Portrait: Antônio Conselheiro

Un pays c´est comme une vie,c´est fait de rencontres, d´hommes et de femmes, de destins qui se croisent et fusionnent. J´ai donc choisi de présenter sur ce blog quelques portraits, de personnages connus, ou inconnus, de personnages qui ont fait l´histoire de ce pays, ou de contemporains qui préparent celle de demain. Cette rubrique sera un peu comme une auberge espagnole, on y retrouvera des gens de tous les horizons et de tous les milieux, célébrités et anonymes, Brésiliens bien sûr, mais aussi Français, puisque c´est un peu l´idée de ce blog, et peut-être d´autres… Ce sera au gré de mes coups de coeurs et de mes souvenirs.

Antônio Conselheiro (Antoine-le-Conseiller)

Antônio Conselheiro est un personnage historique, sans doute l´un des plus controversé du 19ème siècle. Il est à l´origine de la Guerre de Canudos, épisode sanglant qui a profondément marqué son époque (fin 19ème) et reste, 116 ans après, par bien des aspects, parfaitement d´actualité.

Végétation du Sertão

 Antonio

C´est un des personnages de l´histoire brésilienne qui me fascinent le plus, mais tout d´abord il faut parler du terrain et du contexte.

Antônio Conselheiro est né en 1828 dans l´Etat du Ceará, nordeste du Brésil, région aride que l´on appelle le Sertão, la plus inhospitalière et jusqu´à aujourd’hui´hui la plus pauvre du pays. Le Sertão est la  terre du soleil, tout y brûle, 40° degrés à l´ombre. Seule une végétation d´épineux y résiste, c´est la catinga. C´est elle qui permet aux hommes et aux bêtes d´y survivre. Les sécheresses y sont fréquentes, elles peuvent y durer des années et sur ces terres désolées, ce sont retrouvés tous les bannis du Brésil, des Indiens, sans cesse repoussés dans les terres par les blancs, des Marranes, juifs convertis de force, dont certains ayant eu la mauvaise fortune de soutenir l´invasion du nordeste par les Hollandais au 16ème , ont préféré le Sertão aux représailles portugaises. Puis les esclaves en fuite, et enfin les aventuriers de tous bords, chasseurs d´esclaves, tueurs à gages, justiciers, voleurs de terres et de femmes. Une ambiance de far-west.

Quant au contexte politique, de l´indépendance (1822) à la proclamation de la république (1889), le Brésil est une monarchie, gouverné par deux empereurs successifs. Des oligarchies régionales s´accaparent les terres et les gèrent sauvagement, exploitant son peuple misérable et ses esclaves. L´esclavage n´est aboli qu´en 1888, épisode qui provoquera la chute de l´empereur Pedro II.

Antônio Conselheiro est donc confronté dès son plus jeune âge à la violence et à la misère de ce Sertão brulé par le soleil. Après deux mariages malheureux (dont un fils naîtra du second), Antônio prend la route en quête de meilleures conditions. Fils de commerçants, il est relativement éduqué pour son époque et la région. Cela lui permet de travailler comme secrétaire dans un petit tribunal du Ceará. Il y reçoit et y enregistre les plaintes de la population, en grande partie pour des conflits autour de la propriété et de l´exploitation des terres (toujours d´actualité au Brésil). C´est dans les années 1860 qu´il commence ses pérégrinations à travers le Sertão, il se rapproche du petit peuple en leur fournissant des conseils juridiques pour mieux se défendre contre la gestion autoritaire de la région. Il devient alors Antoine Le Conseiller.

