La colère des Indiens

Depuis plusieurs semaines les Indiens du Brésil se mobilisent contre un projet de réforme de la constitution qui menace leur droit à la terre.

Question – Nous avons vu sur tous les médias, des Indiens qui manifestent, bloquent des routes et essayent de pénétrer dans le congrès à Brasilia. Quelle est l´origine du problème ?

BG Le détonateur de  cette révolte est un projet de loi que cherche à imposer une partie des parlementaires brésiliens (a bancada ruralista). Ce projet est une menace pour les Indiens car il revient sur un acquis inscrit dans la constitution de 1988, qui n´est autre que la garantie pour les peuples natifs au droit à leurs terres ancestrales. Jusqu´ici ce droit s´exerce à travers la démarcation des terres indigènes, et est placé sous responsabilité directe du pouvoir exécutif. Ce que veulent ces parlementaires, favorables au lobby agricole, c´est que cette responsabilité soit transférée au pouvoir législatif, c´est à dire soumise au vote du parlement.

Si cette loi est adoptée, le danger pour les Indiens c´est de voir leur sort soumis aux décisions d´un groupe parlementaire constitué de députés du milieu rural et de l´agro-business, l´un des plus influents du parlement brésilien et aussi, bien entendu,l´un des moins favorable au droit des Indiens.

Question – Pourquoi revenir sur ces acquis maintenant ?

BG – Il faut voir que depuis 1988 la situation du pays a beaucoup changé. A l´époque, le Brésil sortait d´un quart de siècle de dictature militaire. La nouvelle constitution se devait d´être le reflet très large des aspirations de la société. Les Indiens ont donc bénéficié de cet élan de démocratisation et de modernité ; car à la chute du régime militaire en 1985, la question indienne était encore une plaie ouverte. Il faut rappeler que dans les années 1970,  la percée de la route Transamazonienne a été un événement majeur, on en a beaucoup parlé, ce que l´on sait moins, c´est que les militaires ont orchestré une vague d´émancipation des Indiens,qui consistait à les soustraire de la tutelle de l´État pour en faire des citoyens à part entière (un Indien sous tutelle est un citoyen « mineur », il dépend de l´État pour tout). A priori,  on pouvait trouver cette initiative positive, sauf que sous cette apparente bienveillance se cachait un véritable coup tordu. Car, pour occuper une terre et la revendiquer, tout citoyen doit être en possession d´un acte de propriété, ou d´un bail. Comme il est impossible pour les Indiens de fournir un quelconque document de ce genre, on a pu facilement les expulser de leurs terres.Fort heureusement tous les Indiens ne se sont pas émancipés.

Aujourd’hui´hui, la question des terres indiennes est d´autant plus vive que le pays se développe à grande vitesse, et que par conséquent, le milieu des affaires, et particulièrement le secteur agro-alimentaire, qui représente 40% des exportations du pays et 25% de son PIB, convoite ces terres et leurs richesses (le Brésil est actuellement le troisième exportateur mondial de produits agricoles, premier en sucre et second en soja). Puis il y a l´exploitation minière, ou encore la construction de barrages pour la production hydro-électrique. Tout cela représente la base de l´économie du pays. Autrement dit, pour maintenir son rythme de dévelopement et son PIB, le pays est prêt à revenir sur des acquis, comme celui du droit à la terre ancestrale des Indiens, et cela d´autant plus facilement que c´est demandé par le lobby agricole, un secteur de tout premier plan et auquel sont liés les autres grands secteurs économiques du pays.

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Question – Concrètement si cette loi est votée que se passe-t´il pour les Indiens  ?

Sur le terrain la même chose qui se passe aujourd’hui´hui, c´est à dire l´exploitation minière, la construction de routes et de barrages, et surtout l´expansion agricole. D´une façon générale le droit à la terre pour les Indiens, n´est pas respecté, y compris par l´État fédéral, pourtant chargé de leur protection. C´est ainsi que très récemment, la présidente Dilma a donné son feu vert à la construction du barrage de Belo Monte (le plus grand du monde), n´hésitant pas à cautionner la déplacement de 10 tribus des réserves du haut Xingu. Il s´agissait pourtant de terres indiennes légalement démarquées.

