Des médecins cubains au chevet de la santé brésilienne

C´est le grand feuilleton de ces dernières semaines, l´arrivée de médecins cubains, en renfort d´une santé brésilienne bien malade, fait polémique.

Question –  Le Brésil fait venir des médecins de l´étranger, pas assez de professionnels sur place, c´est ça la polémique ?

BG – En schématisant nous pouvons dire qu´il n´y a pas assez, ou pas du tout, de médecins dans les campagnes au Brésil.Le pays a 17 médecins pour 10.000 habitants (33 en France), c´est moitié moins que la moyenne européene et en dessous de la moyenne des pays émergents.Mais ça c´estpour la moyenne nationale, car  la répartition est loin d´être égale sur tout le territoire, avec des disparités d´une région à l´autre, 26 dans la région sud et 10 dans la région nord, et même 7 pour 10.000 habitants dans l´Etat du Maranhão. Le problème se pose moins en ville, où parfois c´est même plutôt le contraire qui se produit, trop de médecins. Ce sont donc les zones rurales et la périphérie des villes qui ont un grand besoin de médecins.Dans ces zones, la médecine est très défaillante, quand elle n´est pas inexistante, il n´y a aucune infrastructure, les patients doivent se débrouiller pour aller vers une grande ville. Ce constat n´est d´ailleurs pas nouveau, c´est un problème qui perdure depuis que le pays existe. Ce qui est nouveau c´est un programme, appelé Mais Médicos (plus de médecins), qu´a lancé la présidente du pays, Dilma Roussef, le 8 juillet dernier. Il consiste à envoyer des médecins dans les zones rurales et les périphéries des villes. A priori l´initiative est bonne, le programme est d´ailleurs largement populaire puisque plus de 70% de la population y est favorable. Ce qui pose problème, surtout du coté des professionnels brésiliens, c´est comment proposer un tel programme sans résoudre la question des infrastructures manquantes ou défaillantes.

Question –  Ce programme vient en réponse aux clameurs des rues de ces derniers mois ?

BG – Non, car le programme était en gestation depuis près de deux ans et cela dans le plus grand secret. Alors évidemment,au moment où la présidente dégringolait dans les sondages (en juin et juillet), l´annonce de ce programme très populaire tombe plutôt bien pour le gouvernement (et nous ne sommes plus qu´à un an des élections présidentielles).

Mais, pour en revenir à la polémique, ce qui alimente les critiques c´est tout d´abordle constat d´échec de l´équipe en place, qui, parfaitement consciente du problème, n´a rien faitpour inverser le processus d´abandon du domaine de la santé, principalement en zone rurale et à la périphérie des villes.

Après onze années au pouvoir, on en revient au même constat, l´économie du pays n´a jamais été aussi bonne qu´au cours de la décennie passée, mais rien n´a été investit pour la santé publique, en tout cas jamais en proportion du boom économique qu´à connu le pays. Alors qu´on  aurait pu développer ce secteur au fil des ans, on a attendu que la situation soit intenable pour maintenant imposer un programme d´urgence. C´est un des aspects.  Un autre, concerne l´excercice de la profession sans une revalidation des diplomes de ces médecins étrangers, et enfin, il y des aspect plus obscurs de cet accord avec Cuba, qui ont à voir avec la politique, la corruption  et les droits de l´homme. La polémique tourne donc autour de tout ça.

Discours d´un médecin brésilien

Question –   Que ces médecins soient Cubains ça change quoi au problème des infrastructures ?

BG – Disons que ça permet de le reléguer en arrière plan, carle gouvernement est convaincu que les médecins cubains vont faire des miracles, là où leurs collègues brésiliens n´osent à peine mettre les pieds.  Ce pari est basé sur l´argument que la médecine cubaine est une médecine d´un pays pauvre, avec peu de moyens, et qui par conséquent mise beaucoup sur la médecine préventive. Les médecins cubains sont formés à la précarité et sont capables de travailler dans des conditions extrêmes. Ils sont d´ailleurs un véritable produit d´exportation pour  Cuba, on les retrouve dans des pays de l´Afrique lusophone et dans tous les pays de l´Amérique latine dirigés par des gouvernements de gauche (le Brésil, à ce titre, faisait exception à la règle). Rien qu´au Vénézuela il seraient 40.000.

Il est donc prévu que 4.000 médecins cubains prennent leur fonction au Brésil d´ici la fin de l´année, et cela sur un total de 10.000 prévu dans le programme Mais Médicos (le gouvernement estime les besoins du pays à 16.000 médecins).