L´homme religieux   

Habité d´un mysticisme mûrit auprès de sa seconde épouse, sculpteure d´images saintes, Antônio Vicente Mendes Maciel, dit Antônio Conselheiro, parcourt le Ceará avant de descendre plus au sud dans le Sertão. On le voit dans le Pernambuco et à Alagoas, puis dans le Sergipe, et enfin au nord de Bahia, où commence son action héroïque. Au cours de cette longue marche, Antoine le Conseiller, aidé d´une foule de dévots, répare et construit des églises, nettoie des cimetières et professe un discours catholique, à la fois mystique et révolutionnaire. Vêtu d´une tunique bleue et de vieilles sandales de cuir, il porte la barbe et les cheveux longs, ne mange que des fruits et légumes et ne possède que quelques vieux cahiers où il prend sans cesse des notes. Antônio n´hésite pas à affronter directement les propriétaires terriens, puis il critique les curés, qu´il juge trop proches des riches et du pouvoir. Un prophète est né.

Bien évidemment son discours dérange et le personnage se fait remarqué. Il ne tarde pas à se faire arrêté et en 1876 emprisonné sous les accusations d´avoir assassiné son épouse et aussi sa propre mère. Antônio parvient à prouver qu´il ne s´agit que de fausses accusations pour se débarrasser de lui, sa mère étant décédée quand il était tout jeune enfant, et son épouse toujours vivante. Ce coup tordu des autorités ne fait que renforcer son aura. Il est libéré dans le Ceará, amaigrit et meurtrit par les tortures policières. On lui interdit de revenir dans l´Etat de Bahia, c´est pourtant là qu´il retourne et y fonde en 1893 la ville de Belo Monte, connue aujourd’hui´hui comme Canudos.

L´homme politique

Le discours d´Antônio Conselheiro est simple, il dit que le sang versé pour l´indépendance (il parle de Bahia, qui a résisté aux Portugais jusqu´en juillet 1823 alors que le pays était indépendant depuis septembre 1822) n´a servi à rien, que l´indépendance n´a servi qu´aux riches : Dieu et le le diable se battent sur la terre du soleil (le Sertão). La terre est l´enfer, c´est la terre du chien, c´est pour cela qu´il gagne toujours. Pour vaincre la bataille il faut que le ciel descende sur la terre, alors nous vaincrons Satanas »… Puis il s´en prend à la république : cette chose faite par les athées et les Francs-maçons pour renforcer le pouvoir du coronel (du riche et puissant) et lui garantir le droit à des terres qu´il ne cultive même pas.

Il s´agit bien sûr d´un discours révolutionnaire, mais le peuple du Sertão l´entend comme quelque chose de mystique. Il n´a qu´une vague notion des classes et des luttes sociales, ce qui mobilise ce petit peuple c´est son appartenance à la religion. Il voit en Conselheiro le prophète qui annonce une libération et cela arrive en dehors des dogmes du catholicisme officiel. Antônio Conselheiro prône un Christianisme des premiers temps, défenseur du pauvre et de l´opprimé. C´est exactement ce que comprend ce petit peuple du Sertão.

La ville de Canudos, fondée par Le Conseiller en plein Sertão de Bahia, représente alors un immense espoir. Des milliers de pauvres et d´opprimés y affluent, ils seront plus de 35.000 habitants à y vivre. Canudos est synonyme de libération, il n´y a plus de misérables ni de riches, ni d´esclaves ni de propriétaires terriens. Canudos n´a ni police ni impôts, et au contraire de toute autre mouvement révolutionnaire, en tout cas au Brésil, celui ci n´est dirigé par aucune élite intellectuelle, politique ou syndicale. La vie s´y organise selon la vision de cette population pauvre du Sertão. Les besoins en argent sont couverts par la vente des peaux de chevreaux, qui depuis le port de Salvador sont exportées vers l´Europe, où elles sont très prisées. Tout est mis en communauté, le travail, l´argent, la production agricole. C´est le Conseiller qui règle les éventuels litiges, c´est lui qui indique les sites où construire les maisons. A Canudos, selon les quelques témoins y ayant vécu : il n´y eut jamais aucun vol, ni aucune oppression, tous y étaient libres et égaux, tous travaillaient, et tous priaient, remerciant le bon seigneur Jésus. Il n´y avait pas de prison à Canudos, ceux qui fautaient et ne s´adaptaient pas étaient simplement expulsés. Par contre, au contraire des villes du Sertão, Canudos comptait deux écoles pour les enfants. Elles servaient aussi de salles pour les réunions nocturnes où les décisions étaient débattues et votées à main levée.