Pour les Indiens et leurs défenseurs, le seul avantage de conserver la loi sous sa forme actuelle c´est qu´elle leur fournit un recours juridique au niveau constitutionnel (la garantie des terres est inscrite dans la constitution). Et puis il y a l´implication présidentielle, même si comme on l´a vu avec le barrage de Belo Monte ce n´est pas une garantie, ça permet au moins, en cas de conflit, de placer l´exécutif sous les projecteurs. Si la loi est votée et le sort des terres indiennes soumis au parlement, pour les Indiens il sera plus difficile de se défendre. Le lobby agricole fera voter ses projets au parlement, de façon démocratique, mais bien sûr jamais au bénéfice des Indiens.

Si, comme on l´a vu, la loi actuelle n´est pas parfaite, en tout cas dans son application, celle qui se prépare est bien pire.

Question – Qu´en pense le Brésilien de la rue ?

BG – Même s´il y a des groupes qui les défendent, dont de nombreuses ONG et associations, le sort des Indiens n´est pas un sujet qui mobilise les foules. Bien  sûr on voit à la télé ces Indiens en tenues traditionnelles qui manifestent devant les caméras, cela interpelle l´opinion. Mais au fond l´homme de la rue  méconnait la question indienne, sa vision se limite à des clichés, qui oscillent entre le mythe du « bon sauvage » victime de la société moderne, et du « sauvage », tout court. Concernant l´Indien, on peut passer d´un extrême à l´autre, il y a deux courants, celui des intellectuels et habitants des grandes villes modernes, qui voient l´Indien comme un être parfait vivant en harmonie avec la nature et qu´on devrait laisser tranquille au fond de la forêt. D´autre part, surtout en milieu rural, l´Indien est vu comme un être ignare, violent et inutile, qui représente un obstacle au développement du pays, donc à son propre bien-être, puisque c´est ça que l´État et les lobby véhiculent, que quand le pays se développe tout le monde en profite. Pour le paysan sans terre comme pour le gros fermier investisseur, l´Indien a trop de droits et trop de terres.

Question – N´est-on pas fier d´avoir des origines indiennes ?

Il est vrai que le rapport à l´Indien s´est amélioré, en tout cas dans les grands centres urbains, il est courant qu´un Brésilien vous dise avec fierté que son grand-père a capturé sa grand-mère au lasso dans la forêt. Aujourd’hui´hui on revendique donc plus facilement ses origines amérindiennes. Mais cela reste concentré sur les milieux intellectuels et la classe moyenne.L´homme du peuple au contraire aura plutôt tendance à nier l´Indien qui est en lui. C´est la survivance d´un vieux complexe d´infériorité, hérité du passé colonial et esclavagiste, et que l´on retrouve aussi sous certaines formes chez les afros descendants au Brésil. L´Indien est encore trop souvent assimilé au sauvage, et tout ce qui ramène au sauvage doit être éliminé. On le voit très bien avec la végétation en général, une bonne partie de la population préfère le béton, ça éloigne du sauvage car ça fait moderne, ça fait développé, alors que  l´arbre ramène à la forêt, au primitif, donc au sauvage.

Sur cette question, comme sur bien d´autres, il y a toujours deux Brésil qui cohabitent, l´un à la pensée archaïque et l´autre à la pointe de la modernité des idées.

Question – Le Brésil est pourtant un immense pays, n´y-a-t´il pas suffisamment de terres hors des réserves ?

BG – Le Brésil effectivement ne manque pas de terres et elles sont fertiles partout, même si seulement 30% d´entre elles sont actuellement cultivées. Le problème avec les terres indiennes se pose principalement pour celles qui se trouvent en zone à fort potentiel économique, soit parce-qu´elles sont dans des secteurs déjà en exploitation, soit parce-qu´elles possèdent des richesses, minières ou autres.

La quasi totalité des terres indiennes a été démarquée depuis la constitution de 1988, mais depuis quelques années, ce qui reste à démarquer est en panne, car ses terres se trouvent en zones de litiges. Il s´agit de terres revendiquées à la fois par des Indiens et des non Indiens. Elles se trouvent en général en dehors des régions amazoniennes, en zones rurales, parfois même en zones urbaines. Il y a donc de nombreux litiges sur ces terres et de plus gros intérêts financiers puisqu´elles se trouvent dans des zones de développement intense. Le milieu politique lié à l´agro-alimentaire ne veut donc pas laisser ces terres improductives, c´est pour cela qu´il freine le processus de démarcation. Les immensités de terres vierges du Brésil ne l´intéresse donc pas encore autant que ces terres qu´il considère stratégiques pour son dévelopement.

Question – Finalement qui sont ces Indiens et quelles terres occupent-ils, comment fonctionne ce processus de démarcation ?

