienne de « loup y est-tu, m’entends-tu que fais-tu ..! »
    Qu’est-ce qu’ils sont sympathiques ces loups du Minas Gerais ! ils pourraient refonder le mythe !

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