Antoine Le Conseiller avait fait ériger une église au centre de Canudos, et c´est là qu´il passait une grande partie de son temps. Mais sans doute était-il conscient que son utopie ne durerait pas. S´attendant à des représailles, il fit construire les maisons dans une stratégie de défense, elles formaient des murailles et étaient reliées entre elles par des tranchées.

Tout le sertão parlait de Canudos, de cet oasis de liberté. Les ennuis ne tardèrent pas à commencer. Dans un premier temps, sentant leur monopole des âmes menacé, ce sont les prêtres qui ont essayé de détourner la population des idées du Conseiller. Il est vrai que pour l´époque, certaines mœurs en vigueur à Canudos tenaient lieu de pêchés. Par exemple, on y condamnait pas la femme qui avait un enfant sans un mari, de même, la femme non mariée n´était pas tenue à l´abstinence sexuelle. Il n´en fallait pas plus pour que Canudos soit montrée du doigt comme un lieu de dépravation. Pour l´église, tous ceux qui y habitaient ou voulaient s´y rendre,  vivaient dans le pêché et devaient par conséquent être « sauvés ». Dès 1887, l´évêque de Bahia s´en prend directement au Conseiller dans une missive adressée aux autorités : il prêche une doctrine subversive qui fait grand mal à la région et à l´Etat. Avec Canudos, Le Conseiller n´était plus seulement un prêcheur, il prenait un rôle politique.

Les prémices du conflit

Très vite on inventa un complot monarchique orchestré par l´empereur austro-hongrois, duquel Antônio Conselheiro : aurait reçu armes et assistance militaire. Il faut rappeler qu´à partir de 1889 le Brésil est une république. C´est donc cette jeune et fragile république qui voit en lui une menace. Les autorités trouvent alors un prétexte. Le Conseiller est accusé d´avoir pris la ville de Juazeiro, à l´extrême nord du Sertão de Bahia, pour s´y approvisionner en bois. Une première expédition punitive part de Salvador le 7 novembre 1896. Elle est composée d´une centaine d´hommes et se dirige vers Juazeiro, où selon l´ordre de mission, elle trouverait Conselheiro et ses hommes volant du bois. Mais en arrivant à Juazeiro, la troupe ne constate aucun vol et ne trouve aucun  jagunços (nom donné aux hommes d´Antônio Conselheiro). Le lieutenant commandant l´expédition décide alors d´aller à la rencontre des « insurgés » pour y arrêter Le Conseiller. La troupe part de Juazeiro le 12 novembre pour une marche de 200 km vers Canudos. Sept jours plus tard, la troupe qui campe à mi-chemin, dans le village de Uauá, est réveillée par des bruits de foule. Ce sont des fidèles du Conseiller en pleine procession. La foule entonne des chants religieux, puis s´immobilise et se met à prier pour la paix. Pensant à un subterfuge, et sans doute aussi poussée par l´envie d´en découdre, la troupe ouvre le feu sur la foule.

En réaction, les hommes d´Antônio Conselheiro, armés de morceaux de bois et de faucilles se ruent sur la troupe avec une férocité qui surprend les soldats. Les deux guides de la troupe sont tués ainsi que onze soldats. Les soldats battent en retraite, l´expédition contre Canudos est un échec. Les autorités humiliées par ce revers militaires administré  par une bande paysans à l´armée de la république, décident d´une nouvelle expédition. Cette fois elles mobilisent 300 hommes qui vont rejoindre à Bahia une centaine d´autres de la police militaire de Salvador. La Guerre de Canudos venait de commencer.

La Guerre de Canudos

La seconde expédition se met en route. Armées de deux mitrailleuses et de deux canons, la colonne quitte Salvador le 25 novembre 1896.Au premier jour de marche elle est arrêtée sur ordre du gouverneur de Bahia qui a envoyé 200 volontaires locaux pour se joindre à la troupe. Des discussions commencent avec le commandant de la troupe fédérale au sujet du commandement et de sa stratégie militaire. Les discussions dureront un mois !

