Le voyage au Brésil du pape François

On parle beaucoup du pape au Brésil en ce moment, ça donne quoi ?

Bruno Guinard – Le pape Francisco (François) est au Brésil depuis le 22 juillet, à l´occasion des JMJ (journées mondiales de la jeunesse). C´est bien sûr un évênement dans ce grand pays catholique, ça l´a été avec les papes précédents (c´est la cinquième visite d´une pape au Brésil). Mais il faut remettre les choses dans leur contexte, on voit partout dans les médias des images de foules en liesse, on pourrait croire que tout le pays est à genoux devant l´évênement. En réalité, le pape s´est trouvé face à un public acquis, la jeunesse catholique, plus de deux millions de jeunes s´étant déplacés pour l´occasion. Certes il a aussi conquis les coeurs de nombreux Brésiliens, pas sa simplicité et son charisme, reste à savoir si cet effet perdurera après les JMJ.

Le Brésil est le premier voyage de ce pape, c´est un symbole ?

BG – Il s´agit surtout pour l´église catholique d´une démontration de force car elle en a grand besoin. C´est un message adressé à la fois aux évangélistes et à ses propres fidèles, pour leur dire « on est là ». C´est un enjeu considérable pour l´église. Le Brésil n´a pas été choisi par hasard, ce voyage s´inscrit dans une stratégie de reconquête des fidèles, c´est la « nova evangelização » (nouvelle évangélisation) voulue par le pape François. Même si cela n´est pas nouveau puisqu´on parle depuis les années 90.
Alors c´est vrai que tous les papes sont venus au Brésil dans une démarche de mobilisation des fidèles. Ce qui change avec ce pape c´est que pour la première fois l´église catholique admet la perte de ses fidèles et des vocations. Jusqu´ici, même si elle en était parfaitement consciente,  elle agissait comme ci tout allait bien. Alors que depuis une trentaine d´années 42 millions de Brésiliens sont passés aux églises évangélistes. Aujourd´hui l´église réagit. Cette « nouvelle évangélisation » consiste justement à occuper, ou réoccuper, le terrain laissé aux évangélistes, c´est à dire la périphérie des villes, les favelas et les quartiers populaires (là où l´Etat n´est pas, notons leau passage).

Pape Francisco photo  Buda MendesGetty Images

Il y a donc une crise de l´église catholique au Brésil  ?

BG – Je dirais sans doute comme partout, mais pas forcément pour les mêmes raisons. Ce qu´il faut savoir c´est qu´au Brésil, jusque dans les années 80, l´église catholique était majoritairement progressiste. Elle occupait le terrain avec ses CNEB (communautés écclésiastiques de base) issues des préceptes de la Théologie de la Libertation, dont l´évêque de Recife Dom Helder Câmara était le chef de file dans ce pays. L´église était alors présente dans tous les milieux défavorisés,  elle y développait de nombreux programmes sociaux et éducatifs et n´hésitait pas à prendre position dans la lutte syndicale et politique (le pays était alors en pleine dictature  militaire). Juste après l´arrivée de Jean-Paul II au Vatican (1980), tous les évêques progressistes du Brésil (à l´exception du trop populaire Dom Helder Câmara) ont été remplacé par des conservateurs. Cela s´est donc traduit sur le terrain par l´abandon des CNEB (seules quelques unes ayant survécu par leurs propres moyens). Les évangélistes et néo-pentecôtistes ont ainsi occuper cet espace vacant. C´est cet espace que l´église du pape François prétend reconquérir aujourd´hui.

Peut-il réussir ?

BG – Ce pape a des avantages, d´abord il fait preuve d´un grand charisme et d´une grande simplicité, ce qui est un atout majeur pour s´adresser aux pauvres,en plus il est Latino-Américain et par conséquent connait parfaitement la réalité de ces pays. Enfin, il n´a pas le choix, l´église se doit de réagir, c´est une question de survie pour elle dans ce pays. Lors d´un récent sondage, publié juste avant la venue du pape François, plus que 57% des Brésiliens se déclaraient catholiques. Ça devient donc très critique pour un pays considéré comme le premier pays catholique de la planète.
Mais bien sûr il faudra plus qu´une grande campagne de « nouvelle évangélisation » pour inverser le processus. Il faudra aussi prendre en compte le phénomène de laïcisation de la société brésilienne. Aujourd´hui les Brésiliens qui se déclarent sans religion sont plus de 15 millions et ce nombre accompagne la croissance économique du pays. Une nouvelle classe moyenne trouve sa voie, son réconfort et son bonheur ailleurs que dans l´église, dans la consommation de biens matériels, de produits culturels, de loisirs, etc. De plus, elle est sensible aux questions de société qui la touche directement, comme l´avortement, la sexualité (préservatif, homosexualité, virginité), libération des drogues… Ce phénomène de laïcisation risque, à mon avis, d´être bien plus durable que la montée évangéliste.

Le fait que ce pape soit Argentin, ça change quelque chose  ?

BG – Il connait mieux le Brésil que ses prédécesseurs, c´est évident. Mais indépendamment du fait qu´il soit Argentin (il aurait pu provenir de tout autre pays latino-américain) c´est sa personnalité qui fait la différence. Il est chaleureux, il n´hésite pas à s´exprimer sur tous les sujets, il touche et embrasse spontanément les gens, on le sent donc plus familier et ça c´est fondamental. Et puis il parle une langue qui elle aussi nous est proche.  Lors de cette visite il a fait la plupart de ses discours en espagnol. C´était mieux que de lire des textes dans un portugais très approximatif (comme l´ont fait les autres papes auparavant, ce qui a réduit leurs qualités oratoires).
En tout cas, ce qui se dégage avec ce pape, c´est que pour la première fois de l´histoire on a la sensation que l´église est de ce coté du monde.

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