BG – On estime qu´ils étaient de 2 à 4 millions à l´arrivée des Portugais en 1500. Ils n´étaient plus que 350.000 dans les années 1980/90. Aujourd’hui´hui, le dernier recensement de population du pays avance le chiffre de 897.000 Indiens au total (0,47% de la population brésilienne), répartis en 230 ethnies avec 180 langues.Si l´on observe cette importante croissance de la population indienne, il faut aussi prendre ces données avec prudence, car le recensement au Brésil se fait sur la base d´une simple déclaration du recensé. On ne connait donc pas la vraie motivation de ces déclarations. N´importe qui pouvant se déclarer Indien, par modisme, ou par intérêt, si par exemple on revendique une terre (on a vu des abus dans ce sens). Ce qui est plus fiable c´est le nombre des Indiens recensés qui vivent dans les réserves, leur nombre est de 518.000. Mais observons un autre chiffre, sur la totalité des 897.000 Indiens,  350.000déclarent parler la langue de leurs ancêtres, ce qui veut dire, en se basant sur le dernier recensement, que plus de la moitié de la population indienne ne parle plus sa langue d´origine. C´est énorme et ça confirme le processus d´assimilation qui est en cours.D´autre part, de ces 350.000 parlant leur langue d´origine, seulement 17% ne parle que leur langue, tous les autres étant bilingues (langue native + portugais).

Sur la question des terres indiennes, elles sont actuellement divisées en 610 réserves légalisées, qui représente 13% de la superficie du pays.On trouve des réserves dans toutes les régions du Brésil mais l´Amazonie en concentre près de 40% à elle seule.Quant à la démarcation des terres, elle est effectuée par la FUNAI (organisme officiel pour les affaires indiennes), qui avec ses équipes d´anthropologues évalue et approuve la démarcation d´un territoire. Si celui-ci ne fait l´objet d´aucune contestation, le projet est soumis directement au président de la république pour homologation. Après approbation du président, la réserve est enregistrée et devient territoire de la nation. Elle ne peut donc plus être remise en question, ni vendue, ni divisée, elle est patrimoine de l´État qui lui doit protection, d´où la tutelle de la nation pour les Indiens qui vivent sur leurs  terres ancestrales.

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Question – Tu as parlé d´abus pour revendiquer des terres et de déclarations peu fiables pour le recensement, est-ce très significatif ?

BG – La question est de savoir qui est vraiment Indien, car le droit à la terre est un problème central au Brésil qui touche une population bien plus large. C´est l´épineux dossier d´une réforme agraire qui s´éternise. Quand on est Indien, reconnu par la FUNAI, et qu´on habite sur des terres ancestrales, on obtient le droit à ces terres. Il est donc très tentant de se revendiquer Indien pour occuper des terres. C´est dans ce sens qu´il y a des abus, des personnes qui se retrouvent, ou s´inventent, des origines indiennes pour revendiquer des terres. Mais cela se passe en général aux abords de zones urbaines ou dans des régions agricoles déjà développées. Ça ne représente pas un gros pourcentage des terres, sachant que 97% des terres indiennes ont été démarquées, et en imaginant que les 3% restant ne sont pas en totalité des demandes fantaisistes, ça ne peut pas représenter grand chose. Ceci dit, comme il s´agit de zones très convoitées, les litiges sont fréquents, et ils y sont souvent violents. D´où la focalisation des médias sur ces conflits.

Quant au recensement, il faut savoir que cette notion de race a été introduit récemment. Avant les années 2000, on ne mentionnait pas la race, et ce sont finalement des minorités, appuyées par des sociologues, qui ont revendiqué cette notion, pas du tout avec des intentions racistes, mais pour savoir où elles en sont et comment évolue les populations. Lors du recensement, on a donc actuellement le choix entre 5 options, parmi lesquelles celle de se déclarer Indien.Ce qui fait douter de la fiabilité de ces données c´est par exemple le nombre de langues recensées, 274 ! Alors que l´on sait, selon la FUNAI, qu´il existe 180 langues indiennes au Brésil. Même chose pour les ethnies, on en connait 230mais le recensement en trouve plus de 300. Cela prouve à quel point le recensé peut méconnaitre sa propre histoire. Sans arrière-pensée d´ailleurs, un peu comme ci vous demandiez à un natif de l´Aveyron quelle langue il parle et qu´il vous réponde l´auvergnat, alors qu´en réalité il parle occitan.

Question – Y-a-t´il encore des Indiens en dehors de la civilisation et si oui quel avenir pour eux ?