Pendant ce temps, du coté de Canudos on s´organise. Les Jagunços tendent des pièges, creusent des tranchées et fabriquent des armes blanches. Ils se disséminent dans toute la zone et surveillent la colonne sans être vus. Les hommes de Canudos sont totalement adaptés au Sertão, ils en connaissent tous les secrets, tous les dangers, et savent s´y camoufler comme personne. Protégés sous de solides vêtements de cuir ils ne craignent pas les épines de la végétation, ils sont habitués à la sécheresse de l´air et à la chaleur extrême. C´est leur milieu, ce qui est loin d´être le cas des soldats qui s´apprêtent à les attaquer.

L´armée fédérale est sur place  le 12 janvier et commence son avancée. Pensant à une confrontation classique et rapide, dans le but d´alléger ses hommes de leur fardeau, le commandant fait déposer un tiers des munitions dans un village à une dizaine de kilomètres avant Canudos. Il refuse également l´eau et les provisions offertes par les gros fermiers des environs. C´est en trois colonnes et avec une artillerie lourde tirée par des bœufs, que la troupe s´enfonce dans la caatinga d´épineux.

Brulée par le soleil et harcelée par un ennemi invisible, la troupe piétine et se fatigue. Elle n´a plus d´eau, les volontaires s´enfuient emportant avec eux les bœufs. Ce n´est que trois jours plus tard que l´ennemi apparait, bien protégé dans des tranchées. Aux premiers coup de canon les hommes du Conseiller prennent peur. Mais en face, les soldats ont encore plus peur de ses sauvages invisibles. Les Jagunços les insultent et résistent férocement. La confrontation dure 15 heures, du coté des Jagunços c´est le silence le plus total. Les officiers de l´armée sont certains qu´ils ont gagné la bataille, au début de la nuit la position semble conquise. Mais dès l´aube les Jagunços armés se ruent sur la troupe encore endormie, la bataille cette fois se fait à l´arme blanche et à la baïonnette. Après un sanglant corps à corps, les hommes d´Antônio Conselheiro  s´enfuient d´un seul coup. La troupe, une nouvelle fois, se croit victorieuse. Mais elle a perdu ses munitions dans l´assaut de la veille. Sans pouvoir prendre Canudos, la troupe décide de faire marche arrière et c´est là que les Jagunços l´attendent. Dans une dépression de terrain, la troupe est encerclée et quasiment exterminée.

Une fois de plus Canudos a résisté et la nouvelle se répand comme une trainée de poudre :  Antônio Conselheiro a mis en fuite l´armée de la république. C´en est trop pour les autorités, elles décident cette fois de confier la mission au plus grand militaire du pays, le général César Moreira, connu pur avoir maté une révolte dans le sud du Brésil en 1893.

Moreira arrive à Salvador en février 1897. Il dispose de mille hommes, d´une grande réserve de munitions et du plus moderne armement dont dispose à l´époque l´armée brésilienne. Il est obsédé par une bataille rangée qui en un éclair réglerait la question. Il a la réputation d´un homme cruel, arrogant et calculateur. Mais Moreira est malade, il est épileptique. A la tête de ses troupes il part le 11 février de Salvador et avance à pas décidés vers Canudos. Il n´écoute personne, obsédé par la victoire rapide et totale qui en fera définitivement un héros national. Il méprise ses guides locaux qui lui répètent : attention si ces gens sont forts c´est qu´ils défendent leur terre et leur cause, qui est leur patrie.

Dès les premières heures de marche, Moreira a deux crises d´épilepsie. Il refuse l´aide des médecins et envoie un télégraphe au ministre de la guerre : Je ne crains qu´une chose, c´est qu´Antônio Conselheiro ne m´ait pas attendu… Moreira est convaincu que les expéditions précédentes ont échoué par lâcheté et incompétence. Il ne tient aucun compte de ces deux expériences malheureuses.