Ce qu´il faut préciser, c´est que dans cette polémique, ce n´est pas le fait que ces médecins soient Cubains qui dérange, c´est la légitimité de leur contratation. Les médecins brésiliens, et les organismes qui les représentent, n´acceptent pas qu´ils puissent excercer la profession sans être passer par une reconnaissance et une validation de leurs diplomes au Brésil, comme l´exige la loi, et qu´ils puissent travailler dans le pays pour des salaires largement inférieursà ceux en vigueur au Brésil et sur lesquels ils ne récupèrent pas leurs droits sociaux. Ce que défendent les médecins brésiliens, selon eux, c´est l´égalité des chances entre tous les professionnels, locaux et étrangers, ainsi qu´un solide programme  d´investissements et de développement des zones défavorisées, car c´est, selon eux, le seul moyen de résoudre le problème à long terme.

Bien sûr, quelque part les médecins brésiliens sont vexés, le gouvernement diffuse le message qu´ils sont habitués au luxe et au confort, et que même pour des salaires élevés, ils refusent de quitter les centres urbains. A cela la corporation rétorque qu´aucunmédecin n´accepte de travailler sans un minimum  d´infrastructures. De plus, dans ces zones délaissées, ce n´est pas seulement la santé qui est en panne, c´est l´éducation, le transport, le commerce, les loisirs, etc, Dans de telles conditions aucun médecin n´est prêt à laisser la ville pour s´installer à la campagne avec sa famille. A  moins qu´il y soit forcé, et c´est là qu´entre en scène la contratation de médecins cubains.

Médecin cubain en mission

Question –   Car ces médecins cubains n´ont pas le choix ?

BG – Sans doute qu´il y a eu un recrutement à Cuba et que ces médecins se sont portés volontaires pour venir au Brésil, ça on ne le sait pas. En revanche, ce que l´on sait c´est que pour chaque médecin le gouvernement brésilien versera 10.000 Reais (environ 3.500 Euros) par mois au gouvernement cubain.Par an, si on considère les 10.000 médecins prévus, ça représente plusieurs millions de Reais pour Cuba. De ce montant, chaque médecin cubain recevra l´équivalent de 300,00 Dollars U$ par mois à Cuba, soit l´équivalent de 700,00 Reais. Les 9.300,00 Reais de différence servant sans doute aux frais administratifs du gouvernement cubain ! Ceci dit, il semble que ce soit encore une bonne rémunération, puisqu´à Cuba un médecin reçoit par mois l´équivalent de 70,00 Dollars U$. Tout cela a été mis au grand jour par cette polémique, car le gouvernement brésilien, en lançant son programme, n´avait pas jugé cette transparence des chiffres nécessaire. Tout comme d´ailleurs certains « détails » de l´accord entre les deux pays. Par exemple l´interdiction pour le Brésil d´accorder l´asile politique à ces médecins, au cas où certains oseraient le demander, ce qui est d´ailleurs peu probable puisqu´ils obéïssent et dépendent d´un encadrement cubain dans leur mission au Brésil.

Il n´en fallait donc pas plus pour que les « mauvaises langues »crient à l´esclavage et alimentent la polémique en alléguant que dans ce programme et cet accord avec Cuba, se cache une partie du financement de la prochaine campagne présidentielle du PT, le parti de Lula et de Dilma, actuellement au pouvoir. On avait déjà parlé en 2002, lors de la campagne de Lula, d´un financement occulte en provenance de Cuba, mais malgré les preuves soulevées à l´époque, l´affaire s´était égarée dans les méandres de la politique. Ce programme ravive donc les mémoires.

Question –   Et les malades dans tout ça ?

BG – C´est la politique du « moins pire », entre un médecin cubain, même sans infrastrucures pour excercer sa profession, et pas de médecin du tout, que choisi-t´on ? Pour le petit peuple du Brésil il n´y a aucune hésitation, ce sera le médecin cubain.

Pour conclure, malgré toute cette polémique je crois que ce programme est positif, dans le sens où il va apporter la médecine là où elle n´était pas. Il faut penser à toute cette population isolée. Ce qui serait grave, c´est que l´avenir de la santé au Brésil, pour cette population, ne dépende, à moyen et à long terme, que de ce programme, qui, même si on ne le dit pas clairement, est un programme d´urgence. Sans un vrai programme de développement des infrastructures médicales, ce programme s´assimile à une campagne d´urgence humanitaire. Hors, comme toutes les campagnes, on sait qu´elles sont limitées dans le temps et qu´elles dépendent de décisions et d´intérêts politiques à court terme. En terme de santé publique, le Brésil a vraiment besoin d´autre chose, en tout cas de bien plus qu´une action humanitaire pour se doter d´une médecine à la hauteur de son développement économique.

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