BG – On sait qu´il existe en effet des Indiens qui n´ont pas été touchés par notre civilisation. Il ne s´agit certainement pas de grandes ethnies, mais plutôt des clans, très isolés aux confins de l´Amazonie. La Funai estime qu´il existe une cinquantaine de groupes isolés. Il y a environ deux ans une équipe de la Funai a filmé une tribu depuis un hélicoptère sur la frontière avec le Pérou. Ces images ont fait le tour du monde, on y voyait quelques cases et des Indiens affolés qui décochaient des flèches contre l´hélicoptère. Cela a aussi fait grand bruit au Brésil et pour la première fois dans un tel cas, la Funai a décidé de ne pas chercher le contact avec cette tribu. On ne sait rien d´elle, il peut s´agir d´un clan isolé appartenant à une ethnie déjà connue, ou à une nouvelle ethnie. Mais la décision de ne pas entrer en contact a été la plus sensée.

On a vu aussi très récemment un reportage télévisé sur la recherche d´un groupe d´Indiens quasiment inconnus en Amazonie. La Funai connaissait leur existence, mais pas grande chose en dehors de quelques informations recueillies par d´autres Indiens de la région.La Funai avait d´ailleurs fait la démarcation de ces terres, mais celles-ci ont été occupées illégalement par des fermiers (on retrouve ici la question des terres soulevée plus haut). Ces fermiers sont actuellement poursuivit en justice, non seulement  pour l´occupation des terres, mais aussi l´extermination de la tribu. La Funai a en effet retrouvé les vestiges d´un village indien, rasé et brulé. Selon des témoins sur place, un seul Indien aurait survécu au massacre ; c´est cet Indien que l´équipe de la Funai a essayé de retrouver. Il s´agirait apparemment d´un homme d´âge mûr, qui depuis des années vivrait seul dans un morceau de forêt encore épargné, mais entouré de prairies et de troupeaux de zébus apportés par les fermiers. L´équipe de la Funai a fini par retrouver sa trace et avec l´aide de guides indiens de la région a tenté le contact. Traqué, l´homme a fini par se réfugier dans sa cahute, un abri très rudimentaire sous des feuillages, et de là s´est mis à décocher ses flèches sur ces nouveaux envahisseurs. Pendant des heures les guides indiens ont essayé de parlementer avec lui, mais apparemment ils ne se comprenaient pas. L´homme semblait affolé dans son abri, sans doute se voyait-il finir comme les autres membres de sa famille. C´est finalement un des membres de l´équipe, un caméraman je crois, qui a tout jeté par terre en criant « nous sommes des vrais fils de putes, laissons cet homme en paix, on a rien à faire ici, c´est dégueulasse, laissons-le tranquille dans sa forêt ». Et c´est ce qui s´est passé, tout le monde s´est retiré.Depuis on a plus jamais entendu parler de cet Indien solitaire, dont on ne sait même pas quelle langue il parle.

Dans un tel contexte, je ne sais pas si l´on peut parler d´avenir. Ces épisodes illustrent bien la teneur du problème, de ce conflit pour la terre, qui dans son cortège de violence emporte des hommes dont la seule faute est de se trouver sur des terres convoitées par des gens qui y sont étrangers.

Je suis favorable à ce qu´on ne les contacte pas, nous n´avons rien de mieux à leur offrir.

Pour ces Indiens isolés il ne reste qu´à espérer que le milieu naturel où ils vivent ne soit pas exploité, les protégeant ainsi pour quelques temps encore.

Question – Pour conclure, pourquoi notre civilisation est-elle aussi brutale avec les Indiens ?

BG–C´est un sujet sans fin, mais pour faire court, je dirais que l´Indien a une cosmovision opposée à la notre, pour lui tout ce qui existe dans son monde a été placé avant lui par une force supérieure à la sienne. Se considérant comme le dernier dans l´échelle de l´évolution il se sent dominer par tout ce qui l´entoure, tout a été placé avant lui, alors il le respecte. Pour nous, c´est exactement le contraire, on veut tout dominer. C´est notre raison de vivre. Voilà pourquoi ça ne marche pas avec les Indiens.

 

1 Comment

  • Excellent reportage.
    Les Indiens résistent mais pour combien de temps encore…
    Pourtant leur culture, leurs coutumes, leur connaissance de la nature qui les entoure, sont tout à fait passionnantes et dignes de respect.
    Ils sont déjà si peu nombreux dans ce Brésil immense.
    Dommage qu’à notre époque ils en soient encore à lutter pour préserver leurs terres.

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