En arrivant dans le Sertão, Moreira et ses troupes sont harcelés par les Jagunços qui ce sont organisés en guérilla. Les escarmouches se multiplient sans que la troupe puisse les apercevoir. La stratégie du Conseiller, devenu chef de guerre, est d´épuiser la troupe et l´amener sur son champs de bataille, la caatinga. Cette fois les Jagunços sont armés eux aussi, ils ont récupéré les armes et les munitions des deux expéditions précédentes. Le soleil et la chaleur servent Canudos. Sans s´en rendre compte, Moreira tombe dans le piège, il va se battre sur le pire des terrains, celui choisi par Antônio Conselheiro. Sur ce terrain accidenté, couvert de rochers et de végétation, les canons sont inutiles. Les Jagunços attaquent violemment, puis disparaissent aussi vite qu´ils sont venus. La troupe est désemparée. Moreira lui est optimiste, lors d´un retrait des Jagunços il pense que c´en est fini pour eux, que cette fois ils ont tout donnés, il déclare à ses officiers : aujourd’hui´hui nous déjeunerons à Canudos !  Il fini par installer ses canons sur une colline aux abords de Canudos, lieu idéal pour un bombardement. Mais les coups de canons semblent sans effet, les cloches de Canudos retentissent imperturbablement. Irrité, Moreira décide alors de donner l´assaut à la baïonnette. Il fait avancer l´infanterie, suivie de la cavalerie, mais en pénétrant dans la ville il comprend que la lutte n´est pas gagnée. Pour encourager ses troupes il saute sur son cheval et entre dans Canudos le sabre à la main. Quelques minutes plus tard il est atteint d´une balle en plein ventre. Blessé, il est retiré de la bataille qui après cinq heures de corps à corps reste sans vainqueur. Épuisée, la troupe bat en retraite.

Moreira meurt sur place le 03 mars 1897. C´est la débandade, les soldats désertent en jettant leurs uniformes pour ne pas être identifiés par les Jagunços. Ils abandonnent sur place armes et munitions, dont quatre canons. A Rio de Janeiro, alors capitale du pays, la mort de Moreira provoque une grave crise politique au sein des différents groupes parlementaires, les uns accusant les autres de comploter avec les monarchistes pour affaiblir la république. S´en suit une vague d´assassinats, dont le directeur d´un journal monarchiste, et la menace d´un coup d´État militaire ne fait qu´envenimer l´opinion publique.

Le gouvernement n´a guère le choix, il ne peut plus présenter les Jagunços comme : une simple bande de fanatiques en guenilles. Il lui faut absolument détruire Antônio Conselheiro, devenu l´ennemi public. Une quatrième expédition est décidée. Cette fois elle est composée de 20.000 hommes et commandée par quatre généraux, dont le ministre de la guerre en personne.

La troupe arrive sur place le 21 mars 1897. Elle s´installe à 10 kilomètres de Canudos. Cette fois elle est en partie composée de soldats des États voisins, adaptés au climat et à la topographie du terrain. Ce sont ces soldats du Sertão, qui marchent sur Canudos. Après plusieurs jours de combat, et malgré la vétusté de leur armement et une totale désorganisation, ils forcent les Jagunços à se retirer dans la citadelle de Canudos. Le siège de Canudos commence et il durera plusieurs mois. Les canons républicains sont installés sur une colline couverte d´une végétation d´épineux appelée favela (d´où l´origine du mot). C´est d´ici, sous un feu incessant, que Canudos est détruire, mur après mur, maison après maison, homme après homme. Plus de 30.000 habitants sont tués, seules quelques femmes et enfants parviennent à fuir avant l´assaut final. Aucun homme n´est fait prisonnier, par  crainte d´une récidive ils sont égorgés par la troupe. Les femmes et les enfants sont donnés à la troupe pour qu´elle « s´amuse », et pour que les soldats les vendent pour la prostitution, ou les garde comme « trophées » de guerre.

Le 05 octobre 1897 la guerre de Canudos est terminée. Antônio Conselheiro, mort quelques jours avant l´assaut final, est déterré et décapité.

L´esprit de Canudos

Les années qui suivent la fin de Canudos sont troublées par les nombreuses critiques qui sont faites aux autorités sur le sort des rescapés de la guerre. Les intellectuels, artistes et démocrates demandent publiquement des comptes : que sont devenus les enfants de Canudos, vendus ou donnés comme esclaves alors que l´abolition est signée depuis 1888 ? Le gouvernement tente de minimiser, il créer une commission d´enquête et s´engage à récupérer et libérer les rescapés. Mais il n´arrive à rien, ceux qui ont reçu les enfants ou les femmes les cachent, alléguant qu´ils sont partit d´eux-mêmes. On retrouve bien quelques filles prostituées, mais la plupart sont envoyées dans les petites villes de l´arrière-pays par leurs « propriétaires ». Pourtant certaines racontent l´atrocité de Canudos, les viols, puis la prostitution. Un journaliste écrit : c´est ainsi que l´élite de ce pays considère le petit peuple. Canudos devient ainsi dans l´opinion, non plus une cause néfaste mais une cause martyre. L´esprit de Canudos n´est donc pas détruit. On le retrouve quelques années plus tard, au début du XXème siècle et jusque dans les années 30, toujours dans le Sertão, avec les Cangaceiros, ces  nobles bandits qui volaient les riches pour aider les pauvres » (j´y reviendrai sans doute un jour sur ce blog). Et puis comment ne pas faire de rapprochement avec l´actuel mouvement des Sans Terres ?

Quant aux ruines de canudos, elles sont aujourd’hui´hui sous les eaux. C´est que dans les années 1950 et 60, quelques mystiques apparaissent sur les décombres de la ville. Certains disent recevoir l´esprit d´Antônio Conselheiro. La région est toujours aussi pauvre, le peuple n´a guère d´alternative sinon partir vers le sud du pays où il va grossir les favelas de Rio et de São Paulo. Le terrain reste donc favorable à la révolte. Dans les années 60, cette fois c´est un prêtre catholique qui incarne le Conseiller et reprend une partie de son discours sur la lutte des classes. Exaspérés, les militaires qui viennent de prendre le pouvoir décident alors d´en finir définitivement avec Canudos. Ils mettent en œuvre la construction d´un gigantesque lac artificiel alimentée par la rivière Vaza-Barris toute proche. Les ruines de Canudos se retrouvent ainsi sous les eaux, les autorités sont rassurées. Mais c´était sans compter sur la force messianique de cet évènement. Dans son discours Conselheiro répétait sans cesse : le Sertão était la mer et le Sertão redeviendra la mer. Pour les habitants du Sertão il n´en fallait pas plus, un grand lac artificiel c´est une mer. Le Conseiller disait donc vrai !

Le Parc Historique de Canudos

Aujourd’hui´hui, le site de la Guerre de Canudos est un parc historique administré par l´Université de Bahia (UNEB). Historiens et chercheurs parcourent les berges du lac Cocorobó pour essayer de mieux comprendre ce qui s´est passé. Il n´y rien à voir à Canudos, mais un étrange silence règne sur ce lieu, pas un oiseau qui gazouille, pas un brin de vent dans l´air, un lac sombre et immobile marque l´horizon, tout autour c´est la caatinga, sèche et grise, on a peur à Canudos… que les soldats reviennent.

La seule photo d´Antonio Conselheiro (ici son cadavre), elle date d´octobre 1897. 

 Antonio2

Une des rares photos des survivants de la guerre (1897).

Antonio3

1 Comment

  • Philippe chaZarenc dit :

    Incroyable histoire que cette d’Antoine el conseilhero ! Mélange de Marx et de Jésus puis à la fin de Spartacus. La création d’une des premières communauté, car dans le genre on ne connaît en Europe que les phalanstère des Proudhon ou de Fourrier ; mais cette histoire les dépasse tous par sa force et sa puissance dramatique.

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